Warhol'n'rollmopsAMUSANT de voir, dans la der­nière livrai­son d’In Situ, Raphaël Denys por­ter au pinacle Warhol, chantre et pape d’un cer­tain art popu­laire, quand on connait son mépris fon­da­men­tal envers toute culture un peu trop popu­laire, et plus grave, envers toute per­sonne sans étoffe, au point d’avoir honte de sa propre famille. Je me rap­pelle, à l’heure de me pré­sen­ter sa mère adop­tive et son beau-​​père, com­ment il me sup­plia presque d’être indul­gent à leur égard : sa mère, simple femme de ménage, son beau-​​père (de vingt ans plus jeune qu’elle, plus jeune même que moi mais parais­sant avoir quinze ans de plus) gui­che­tier à la SNCB, ama­teur de mousse et lec­teur assidu de la Der­nière Heure. Comme si moi, d’origine modeste, et resté sinon modeste, du moins simple, capable de dis­cu­ter foot­ball avec un sup­por­ter du Stan­dard de Liège, de Fré­dé­ric François avec l’auteur de ses plus grands suc­cès (Rosa­rio Marino-​​Atria, père de David Laurens-​​Atria, l’un des fon­da­teurs de la revue In Situ), mais aussi, avec des connais­seurs en la matière, de Mon­taigne, de Sénèque, de Joyce, de Boul­ga­kov, de John Sin­ger Sargent, de Renoir, d’Arvo Pärt, de Dow­land, du motet à double chœur à la française, de la poli­tique en France au temps des Valois, de la der­nière ency­clique publiée à Rome, etc. — comme si moi, donc, fils d’un poseur de voies à la SNCB, moi qui n’ai pas usé sur les bancs de l’école mes fonds de culottes au-​​delà de l’âge de 14 ans (pour entrer en appren­tis­sage, non dans les beaux-​​arts, mais en boulangerie-​​pâtisserie), j’étais sus­cep­tible d’exiger qu’on ne me pré­sen­tât que des gens de haute volée sociale et cultu­relle. Or, si j’apprécie les conver­sa­tions sérieuses sur les sujets qui m’importent et si je mai­trise plus ou moins bien l’imparfait du subjonc­tif, si je pré­fère l’or au char­bon, le vin à la bière, le gué­pard au chi­hua­hua, je peux aussi « m’abaisser », sans honte aucune, à dis­cu­ter de rien avec des « manants », parce que je ne renie pas mes ori­gines, si je m’en suis éloi­gné par la culture, l’intellect, le gout. La vul­ga­rité et la gros­siè­reté n’émanent pas obli­ga­toi­re­ment des gens sans éduca­tion ni culture. Quand un Raphaël Denys raille dure­ment un type quel­conque de ne point connaitre Guy Debord, ce que je trouve gros­sier, ce n’est point l’ignorance du type, c’est le mépris du péda­gogue en courte culotte. Lorsque ce petit mon­sieur s’exclame à son habi­tude, à pro­pos de sa der­nière trou­vaille : « Évidem­ment, per­sonne ne la connait ! », il laisse clai­re­ment per­cer tout le mépris qu’il éprouve envers ceux qui ne s’intéressent pas aux mêmes choses que lui, et l’ignorance d’un détail signi­fie pour lui igno­rance glo­bale, bêtise crasse, Spec­tacle et autres res­sen­ti­ments bien d’époque, sans se dou­ter qu’il se com­porte de la sorte aussi vul­gai­re­ment que n’importe quel char­re­tier raillant les rin­gards qui écoutent Bach ou « les bourges qui se la pètent à l’opéra », vu que de son point de vue, à notre char­re­tier, l’opéra est un genre par défi­ni­tion emmer­dant, que donc les gens qui vont à l’opéra ne s’y rendent pas pour le spec­tacle (ennuyeux, mor­tel), mais pour « se la péter grave » durant l’entracte, en buvant du cham­pagne dans des flutes de cris­tal, alors qu’ils n’aiment pas ça, pas plus que le caviar dont ils sont cen­sés se gaver.

J’ai donc ren­con­tré chez lui les « parents » de Raphaël Denys, et plus tard j’ai séjourné chez eux, chaque fois avec plai­sir, d’une part parce qu’ils habitent un joli vil­lage à la cam­pagne et que j’aime les vil­lages et la cam­pagne, de l’autre parce que ce sont des gens sim­ple­ment cha­leu­reux et accueillants et que je ne leur deman­dais pas autre chose. Lors d’un de ces séjours, en été, nous étions allés avec Raphaël nous bala­der à vélo et avions poussé jusqu’à Thuin, 20 – 25 kilo­mètres aller-​​retour. Le retour par le quai de halage le long de la Sambre fut assez pénible car nous avions essuyé un orage et un sapristi de vent de face nous scot­chait au bitume. J’avais en ren­trant une faim de loup, et à mon hôte qui me deman­dait si je dési­rais man­ger du cerf, du nar­val en papillote ou des géli­nottes far­cies aux chan­te­relles, le tout arrosé d’un vol­nay mil­lé­simé de 1732, j’exprimai le simple et impé­rieux désir de trois ou quatre grosses tar­tines de confi­ture à la fraise, car il y en avait dans le buf­fet, et faite à la mai­son. J’étais en train de dévo­rer mes tar­tines quand la mère de Raphaël est arri­vée. Me voyant gou­ter sa confi­ture avec un tel appé­tit, elle fit une remarque gen­tille et se plai­gnit presque de n’avoir que ça à m’offrir, et moi, plein de verve, après lui avoir dit, parce que c’était vrai, que sa confi­ture était déli­cieuse et que je ne l’échangerais pas contre contre la plus fine gelée de coing dis­po­nible chez Fau­chon, de me lan­cer dans un vibrant éloge des simples, peu cou­teux et mul­tiples plai­sirs que la vie offre à l’occasion, du moins pour qui ne se sent pas humi­lié de n’être pas toujours servi dans de la vais­selle de luxe par un domes­tique en livrée, pour qui la proxi­mité d’un bleu de tra­vail ou d’une femme en che­veux n’est pas le signe de sa déchéance, pour qui, sous sa douche, fre­donne plus volon­tiers des airs de Joe Das­sin ou de Pierre Per­ret que des extraits du Requiem de Verdi, même si par­fois, de ma voix de basse, je me hausse jusqu’à enton­ner des airs de Schütz, extraits de ses Musi­ka­lische exequien, ou des chan­sons de Guillaume Dufay, de Pur­cell, de Dowland.

Je peux les plaindre par­fois ou me mon­trer agacé quand ils exa­gèrent dans l’épais, le lourd, le gras, le gros­sier, mais je n’éprouve pas de mépris de classe à l’égard des gens sans culture, qui ne reven­diquent rien sinon qu’on cesse de les bas­si­ner avec les impé­ra­tifs de l’art ou de la lit­té­ra­ture. Ils n’en ont défi­ni­ti­ve­ment rien à secouer, de l’art. Pré­fèrent le foot, le hockey, RTL ou TF1, Coluche, la Jupi­ler, les blondes à forte poi­trine et cer­tai­ne­ment ou bien Besan­ce­not ou bien Le Pen. Eh bien tant pis pour eux, amen ! Je ne suis par contre pas chiche de mon mépris envers les bate­leurs du verbe, qui sont phy­sique­ment inca­pables de par­ler à qui­conque, fût-​​ce au lai­tier, au fac­teur, à l’épicière, sans balan­cer après deux minutes des cita­tions de Hei­deg­ger, des allu­sions à Picasso, et une cas­cade étour­dis­sante de noms pres­ti­gieux d’artistes, noms cen­sés faire se rai­dir de res­pect le brave lai­tier, le sym­pa­thique fac­teur, l’épicière à gros nénés. Et ça se tor­tille, ça glousse, ça crou­pionne, ça ratio­cine, ça brille et ça jouit de briller, quand ceux aux dépens desquels ils croient briller se fichent pas mal même de savoir qui est Hei­deg­ger, ou de quel groupe de rock Picasso était le lea­der pro­ba­ble­ment dro­gué. L’art, pour des mil­liards de gens sur Terre, n’existe tout sim­ple­ment pas, ni à plus forte rai­son le bavar­dage sur l’art, spé­cia­lité des fan­fa­rons d’In Situ. Ceux qui n’ont pas même un qui­gnon de pain par jour à se mettre sous la dent ne sor­ti­ront pas de leur unique obses­sion (man­ger) en appre­nant que tel artiste contem­po­rain, évidem­ment méprisé par les intel­lec­tuels (de droite), pèse autant chez Christie’s, ou que tel phi­lo­sophe bir­man pense que tel autre, mais suisse, a tort de pen­ser que les mouches ne sont pas encu­lables, preuves à l’appui. Celui qui, sous nos lati­tudes un poil plus grasses, exerce une pro­fes­sion, n’a pas le loi­sir de s’intéresser aux états d’âme d’un artiste un peu tor­turé comme Oli­vier Pé, non que ça ne puisse pas l’intéresser, mais parce qu’il tra­vaille, ayant une famille à nour­rir, des fac­tures à payer — et le peu de loi­sir que sa pro­fes­sion lui laisse, s’il s’intéresse à la « culture », il l’utilisera pour aller voir la der­nière grosse pro­duc­tion d’Hollywood (van­tée à la télé), Johnny Hal­ly­day ou Céline Dion en concert. S’il lit à l’occasion, ce sera rare­ment un essai sur « la disjonc­tion du frag­ment éclaté » dans l’œuvre de Mar­gue­rite Duras, ni même sans doute la bio­gra­phie truquée de Laurent Ruquier par les frères Poivre, riche­ment illus­trée par Cabu, mais bien plu­tôt, au pire, France Foot­ball, au mieux Géo. Pas le temps, voilà. N’avoir pas le temps de… n’est en aucun cas le signe infa­mant de la bêtise à dos de zébu. On ne peut à la fois construire, amé­na­ger, déco­rer, entre­te­nir le théâtre où vien­dront glous­ser les marquis et glous­ser avec eux, sachant au sur­plus qu’ils sau­ront vite vous faire sen­tir com­bien votre modeste et silen­cieuse per­sonne ne repré­sente rien à leurs yeux, pas plus qu’un poil du cul de Laura Smet.

Je demeure consterné qu’en trois mois, pour une revue qui se pré­tend essen­tielle, per­ti­nente et imper­ti­nente, mais dont per­sonne, sauf moi, ne parle, tant elle est nulle, aucun de nos trois zozos ne soit capable de tor­cher, fût-​​ce une seule fois, un texte digne de ce nom, bien écrit, bien pensé, sur un sujet autre que les fortes érec­tions qu’ils éprouvent en regar­dant qui telle toile, en écou­tant qui tel musi­cien, en lisant qui tel roman­cier (Sol­lers sou­vent, Ellis par­fois) méconnu du gros peuple et des intel­lec­tuels har­gneux de la droite aus­tère. Au lieu de ce texte que je serais le pre­mier à encen­ser, du bouillon gras, voire même très gras, comme une soupe aux gla­viots, ce qu’on ne manquera pas de consta­ter si on se donne la peine de lire les élucu­bra­tions en chi­nois d’Ile-de-France de Nun­zio D’Annibale, bisou­nours irradié.

Il est donc ques­tion de Warhol dans le texte de Raphaël Denys. D’emblée l’auteur nous assène que tout ou presque a été écrit sur Warhol. Il va donc en rajou­ter, dans l’espoir une fois de plus d’épater ses cour­ti­sans, d’exciter le neu­rone unique de sa rousse. Que rajoute-​​t-​​il de per­ti­nent, de jamais écrit sur Warhol ? Rien. Quelques glous­se­ments, du per­sif­flage comme d’habitude, et pour le reste des cita­tions de l’artiste. Et à dans trois mois pour de nou­velles pépites !

Lorsque Warhol est mort, en février 87, je l’ai men­tionné dans mon jour­nal. Raphaël Denys avait alors 12 ans, depuis peu, et s’échinait encore à com­prendre le fonc­tion­ne­ment de son appa­reil géni­tal. Quand, fin 72, Lou Reed, dont il est inutile de rap­pe­ler ce qu’il doit à Warhol, sort son album Trans­for­mer, le génial petit Denys n’est pas né encore, tan­dis que les ondes dif­fusent Walk on the wild side, qui ne laisse pas de beau­coup séduire le gamin de 10 ans que je suis. Je ne décou­vri­rai le Vel­vet Under­ground que cinq ou six ans plus tard, puis Nico, que j’écoute toujours. À por­tée de mon regard, l’album Songs for Drella que Lou Reed et John Cale ont écrit en hom­mage à Warhol. De l’œuvre pic­tu­rale de Warhol, je ne pense rien. Elle est par­tout repro­duite effec­ti­ve­ment : c’est fait pour, c’est de l’art popu­laire. Au super­mar­ché, à la vue des boites de soupe Campbell’s, je ne peux m’empêcher de pen­ser à Warhol, au point que je m’attends toujours à le voir sur­gir, tel un diable, d’une des boites et me faire « beu­leu­beu­leu », tout dégout­tant de soupe à la tomate. Jeune artiste aujourd’hui, Warhol repro­dui­rait sans doute ad nau­seam la figure de Brit­ney Spears ou celle de Paris Hil­ton (celle du dalaï-​​lama très cer­tai­ne­ment), nous séri­gra­phie­rait en série des canettes de Red Bull, et Raphaël Denys, l’air très dégouté comme il peut avoir, sau­tille­rait comme lui seul sait le faire : « Nihi­lisme ! Spec­tacle ! Sot­tises ! » Mais Warhol, artiste consa­cré, est incri­tiquable, au-​​dessus de tout soupçon non d’imposture, mais de posture.

Warhol, parait-​​il, n’est pas Warhol. Sa pein­ture, je veux dire, n’est pas de la pein­ture, au sens arti­sa­nal et pla­te­ment esthé­tique de la chose (et qui, à moi, me convient depuis mille ans et pour mille ans encore, quoi que puissent me seri­ner les affreux encen­seurs de l’art après Duchamp). La pein­ture de Warhol n’est pas, n’est plus de la pein­ture. C’est de la pen­sée, sans colo­rant ni addi­tif. La pein­ture, a dit Duchamp, est morte (Dieu était mort quelques années aupa­ra­vant, selon Nietzsche le pro­phète). Elle ne peut donc plus rien être qu’un pré­texte, un leurre sublime. La vérité de la pein­ture n’est plus, comme au temps de Monet (la Pré­his­toire), étalée là bête­ment sur la toile, non : elle exulte au-​​delà du sup­port, au-​​delà de la figu­ra­tion. Elle n’est plus, jamais, ce qu’elle montre. Elle est tout ce qu’on vou­dra : pure musique, parole ins­pi­rée, méta­phy­sique, pata­phy­sique, escha­to­lo­gie, j’en passe et de plus suaves.

Elle n’est plus jamais ce qu’elle montre. La pipe peinte par Magritte n’est pas une pipe en dépit des appa­rences, mais l’image d’une pipe, tous les écoliers savent cela. La pipe n’est qu’un pré­texte, il aurait pu choi­sir un cha­peau melon, ce qui eût fort contra­rié, plus tard, Roland Topor avec ses des­sins sur un autre genre de pipe : ceci en est une, ceci n’en est pas une, etc. Au moins, Topor est drôle. Pas Magritte. Ni Warhol. Ces gens pour­tant ne pre­naient pas au sérieux ce qu’ils fai­saient, quoiqu’ils s’y adon­nassent avec un sérieux digne de Torque­mada pour­chas­sant l’hérétique. Depuis Duchamp, hélas ! tout objet détourné de sa fonc­tion change de sens. Le casse-​​noix (je n’ai pas d’urinoir sous la main, pardonnez-​​moi) sous­trait à l’obscurité de mon tiroir, exposé dans une quel­conque gale­rie sous un titre agui­cheur (si pos­sible lou­foque ou mys­té­rieux), devient par la magie de la concep­tua­li­sa­tion, avec la com­pli­cité des ahu­ris que la pro­vo­ca­tion fas­cine, une œuvre d’art. Ce n’est plus le tra­vail qui prime, la tech­nique, le savoir-​​faire, mais l’idée. Et le pre­mier qui a eu cette idée rentre chez lui avec le jack­pot. Les sui­vants ramassent les kopecks tom­bés de sa poche. Et trois géné­ra­tions plus tard, l’art n’intéresse plus le cha­land. On est arrivé à dégou­ter des artistes le public — mais pas les ache­teurs, ni les bavards qui peuvent désor­mais glo­ser à l’envi non sur ce que l’artiste a repro­duit (pay­sage, visage, monu­ment) sur la toile, mais sur ses inten­tions, toujours plus ou moins claires pour les ama­teurs d’hiéroglyphes, toujours obs­cures pour le reste de l’humanité (dont je fais par­tie, à titre tout à fait béné­vole). On demande ni plus ni moins au public d’apprendre à lire des hié­ro­glyphes, quand lui, ce qu’il sou­haite, parce qu’il n’est que le public et ne pré­tend pas être ou deve­nir autre chose, c’est admi­rer quelque chose de plai­sant (je n’ai pas écrit beau, mais plai­sant). Au lieu de ça, il se voit jeter à la figure des litres de purin ou de sang humain et doit subir au sur­plus la verve gluante du glos­sa­teur asser­menté, vu qu’il n’est plus pos­sible de rien com­prendre en art sans la glose qui accom­pagne désor­mais tout, jusqu’au bou­din vendu sous cel­lo­phane chez mon bou­cher. Le public (je parle des gens moyen­ne­ment culti­vés, des ama­teurs), que l’on méprise toujours dans les hautes sphères des beaux-​​arts, est toujours plus intel­li­gent que réputé. D’instinct il sent le tru­cage. Il n’en veut pas. Que l’art crève donc, s’il n’est plus capable d’émouvoir les sens. Je veux boire de l’eau fraiche et on me donne de la vase, du pus, de la diar­rhée ! Je veux boire du vin et on me donne à lire un épais traité d’œnologie !

Entendons-​​nous : je ne suis pas contre la plai­san­te­rie en art, ni contre la pro­vo­ca­tion. Mais la plai­san­te­rie, c’est bon un temps, après diner, entre la poire et le fro­mage. La pro­vo­ca­tion des pro­fes­sion­nels de la pro­voc’, merci bien, sur­tout que s’ils adorent pro­voquer, ils détestent qu’on les pro­voque en retour, en leur riant au nez par exemple. Je ne consi­dère nul­le­ment Duchamp comme un usur­pa­teur. Sans doute fallait-​​il oser alors ce qu’il a eu l’audace de faire. Hélas ! on l’a pris au sérieux. Son uri­noir deve­nait une œuvre d’art du seul fait de son dépla­ce­ment, de son détour­ne­ment de fonc­tion, de sa mise en scène. Et l’urinoir devint sacré, les prêtres du nou­vel art bran­dirent leurs osten­soirs, enton­nèrent des can­tiques et mirent en branle une armée chaque jour plus nom­breuse de fidèles. Nous ne sommes pas encore sor­tis de cette reli­gion des temps post-​​modernes. Je ne vois pas la queue de ce défilé car­na­va­lesque, l’issue de cette nuit, le terme de cette duperie.

C’est tout de même mal­heu­reux qu’un peintre comme Oli­vier Pé doive, en s’excusant presque, avouer qu’il ne renie point Cézanne ou Monet, auxquels il doit son désir de peindre. Le bon­homme est un tour­menté de nais­sance, soit. Je trouve grave néan­moins qu’il ne puisse plus tout sim­ple­ment énon­cer le nom de ses pères. S’il le fait, à la mode ancienne, c’est-à-dire avec la naï­veté de l’enfant que tout émer­veille parce qu’il découvre tout sans cesse, il sait d’instinct que son « pué­ril » aveu lui vau­dra des sar­casmes et des cra­chats, et que ceux-​​ci lui vien­dront de son propre camp.

Warhol à tra­vers ses séri­gra­phies nous dirait donc ce qu’il était sans doute à mille lieues de pen­ser. Il ne repro­dui­sait pas des figures, des objets, mais des mythes, ceux de la société amé­ri­caine de son temps. Ce n’est pas faux. Ça saute même aux yeux. On lui prête tou­te­fois, et cela me gêne, des digni­tés bien au-​​delà de ce qu’il était, ima­gi­nait, rêvait d’être : une manière de saint, une espèce de sage, une façon de sur­homme, et dans tous les cas un dis­ciple du Tao sous amphé­ta­mines, ama­teur de fri­vo­li­tés, de sexua­lité jusqu’à plus soif, de para­doxes, de pro­me­nades soli­taires dans les églises et de prières à genou. Raphaël Denys l’ignore, mais des excen­triques de cette eau, et de pires, il en grouille des mil­liers à New York. Nul ne leur prête atten­tion. Il ne leur manque sans doute que d’être connus pour obte­nir l’onction des magis­ters belges.

Warhol, issu de la publi­cité, exprime l’éphémère et le vain, à la manière dupli­ca­tive du vain et de l’éphémère. Art d’une époque donc, d’un cer­tain pays, d’une cer­taine société. Rien d’autre. Au pay­san de Bir­ma­nie réchappé du désastre, Warhol ne dit rien. Il ne dit rien non plus au moine boud­dhiste du Bhou­tan. Mais à Raphaël Denys, comme par hasard, il dit tout, et même davan­tage. Warhol, ainsi, supé­rieur à Monet, parce que ne pei­gnant pas pour le plai­sir de la rétine (l’art, ne l’oublions pas, depuis Duchamp, n’est plus l’art des aïeux, mais une méta­phy­sique ache­vée, dépas­sée, lar­guée !). Où nous sommes, nous ne le savons pas, mais nous y sommes. Englués. Nous domi­nant, air supé­rieur et képi d’adjudant vissé sur son crâne en obus, le maitre des boues, l’empereur des vases, le king des maré­cages, le sei­gneur des cra­pauds : sa majesté Denys !

Pauvre Monet et pauvre Renoir rava­lés d’un trait de plume au rang de poètes mignards ! Je ne suis pas féru d’art, sauf que j’ai en tête et dans la rétine mon petit musée per­son­nel. Je n’aime pas tous les impres­sion­nistes, loin s’en faut, mais je reste ébahi, naï­ve­ment, par leur art de peindre la lumière, chose pour moi abs­traite, impal­pable, et que je vois fré­mir et vibrer dans les bleus de Renoir. Cela m’enchante. Je ne bande pas dans les musées, car j’ai reçu une bonne éduca­tion, mais je peux y répandre mon plai­sir — esthé­tique, je ras­sure mon confes­seur. Ver­meer, Renoir, Monet et tant d’autres disent la per­ma­nence du matin, l’éternité de la lumière. Et le disent en silence, parce qu’ils sont peintres et non confé­ren­ciers. Leurs toiles parlent. Pas besoin des com­men­taires d’un excité de la per­ruque. On m’excusera de pré­fé­rer la per­ma­nence à l’éphémère, le geste au tic, la parole au dis­cours. Je suis un gros plouc, je sais. Je ne pense pas — et m’en vante.

Et voici la révé­la­tion d’un scan­dale fabu­leux, la dénon­cia­tion d’une impos­ture visible même depuis la Lune, aussi grosse qu’elle. Venez, appro­chez bonnes gens, venez voir le Spectacle !

Raphaël Denys est édité par Sol­lers chez Gal­li­mard. C’est quelque chose. C’est, nor­ma­le­ment, un hon­neur. Eh bien, MM. Sol­lers et Gal­li­mard, votre pou­lain vous salit, vous ridi­cu­lise. Figurez-​​vous que… Mais attendez…

Pour écrire dans cette revue (In Situ) que des mil­lions de per­sonnes peuvent lire, puisque publiée sur le Web, Raphaël Denys dis­pose en prin­cipe de trois mois, étant donné la pério­di­cité de la revue. Il n’écrit pas un article chaque tri­mestre, vu qu’il se trans­forme par­fois en vidéaste, et quand il écrit ce sont en géné­ral cent lignes, pas davan­tage, pas peau­fi­nées non plus. Une fois élimi­nés les cita­tions, les noms qu’ils citent sans autre néces­sité que d’épater la gale­rie, les « donc » et les « comme par hasard » redon­dants, il ne reste pas grand-​​chose de sa désor­mais fameuse pen­sée. Nous nous y sommes faits, et notre tris­tesse est grande devant ce gâchis. Trois mois pour tor­cher un texte de cent lignes digne de paru­tion dans une revue dont on ne cesse de nous chan­ter l’importance, c’est plus qu’il n’en a fallu à Dieu pour créer l’univers et ses beau­tés foi­son­nantes. Trois mois pour médi­ter, écrire, relire, peau­fi­ner, relire encore, peau­fi­ner puis relire un article de cent lignes, ça suf­fit ample­ment. Nous devrions pou­voir lire sinon du grand, du beau, du bien. Hélas…

Son texte sur Warhol, ma tête à cou­per, il l’a rédigé en toute hâte la veille de sa publi­ca­tion, il était fati­gué et très cer­tai­ne­ment saoul comme toute la Pologne. Sinon com­ment expliquer qu’un écri­vain publié chez Gal­li­mard (c’est-à-dire, au mini­mum, un gars qui ne mal­traite point trop sa langue, qui fasse hon­neur au moins aux gens qui l’éditent), puisse com­mettre autant de fautes gros­sières, jusqu’à cinq dans une seule et même phrase ! On ouvre bien les yeux et on s’accroche au bas­tin­gage, ça va secouer, ça va vomir !

Le délire com­mence dès la pre­mière phrase : « Écrire sur Warhol après l’avalanche d’essais, de gloses, de bio­gra­phies, qui lui ont été consa­crées depuis deux décen­nies est un exploit en soi. » Il fal­lait écrire, vu le sujet (l’avalanche) : « … qui lui a été consa­crée », ou mettre ava­lanche au plu­riel. Mais admet­tons que l’auteur ait plu­tôt consi­déré, au lieu de l’avalanche, les flo­cons qui la com­posent, soit des essais, des gloses et des bio­gra­phies. Alors il fal­lait écrire « … qui lui ont été consa­crés », parce que dans le cas pré­cis des énumé­ra­tions com­por­tant des mots de genre dif­fé­rent, le mas­cu­lin (genre neutre en français) l’emporte sur le fémi­nin, sauf, et ce n’est pas le cas ici, s’il s’agit d’énumérations pro­gres­sives (« le doute, la crainte, la peur, la ter­reur qui s’est abat­tue sur lui »), où c’est le genre du der­nier mot, le plus intense en prin­cipe, qui com­mande l’accord. Essais, gloses et bio­gra­phies sont d’égale valeur, c’est donc le mas­cu­lin qui rem­porte la coupe.

Le clou rouillé du pénible spec­tacle : « Issu de la bonne vieille bour­geoi­sie namu­roise, cet ami qui ache­vait tout comme moi son cur­sus artis­tique por­tait un blou­son en cuir mar­ron, style motard, un jean pro­ba­ble­ment troué à divers endroit, et une veille pair d’ABL seuls et uniques godasses que je lui ai jamais vu por­ter. » Cinq fautes gros­sières, tel­le­ment gros­sières que je ne les com­mente pas : un gamin de sept ans les relè­ve­rait sans peine. Je ne dis rien de la ponc­tua­tion, toujours approxi­ma­tive chez ce pouacre (je ne parle pas du gamin de sept ans). Le fait-​​il exprès ? Est-​​il désor­mais ivre en per­ma­nence ? Se moque-​​t-​​il à ce point de sa langue, de son métier ?

Nou­velle cabriole de la Schtroump­fette : « Il me sem­blait qu’ils venaient d’être peint le matin même ».

Un beau double salto avec récep­tion sur le nez : « … quel point de vue va-​​t-​​elle adop­ter sur Warhol après tout ce fatras d’écrits qui lui ont été consa­crés ? » Même remarque que la pre­mière, sauf que c’est plus évident ici : c’est « ce fatras » qui com­mande l’accord et non « écrits ». Com­ment écririez-​​vous ? « Le tas de merde sur lequel j’ai mar­ché » ou bien « le tas de merde sur laquelle j’ai mar­ché » ? « Le coin de la table auquel je me suis heurté » ou « Le coin de la table à laquelle je me suis heurté » ? Suis-​​je bête ! Vous écri­riez sur­ement : « La table à laquelle je m’ai heurté au coin ».

« Il est dif­fi­cile de pré­su­mer de la pen­sée de quelqu’un sur­tout lorsqu’on a affaire avec un tel indi­vidu ». Avoir affaire avec quelqu’un, c’est trai­ter d’affaires avec lui. Ce n’est pas le cas de M. Denys avec Warhol. Il fal­lait donc écrire : « … lorsqu’on a affaire à un tel individu ».

J’ai déjà signalé à notre âne redou­table que les titres et fonc­tions s’écrivent sans majus­cule. « Le pape Paul VI », tout sim­ple­ment. Au pas­sage, New York s’écrit sans tiret.

« C’est d’ailleurs, parmi toutes le figures, l’une des seules à ne pas être sou­mises à l’épreuve du temps. » Notre insou­mis cerne déci­dé­ment mal le sujet de ses phrases. Le groupe du sujet, dans le cas pré­sent, est « l’une des seules », et le mot prin­ci­pal est « l’une ». On écrira donc : « … l’une des seules à ne pas être sou­mise à l’épreuve du temps. » Tyran­nique gram­maire, hein ?

Cette chasse aux che­nilles dans la prose de Raphaël Denys m’épuise.

Le pre­mier cri de notre gri­bouilleur au sor­tir du ventre mater­nel fut un glous­se­ment. Il n’a pas cessé depuis de glous­ser, le glous­se­ment est sa langue mater­nelle. Et le per­sif­flage, son coro­laire. Oyez comme il joue du tam­bour : « … tu t’es dit que mieux valait s’attarder sur la parole de Warhol, d’autant qu’en effet elle n’intéresse à peu près per­sonne », écrit-​​il. Juge­ment sévère. Et comique, car à la ligne sui­vante nous appre­nons que ce trou­fion d’opérette a décou­vert la veille la « parole » de Warhol en lisant Popisme. Jusqu’alors, la warho­lienne sen­tence n’intéressait pas plus notre homme qu’elle n’intéressait le pas­sant. Il l’ignorait, lui, le super intel­lec­tuel curieux de tout. Et voici que, parce qu’il découvre cette parole au détour d’un snack-​​bar de la 3rd Ave­nue, il exige que tout le monde la connaisse et stig­ma­tise non l’ignorance du public, mais son manque d’intérêt, son dédain, aux limites de la cen­sure, comme si « les gens » (vous, moi, l’épicier du coin) connais­saient l’existence de cette parole mais en refou­laient les émana­tions, de toute évidence toxiques pour notre confor­misme. Et demain on nous dira que c’est en rai­son d’un com­plot que la parole warho­lienne gémit dans le désert. Pro­cédé récur­rent chez notre glous­seur en chef. C’est un réci­di­viste en la matière. Il nous avait déjà fait le coup avec sa toxi­co­mane pré­fé­rée, Zoë Lund. Raphaël Denys semble ne pou­voir admettre qu’on puisse sin­cè­re­ment igno­rer quelque chose. Il lui faut décou­vrir et dénon­cer d’urgence (avec des claque­ments du bec et le regard embrasé) une mani­gance uni­ver­selle contre les arts, la lit­té­ra­ture, l’intelligence, etc. MM. Debord et Sol­lers ont formé là un dis­ciple zélé. Et tant pis s’il refoule de la gueule (rap­port à son mas­sacre du français) ! On demande à nos pions d’obéir, pas de rem­por­ter des concours d’orthographe, des prix d’écriture.

« Au fond, mieux vaut un refus de l’intellectualisme, qu’un intel­lec­tua­lisme sté­rile. Bref : mieux vaut Warhol que Comte-​​Sponville ! » Est-​​ce là une cita­tion de François Hol­lande ? François Hol­lande, pas vrai­ment pauvre, fit un jour l’aveu qu’il n’aimait pas les riches. Détes­ter ce qu’on est pour­tant, c’est une névrose. Intel­lec­tuel jusqu’au bout des ongles, Raphaël Denys refuse avec Warhol l’intellectualisme. Je ris au sou­ve­nir des sor­nettes hei­deg­gé­riennes que le déluré batra­cien Denys pré­ten­dit me faire ingur­gi­ter des années durant. Et je ris plus encore au sou­ve­nir de la grande admi­ra­tion de Raphaël Denys pour François Mey­ron­nis (« Ça pense ! »). Mais que vient faire le pauvre Comte-​​Sponville dans cette his­toire ? D’où surgit-​​il et pour démon­trer quoi ? Mieux vaut Warhol que Comte-​​Sponville… Pour quoi faire ? Quel rap­port entre le peintre et le phi­lo­sophe ? Aucun, bien sûr. Mais au pas­sage on accuse le phi­lo­sophe d’intellectualisme, lui qui est jus­te­ment réputé pour être un peu trop sim­pliste et qui écrit dans un lan­gage clair, acces­sible, contrai­re­ment à tous ces ember­li­fi­co­tés du neu­rone qui font ban­der l’oursin Denys. Comte-​​Sponville n’est rien d’autre et ne pré­tend être rien d’autre qu’un vul­ga­ri­sa­teur. Il en faut. Si des intel­li­gences timides peuvent entrer en phi­lo­so­phie par le biais de Comte-​​Sponville, c’est plu­tôt une excel­lente chose. On vou­drait que tout le monde sache tout et on exige au sur­plus des gens qu’ils lisent sans peine le chi­nois, sans leur per­mettre d’apprendre l’alphabet. C’est le comble de la cuistrerie.

L’intellectualisme, en psy­cho­lo­gie, est une doc­trine affir­mant la pré­do­mi­nance des fonc­tions intel­lec­tuelles par rap­port à l’affectivité et à la volonté, subor­don­nées de la sorte à l’intelligence. Et je dois rire encore au sou­ve­nir des mémo­rables dis­putes oppo­sant Raphaël Denys (affir­mant avec vigueur et féro­cité la pri­mauté de l’intellect) à Oli­vier Pé (ne niant pas l’importance de l’intellect, mais le subor­don­nant aux affects). Et je me gon­dole me rap­pe­lant avec quelle poi­lante arro­gance, dans un por­trait des­tiné aux éditeurs, Raphaël Denys, roi des ludions et prince des crabes, affir­mait pen­ser avec Borges que le « moi » n’existe pas — et ce peu de temps avant de nous faire une crise d’égo reten­tis­sante, la plus sale enre­gis­trée sur terre par les sis­mo­graphes ! Tout ça parce que je contes­tais son plan de guerre et que, sans le vou­loir, par simple usage de mon bon sens, j’avais pris les com­mandes du navire qu’il envoyait sinon droit sur les ice­bergs, trop occupé qu’il était à relire ses manuels de stra­té­gie tout en se bour­rant la gueule au whisky. Petit comique, va !

Un mot sur « ces types capables de créer eux-​​mêmes, sans geindre et sans attendre, les condi­tions pro­pices à leur créa­tion » dont Warhol fit par­tie. J’ignore de quels types pré­ci­sé­ment parle Raphaël Denys. Cette créa­ti­vité de la bande à Warhol reste à prou­ver, vu qu’il semble n’avoir été guère entouré que de cin­glés et de jun­kies. S’agit-il de créa­ti­vité sexuelle ? Admet­tons qu’il s’agisse de créa­ti­vité au sens noble du terme, quelque chose qui ait une parenté avec l’art. Cette créa­ti­vité que l’on devine fié­vreuse et riche n’est cer­tai­ne­ment pas propre à Warhol et à son aréo­page, sur­tout à cette époque. Nous sommes alors dans les Trente Glo­rieuses, tout baigne, la jeu­nesse ne pense qu’à jouir, la société de consom­ma­tion prend son essor (en Europe, vu que les Nords-​​Américains sont dedans depuis les années 20), l’argent, l’alcool, les femmes coulent à flots ! La guerre du Viet­nam n’endiguera pas ce flot. Il fau­dra, pour l’interrompre assez sèche­ment, avant le reflux des années 80 et le règne absolu du cynisme capi­ta­liste, la ter­rible crise pétro­lière de 73, dont je me sou­viens assez bien. De là l’angoisse actuelle, cette para­ly­sie de la créa­ti­vité artis­tique en Occi­dent, ce souci de l’avenir qui obs­cur­cit le pré­sent, et la crainte de bru­ler en une seule nuit la chan­delle pré­vue pour la semaine. Dans les années 50, 60 et les pre­mières des années 70, rien ne tour­men­tait la jeu­nesse, sinon le désir. Et ce désir trou­vait à se satis­faire de diverses manières : le sexe, la drogue, la musique. Les années 60 (pour me can­ton­ner à elles) ont vu naitre un nombre impres­sion­nant d’artistes majeurs (et qui le sont toujours) rien que dans le rock’n’roll : les Beatles, les Doors, Pink Floyd, les Rol­ling Stones, les Moody Blues, Bob Dylan, etc. Ces années-​​là, insou­ciantes, étaient pro­pices à la créa­ti­vité artis­tique… et au sui­cide per­ma­nent des uns puis des autres (Jim Mor­ri­son, Syd Bar­rett, Brian Jones, Jimi Hendrix).

Nous en res­te­rons là.


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