AMUSANT de voir, dans la dernière livraison d’In Situ, Raphaël Denys porter au pinacle Warhol, chantre et pape d’un certain art populaire, quand on connait son mépris fondamental envers toute culture un peu trop populaire, et plus grave, envers toute personne sans étoffe, au point d’avoir honte de sa propre famille. Je me rappelle, à l’heure de me présenter sa mère adoptive et son beau-père, comment il me supplia presque d’être indulgent à leur égard : sa mère, simple femme de ménage, son beau-père (de vingt ans plus jeune qu’elle, plus jeune même que moi mais paraissant avoir quinze ans de plus) guichetier à la SNCB, amateur de mousse et lecteur assidu de la Dernière Heure. Comme si moi, d’origine modeste, et resté sinon modeste, du moins simple, capable de discuter football avec un supporter du Standard de Liège, de Frédéric François avec l’auteur de ses plus grands succès (Rosario Marino-Atria, père de David Laurens-Atria, l’un des fondateurs de la revue In Situ), mais aussi, avec des connaisseurs en la matière, de Montaigne, de Sénèque, de Joyce, de Boulgakov, de John Singer Sargent, de Renoir, d’Arvo Pärt, de Dowland, du motet à double chœur à la française, de la politique en France au temps des Valois, de la dernière encyclique publiée à Rome, etc. — comme si moi, donc, fils d’un poseur de voies à la SNCB, moi qui n’ai pas usé sur les bancs de l’école mes fonds de culottes au-delà de l’âge de 14 ans (pour entrer en apprentissage, non dans les beaux-arts, mais en boulangerie-pâtisserie), j’étais susceptible d’exiger qu’on ne me présentât que des gens de haute volée sociale et culturelle. Or, si j’apprécie les conversations sérieuses sur les sujets qui m’importent et si je maitrise plus ou moins bien l’imparfait du subjonctif, si je préfère l’or au charbon, le vin à la bière, le guépard au chihuahua, je peux aussi « m’abaisser », sans honte aucune, à discuter de rien avec des « manants », parce que je ne renie pas mes origines, si je m’en suis éloigné par la culture, l’intellect, le gout. La vulgarité et la grossièreté n’émanent pas obligatoirement des gens sans éducation ni culture. Quand un Raphaël Denys raille durement un type quelconque de ne point connaitre Guy Debord, ce que je trouve grossier, ce n’est point l’ignorance du type, c’est le mépris du pédagogue en courte culotte. Lorsque ce petit monsieur s’exclame à son habitude, à propos de sa dernière trouvaille : « Évidemment, personne ne la connait ! », il laisse clairement percer tout le mépris qu’il éprouve envers ceux qui ne s’intéressent pas aux mêmes choses que lui, et l’ignorance d’un détail signifie pour lui ignorance globale, bêtise crasse, Spectacle et autres ressentiments bien d’époque, sans se douter qu’il se comporte de la sorte aussi vulgairement que n’importe quel charretier raillant les ringards qui écoutent Bach ou « les bourges qui se la pètent à l’opéra », vu que de son point de vue, à notre charretier, l’opéra est un genre par définition emmerdant, que donc les gens qui vont à l’opéra ne s’y rendent pas pour le spectacle (ennuyeux, mortel), mais pour « se la péter grave » durant l’entracte, en buvant du champagne dans des flutes de cristal, alors qu’ils n’aiment pas ça, pas plus que le caviar dont ils sont censés se gaver.
J’ai donc rencontré chez lui les « parents » de Raphaël Denys, et plus tard j’ai séjourné chez eux, chaque fois avec plaisir, d’une part parce qu’ils habitent un joli village à la campagne et que j’aime les villages et la campagne, de l’autre parce que ce sont des gens simplement chaleureux et accueillants et que je ne leur demandais pas autre chose. Lors d’un de ces séjours, en été, nous étions allés avec Raphaël nous balader à vélo et avions poussé jusqu’à Thuin, 20 – 25 kilomètres aller-retour. Le retour par le quai de halage le long de la Sambre fut assez pénible car nous avions essuyé un orage et un sapristi de vent de face nous scotchait au bitume. J’avais en rentrant une faim de loup, et à mon hôte qui me demandait si je désirais manger du cerf, du narval en papillote ou des gélinottes farcies aux chanterelles, le tout arrosé d’un volnay millésimé de 1732, j’exprimai le simple et impérieux désir de trois ou quatre grosses tartines de confiture à la fraise, car il y en avait dans le buffet, et faite à la maison. J’étais en train de dévorer mes tartines quand la mère de Raphaël est arrivée. Me voyant gouter sa confiture avec un tel appétit, elle fit une remarque gentille et se plaignit presque de n’avoir que ça à m’offrir, et moi, plein de verve, après lui avoir dit, parce que c’était vrai, que sa confiture était délicieuse et que je ne l’échangerais pas contre contre la plus fine gelée de coing disponible chez Fauchon, de me lancer dans un vibrant éloge des simples, peu couteux et multiples plaisirs que la vie offre à l’occasion, du moins pour qui ne se sent pas humilié de n’être pas toujours servi dans de la vaisselle de luxe par un domestique en livrée, pour qui la proximité d’un bleu de travail ou d’une femme en cheveux n’est pas le signe de sa déchéance, pour qui, sous sa douche, fredonne plus volontiers des airs de Joe Dassin ou de Pierre Perret que des extraits du Requiem de Verdi, même si parfois, de ma voix de basse, je me hausse jusqu’à entonner des airs de Schütz, extraits de ses Musikalische exequien, ou des chansons de Guillaume Dufay, de Purcell, de Dowland.
Je peux les plaindre parfois ou me montrer agacé quand ils exagèrent dans l’épais, le lourd, le gras, le grossier, mais je n’éprouve pas de mépris de classe à l’égard des gens sans culture, qui ne revendiquent rien sinon qu’on cesse de les bassiner avec les impératifs de l’art ou de la littérature. Ils n’en ont définitivement rien à secouer, de l’art. Préfèrent le foot, le hockey, RTL ou TF1, Coluche, la Jupiler, les blondes à forte poitrine et certainement ou bien Besancenot ou bien Le Pen. Eh bien tant pis pour eux, amen ! Je ne suis par contre pas chiche de mon mépris envers les bateleurs du verbe, qui sont physiquement incapables de parler à quiconque, fût-ce au laitier, au facteur, à l’épicière, sans balancer après deux minutes des citations de Heidegger, des allusions à Picasso, et une cascade étourdissante de noms prestigieux d’artistes, noms censés faire se raidir de respect le brave laitier, le sympathique facteur, l’épicière à gros nénés. Et ça se tortille, ça glousse, ça croupionne, ça ratiocine, ça brille et ça jouit de briller, quand ceux aux dépens desquels ils croient briller se fichent pas mal même de savoir qui est Heidegger, ou de quel groupe de rock Picasso était le leader probablement drogué. L’art, pour des milliards de gens sur Terre, n’existe tout simplement pas, ni à plus forte raison le bavardage sur l’art, spécialité des fanfarons d’In Situ. Ceux qui n’ont pas même un quignon de pain par jour à se mettre sous la dent ne sortiront pas de leur unique obsession (manger) en apprenant que tel artiste contemporain, évidemment méprisé par les intellectuels (de droite), pèse autant chez Christie’s, ou que tel philosophe birman pense que tel autre, mais suisse, a tort de penser que les mouches ne sont pas enculables, preuves à l’appui. Celui qui, sous nos latitudes un poil plus grasses, exerce une profession, n’a pas le loisir de s’intéresser aux états d’âme d’un artiste un peu torturé comme Olivier Pé, non que ça ne puisse pas l’intéresser, mais parce qu’il travaille, ayant une famille à nourrir, des factures à payer — et le peu de loisir que sa profession lui laisse, s’il s’intéresse à la « culture », il l’utilisera pour aller voir la dernière grosse production d’Hollywood (vantée à la télé), Johnny Hallyday ou Céline Dion en concert. S’il lit à l’occasion, ce sera rarement un essai sur « la disjonction du fragment éclaté » dans l’œuvre de Marguerite Duras, ni même sans doute la biographie truquée de Laurent Ruquier par les frères Poivre, richement illustrée par Cabu, mais bien plutôt, au pire, France Football, au mieux Géo. Pas le temps, voilà. N’avoir pas le temps de… n’est en aucun cas le signe infamant de la bêtise à dos de zébu. On ne peut à la fois construire, aménager, décorer, entretenir le théâtre où viendront glousser les marquis et glousser avec eux, sachant au surplus qu’ils sauront vite vous faire sentir combien votre modeste et silencieuse personne ne représente rien à leurs yeux, pas plus qu’un poil du cul de Laura Smet.
Je demeure consterné qu’en trois mois, pour une revue qui se prétend essentielle, pertinente et impertinente, mais dont personne, sauf moi, ne parle, tant elle est nulle, aucun de nos trois zozos ne soit capable de torcher, fût-ce une seule fois, un texte digne de ce nom, bien écrit, bien pensé, sur un sujet autre que les fortes érections qu’ils éprouvent en regardant qui telle toile, en écoutant qui tel musicien, en lisant qui tel romancier (Sollers souvent, Ellis parfois) méconnu du gros peuple et des intellectuels hargneux de la droite austère. Au lieu de ce texte que je serais le premier à encenser, du bouillon gras, voire même très gras, comme une soupe aux glaviots, ce qu’on ne manquera pas de constater si on se donne la peine de lire les élucubrations en chinois d’Ile-de-France de Nunzio D’Annibale, bisounours irradié.
Il est donc question de Warhol dans le texte de Raphaël Denys. D’emblée l’auteur nous assène que tout ou presque a été écrit sur Warhol. Il va donc en rajouter, dans l’espoir une fois de plus d’épater ses courtisans, d’exciter le neurone unique de sa rousse. Que rajoute-t-il de pertinent, de jamais écrit sur Warhol ? Rien. Quelques gloussements, du persifflage comme d’habitude, et pour le reste des citations de l’artiste. Et à dans trois mois pour de nouvelles pépites !
Lorsque Warhol est mort, en février 87, je l’ai mentionné dans mon journal. Raphaël Denys avait alors 12 ans, depuis peu, et s’échinait encore à comprendre le fonctionnement de son appareil génital. Quand, fin 72, Lou Reed, dont il est inutile de rappeler ce qu’il doit à Warhol, sort son album Transformer, le génial petit Denys n’est pas né encore, tandis que les ondes diffusent Walk on the wild side, qui ne laisse pas de beaucoup séduire le gamin de 10 ans que je suis. Je ne découvrirai le Velvet Underground que cinq ou six ans plus tard, puis Nico, que j’écoute toujours. À portée de mon regard, l’album Songs for Drella que Lou Reed et John Cale ont écrit en hommage à Warhol. De l’œuvre picturale de Warhol, je ne pense rien. Elle est partout reproduite effectivement : c’est fait pour, c’est de l’art populaire. Au supermarché, à la vue des boites de soupe Campbell’s, je ne peux m’empêcher de penser à Warhol, au point que je m’attends toujours à le voir surgir, tel un diable, d’une des boites et me faire « beuleubeuleu », tout dégouttant de soupe à la tomate. Jeune artiste aujourd’hui, Warhol reproduirait sans doute ad nauseam la figure de Britney Spears ou celle de Paris Hilton (celle du dalaï-lama très certainement), nous sérigraphierait en série des canettes de Red Bull, et Raphaël Denys, l’air très dégouté comme il peut avoir, sautillerait comme lui seul sait le faire : « Nihilisme ! Spectacle ! Sottises ! » Mais Warhol, artiste consacré, est incritiquable, au-dessus de tout soupçon non d’imposture, mais de posture.
Warhol, parait-il, n’est pas Warhol. Sa peinture, je veux dire, n’est pas de la peinture, au sens artisanal et platement esthétique de la chose (et qui, à moi, me convient depuis mille ans et pour mille ans encore, quoi que puissent me seriner les affreux encenseurs de l’art après Duchamp). La peinture de Warhol n’est pas, n’est plus de la peinture. C’est de la pensée, sans colorant ni additif. La peinture, a dit Duchamp, est morte (Dieu était mort quelques années auparavant, selon Nietzsche le prophète). Elle ne peut donc plus rien être qu’un prétexte, un leurre sublime. La vérité de la peinture n’est plus, comme au temps de Monet (la Préhistoire), étalée là bêtement sur la toile, non : elle exulte au-delà du support, au-delà de la figuration. Elle n’est plus, jamais, ce qu’elle montre. Elle est tout ce qu’on voudra : pure musique, parole inspirée, métaphysique, pataphysique, eschatologie, j’en passe et de plus suaves.
Elle n’est plus jamais ce qu’elle montre. La pipe peinte par Magritte n’est pas une pipe en dépit des apparences, mais l’image d’une pipe, tous les écoliers savent cela. La pipe n’est qu’un prétexte, il aurait pu choisir un chapeau melon, ce qui eût fort contrarié, plus tard, Roland Topor avec ses dessins sur un autre genre de pipe : ceci en est une, ceci n’en est pas une, etc. Au moins, Topor est drôle. Pas Magritte. Ni Warhol. Ces gens pourtant ne prenaient pas au sérieux ce qu’ils faisaient, quoiqu’ils s’y adonnassent avec un sérieux digne de Torquemada pourchassant l’hérétique. Depuis Duchamp, hélas ! tout objet détourné de sa fonction change de sens. Le casse-noix (je n’ai pas d’urinoir sous la main, pardonnez-moi) soustrait à l’obscurité de mon tiroir, exposé dans une quelconque galerie sous un titre aguicheur (si possible loufoque ou mystérieux), devient par la magie de la conceptualisation, avec la complicité des ahuris que la provocation fascine, une œuvre d’art. Ce n’est plus le travail qui prime, la technique, le savoir-faire, mais l’idée. Et le premier qui a eu cette idée rentre chez lui avec le jackpot. Les suivants ramassent les kopecks tombés de sa poche. Et trois générations plus tard, l’art n’intéresse plus le chaland. On est arrivé à dégouter des artistes le public — mais pas les acheteurs, ni les bavards qui peuvent désormais gloser à l’envi non sur ce que l’artiste a reproduit (paysage, visage, monument) sur la toile, mais sur ses intentions, toujours plus ou moins claires pour les amateurs d’hiéroglyphes, toujours obscures pour le reste de l’humanité (dont je fais partie, à titre tout à fait bénévole). On demande ni plus ni moins au public d’apprendre à lire des hiéroglyphes, quand lui, ce qu’il souhaite, parce qu’il n’est que le public et ne prétend pas être ou devenir autre chose, c’est admirer quelque chose de plaisant (je n’ai pas écrit beau, mais plaisant). Au lieu de ça, il se voit jeter à la figure des litres de purin ou de sang humain et doit subir au surplus la verve gluante du glossateur assermenté, vu qu’il n’est plus possible de rien comprendre en art sans la glose qui accompagne désormais tout, jusqu’au boudin vendu sous cellophane chez mon boucher. Le public (je parle des gens moyennement cultivés, des amateurs), que l’on méprise toujours dans les hautes sphères des beaux-arts, est toujours plus intelligent que réputé. D’instinct il sent le trucage. Il n’en veut pas. Que l’art crève donc, s’il n’est plus capable d’émouvoir les sens. Je veux boire de l’eau fraiche et on me donne de la vase, du pus, de la diarrhée ! Je veux boire du vin et on me donne à lire un épais traité d’œnologie !
Entendons-nous : je ne suis pas contre la plaisanterie en art, ni contre la provocation. Mais la plaisanterie, c’est bon un temps, après diner, entre la poire et le fromage. La provocation des professionnels de la provoc’, merci bien, surtout que s’ils adorent provoquer, ils détestent qu’on les provoque en retour, en leur riant au nez par exemple. Je ne considère nullement Duchamp comme un usurpateur. Sans doute fallait-il oser alors ce qu’il a eu l’audace de faire. Hélas ! on l’a pris au sérieux. Son urinoir devenait une œuvre d’art du seul fait de son déplacement, de son détournement de fonction, de sa mise en scène. Et l’urinoir devint sacré, les prêtres du nouvel art brandirent leurs ostensoirs, entonnèrent des cantiques et mirent en branle une armée chaque jour plus nombreuse de fidèles. Nous ne sommes pas encore sortis de cette religion des temps post-modernes. Je ne vois pas la queue de ce défilé carnavalesque, l’issue de cette nuit, le terme de cette duperie.
C’est tout de même malheureux qu’un peintre comme Olivier Pé doive, en s’excusant presque, avouer qu’il ne renie point Cézanne ou Monet, auxquels il doit son désir de peindre. Le bonhomme est un tourmenté de naissance, soit. Je trouve grave néanmoins qu’il ne puisse plus tout simplement énoncer le nom de ses pères. S’il le fait, à la mode ancienne, c’est-à-dire avec la naïveté de l’enfant que tout émerveille parce qu’il découvre tout sans cesse, il sait d’instinct que son « puéril » aveu lui vaudra des sarcasmes et des crachats, et que ceux-ci lui viendront de son propre camp.
Warhol à travers ses sérigraphies nous dirait donc ce qu’il était sans doute à mille lieues de penser. Il ne reproduisait pas des figures, des objets, mais des mythes, ceux de la société américaine de son temps. Ce n’est pas faux. Ça saute même aux yeux. On lui prête toutefois, et cela me gêne, des dignités bien au-delà de ce qu’il était, imaginait, rêvait d’être : une manière de saint, une espèce de sage, une façon de surhomme, et dans tous les cas un disciple du Tao sous amphétamines, amateur de frivolités, de sexualité jusqu’à plus soif, de paradoxes, de promenades solitaires dans les églises et de prières à genou. Raphaël Denys l’ignore, mais des excentriques de cette eau, et de pires, il en grouille des milliers à New York. Nul ne leur prête attention. Il ne leur manque sans doute que d’être connus pour obtenir l’onction des magisters belges.
Warhol, issu de la publicité, exprime l’éphémère et le vain, à la manière duplicative du vain et de l’éphémère. Art d’une époque donc, d’un certain pays, d’une certaine société. Rien d’autre. Au paysan de Birmanie réchappé du désastre, Warhol ne dit rien. Il ne dit rien non plus au moine bouddhiste du Bhoutan. Mais à Raphaël Denys, comme par hasard, il dit tout, et même davantage. Warhol, ainsi, supérieur à Monet, parce que ne peignant pas pour le plaisir de la rétine (l’art, ne l’oublions pas, depuis Duchamp, n’est plus l’art des aïeux, mais une métaphysique achevée, dépassée, larguée !). Où nous sommes, nous ne le savons pas, mais nous y sommes. Englués. Nous dominant, air supérieur et képi d’adjudant vissé sur son crâne en obus, le maitre des boues, l’empereur des vases, le king des marécages, le seigneur des crapauds : sa majesté Denys !
Pauvre Monet et pauvre Renoir ravalés d’un trait de plume au rang de poètes mignards ! Je ne suis pas féru d’art, sauf que j’ai en tête et dans la rétine mon petit musée personnel. Je n’aime pas tous les impressionnistes, loin s’en faut, mais je reste ébahi, naïvement, par leur art de peindre la lumière, chose pour moi abstraite, impalpable, et que je vois frémir et vibrer dans les bleus de Renoir. Cela m’enchante. Je ne bande pas dans les musées, car j’ai reçu une bonne éducation, mais je peux y répandre mon plaisir — esthétique, je rassure mon confesseur. Vermeer, Renoir, Monet et tant d’autres disent la permanence du matin, l’éternité de la lumière. Et le disent en silence, parce qu’ils sont peintres et non conférenciers. Leurs toiles parlent. Pas besoin des commentaires d’un excité de la perruque. On m’excusera de préférer la permanence à l’éphémère, le geste au tic, la parole au discours. Je suis un gros plouc, je sais. Je ne pense pas — et m’en vante.
Et voici la révélation d’un scandale fabuleux, la dénonciation d’une imposture visible même depuis la Lune, aussi grosse qu’elle. Venez, approchez bonnes gens, venez voir le Spectacle !
Raphaël Denys est édité par Sollers chez Gallimard. C’est quelque chose. C’est, normalement, un honneur. Eh bien, MM. Sollers et Gallimard, votre poulain vous salit, vous ridiculise. Figurez-vous que… Mais attendez…
Pour écrire dans cette revue (In Situ) que des millions de personnes peuvent lire, puisque publiée sur le Web, Raphaël Denys dispose en principe de trois mois, étant donné la périodicité de la revue. Il n’écrit pas un article chaque trimestre, vu qu’il se transforme parfois en vidéaste, et quand il écrit ce sont en général cent lignes, pas davantage, pas peaufinées non plus. Une fois éliminés les citations, les noms qu’ils citent sans autre nécessité que d’épater la galerie, les « donc » et les « comme par hasard » redondants, il ne reste pas grand-chose de sa désormais fameuse pensée. Nous nous y sommes faits, et notre tristesse est grande devant ce gâchis. Trois mois pour torcher un texte de cent lignes digne de parution dans une revue dont on ne cesse de nous chanter l’importance, c’est plus qu’il n’en a fallu à Dieu pour créer l’univers et ses beautés foisonnantes. Trois mois pour méditer, écrire, relire, peaufiner, relire encore, peaufiner puis relire un article de cent lignes, ça suffit amplement. Nous devrions pouvoir lire sinon du grand, du beau, du bien. Hélas…
Son texte sur Warhol, ma tête à couper, il l’a rédigé en toute hâte la veille de sa publication, il était fatigué et très certainement saoul comme toute la Pologne. Sinon comment expliquer qu’un écrivain publié chez Gallimard (c’est-à-dire, au minimum, un gars qui ne maltraite point trop sa langue, qui fasse honneur au moins aux gens qui l’éditent), puisse commettre autant de fautes grossières, jusqu’à cinq dans une seule et même phrase ! On ouvre bien les yeux et on s’accroche au bastingage, ça va secouer, ça va vomir !
Le délire commence dès la première phrase : « Écrire sur Warhol après l’avalanche d’essais, de gloses, de biographies, qui lui ont été consacrées depuis deux décennies est un exploit en soi. » Il fallait écrire, vu le sujet (l’avalanche) : « … qui lui a été consacrée », ou mettre avalanche au pluriel. Mais admettons que l’auteur ait plutôt considéré, au lieu de l’avalanche, les flocons qui la composent, soit des essais, des gloses et des biographies. Alors il fallait écrire « … qui lui ont été consacrés », parce que dans le cas précis des énumérations comportant des mots de genre différent, le masculin (genre neutre en français) l’emporte sur le féminin, sauf, et ce n’est pas le cas ici, s’il s’agit d’énumérations progressives (« le doute, la crainte, la peur, la terreur qui s’est abattue sur lui »), où c’est le genre du dernier mot, le plus intense en principe, qui commande l’accord. Essais, gloses et biographies sont d’égale valeur, c’est donc le masculin qui remporte la coupe.
Le clou rouillé du pénible spectacle : « Issu de la bonne vieille bourgeoisie namuroise, cet ami qui achevait tout comme moi son cursus artistique portait un blouson en cuir marron, style motard, un jean probablement troué à divers endroit, et une veille pair d’ABL seuls et uniques godasses que je lui ai jamais vu porter. » Cinq fautes grossières, tellement grossières que je ne les commente pas : un gamin de sept ans les relèverait sans peine. Je ne dis rien de la ponctuation, toujours approximative chez ce pouacre (je ne parle pas du gamin de sept ans). Le fait-il exprès ? Est-il désormais ivre en permanence ? Se moque-t-il à ce point de sa langue, de son métier ?
Nouvelle cabriole de la Schtroumpfette : « Il me semblait qu’ils venaient d’être peint le matin même ».
Un beau double salto avec réception sur le nez : « … quel point de vue va-t-elle adopter sur Warhol après tout ce fatras d’écrits qui lui ont été consacrés ? » Même remarque que la première, sauf que c’est plus évident ici : c’est « ce fatras » qui commande l’accord et non « écrits ». Comment écririez-vous ? « Le tas de merde sur lequel j’ai marché » ou bien « le tas de merde sur laquelle j’ai marché » ? « Le coin de la table auquel je me suis heurté » ou « Le coin de la table à laquelle je me suis heurté » ? Suis-je bête ! Vous écririez surement : « La table à laquelle je m’ai heurté au coin ».
« Il est difficile de présumer de la pensée de quelqu’un surtout lorsqu’on a affaire avec un tel individu ». Avoir affaire avec quelqu’un, c’est traiter d’affaires avec lui. Ce n’est pas le cas de M. Denys avec Warhol. Il fallait donc écrire : « … lorsqu’on a affaire à un tel individu ».
J’ai déjà signalé à notre âne redoutable que les titres et fonctions s’écrivent sans majuscule. « Le pape Paul VI », tout simplement. Au passage, New York s’écrit sans tiret.
« C’est d’ailleurs, parmi toutes le figures, l’une des seules à ne pas être soumises à l’épreuve du temps. » Notre insoumis cerne décidément mal le sujet de ses phrases. Le groupe du sujet, dans le cas présent, est « l’une des seules », et le mot principal est « l’une ». On écrira donc : « … l’une des seules à ne pas être soumise à l’épreuve du temps. » Tyrannique grammaire, hein ?
Cette chasse aux chenilles dans la prose de Raphaël Denys m’épuise.
Le premier cri de notre gribouilleur au sortir du ventre maternel fut un gloussement. Il n’a pas cessé depuis de glousser, le gloussement est sa langue maternelle. Et le persifflage, son corolaire. Oyez comme il joue du tambour : « … tu t’es dit que mieux valait s’attarder sur la parole de Warhol, d’autant qu’en effet elle n’intéresse à peu près personne », écrit-il. Jugement sévère. Et comique, car à la ligne suivante nous apprenons que ce troufion d’opérette a découvert la veille la « parole » de Warhol en lisant Popisme. Jusqu’alors, la warholienne sentence n’intéressait pas plus notre homme qu’elle n’intéressait le passant. Il l’ignorait, lui, le super intellectuel curieux de tout. Et voici que, parce qu’il découvre cette parole au détour d’un snack-bar de la 3rd Avenue, il exige que tout le monde la connaisse et stigmatise non l’ignorance du public, mais son manque d’intérêt, son dédain, aux limites de la censure, comme si « les gens » (vous, moi, l’épicier du coin) connaissaient l’existence de cette parole mais en refoulaient les émanations, de toute évidence toxiques pour notre conformisme. Et demain on nous dira que c’est en raison d’un complot que la parole warholienne gémit dans le désert. Procédé récurrent chez notre glousseur en chef. C’est un récidiviste en la matière. Il nous avait déjà fait le coup avec sa toxicomane préférée, Zoë Lund. Raphaël Denys semble ne pouvoir admettre qu’on puisse sincèrement ignorer quelque chose. Il lui faut découvrir et dénoncer d’urgence (avec des claquements du bec et le regard embrasé) une manigance universelle contre les arts, la littérature, l’intelligence, etc. MM. Debord et Sollers ont formé là un disciple zélé. Et tant pis s’il refoule de la gueule (rapport à son massacre du français) ! On demande à nos pions d’obéir, pas de remporter des concours d’orthographe, des prix d’écriture.
« Au fond, mieux vaut un refus de l’intellectualisme, qu’un intellectualisme stérile. Bref : mieux vaut Warhol que Comte-Sponville ! » Est-ce là une citation de François Hollande ? François Hollande, pas vraiment pauvre, fit un jour l’aveu qu’il n’aimait pas les riches. Détester ce qu’on est pourtant, c’est une névrose. Intellectuel jusqu’au bout des ongles, Raphaël Denys refuse avec Warhol l’intellectualisme. Je ris au souvenir des sornettes heideggériennes que le déluré batracien Denys prétendit me faire ingurgiter des années durant. Et je ris plus encore au souvenir de la grande admiration de Raphaël Denys pour François Meyronnis (« Ça pense ! »). Mais que vient faire le pauvre Comte-Sponville dans cette histoire ? D’où surgit-il et pour démontrer quoi ? Mieux vaut Warhol que Comte-Sponville… Pour quoi faire ? Quel rapport entre le peintre et le philosophe ? Aucun, bien sûr. Mais au passage on accuse le philosophe d’intellectualisme, lui qui est justement réputé pour être un peu trop simpliste et qui écrit dans un langage clair, accessible, contrairement à tous ces emberlificotés du neurone qui font bander l’oursin Denys. Comte-Sponville n’est rien d’autre et ne prétend être rien d’autre qu’un vulgarisateur. Il en faut. Si des intelligences timides peuvent entrer en philosophie par le biais de Comte-Sponville, c’est plutôt une excellente chose. On voudrait que tout le monde sache tout et on exige au surplus des gens qu’ils lisent sans peine le chinois, sans leur permettre d’apprendre l’alphabet. C’est le comble de la cuistrerie.
L’intellectualisme, en psychologie, est une doctrine affirmant la prédominance des fonctions intellectuelles par rapport à l’affectivité et à la volonté, subordonnées de la sorte à l’intelligence. Et je dois rire encore au souvenir des mémorables disputes opposant Raphaël Denys (affirmant avec vigueur et férocité la primauté de l’intellect) à Olivier Pé (ne niant pas l’importance de l’intellect, mais le subordonnant aux affects). Et je me gondole me rappelant avec quelle poilante arrogance, dans un portrait destiné aux éditeurs, Raphaël Denys, roi des ludions et prince des crabes, affirmait penser avec Borges que le « moi » n’existe pas — et ce peu de temps avant de nous faire une crise d’égo retentissante, la plus sale enregistrée sur terre par les sismographes ! Tout ça parce que je contestais son plan de guerre et que, sans le vouloir, par simple usage de mon bon sens, j’avais pris les commandes du navire qu’il envoyait sinon droit sur les icebergs, trop occupé qu’il était à relire ses manuels de stratégie tout en se bourrant la gueule au whisky. Petit comique, va !
Un mot sur « ces types capables de créer eux-mêmes, sans geindre et sans attendre, les conditions propices à leur création » dont Warhol fit partie. J’ignore de quels types précisément parle Raphaël Denys. Cette créativité de la bande à Warhol reste à prouver, vu qu’il semble n’avoir été guère entouré que de cinglés et de junkies. S’agit-il de créativité sexuelle ? Admettons qu’il s’agisse de créativité au sens noble du terme, quelque chose qui ait une parenté avec l’art. Cette créativité que l’on devine fiévreuse et riche n’est certainement pas propre à Warhol et à son aréopage, surtout à cette époque. Nous sommes alors dans les Trente Glorieuses, tout baigne, la jeunesse ne pense qu’à jouir, la société de consommation prend son essor (en Europe, vu que les Nords-Américains sont dedans depuis les années 20), l’argent, l’alcool, les femmes coulent à flots ! La guerre du Vietnam n’endiguera pas ce flot. Il faudra, pour l’interrompre assez sèchement, avant le reflux des années 80 et le règne absolu du cynisme capitaliste, la terrible crise pétrolière de 73, dont je me souviens assez bien. De là l’angoisse actuelle, cette paralysie de la créativité artistique en Occident, ce souci de l’avenir qui obscurcit le présent, et la crainte de bruler en une seule nuit la chandelle prévue pour la semaine. Dans les années 50, 60 et les premières des années 70, rien ne tourmentait la jeunesse, sinon le désir. Et ce désir trouvait à se satisfaire de diverses manières : le sexe, la drogue, la musique. Les années 60 (pour me cantonner à elles) ont vu naitre un nombre impressionnant d’artistes majeurs (et qui le sont toujours) rien que dans le rock’n’roll : les Beatles, les Doors, Pink Floyd, les Rolling Stones, les Moody Blues, Bob Dylan, etc. Ces années-là, insouciantes, étaient propices à la créativité artistique… et au suicide permanent des uns puis des autres (Jim Morrison, Syd Barrett, Brian Jones, Jimi Hendrix).
Nous en resterons là.
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