Suzanne LilarEn jan­vier der­nier, sur son blog hébergé par Libé­ra­tion, Raphaël Sorin se fen­dait d’un article iro­nique sur Simone de Beau­voir, à l’occasion du cen­tième anni­ver­saire de sa nais­sance. L’article, comme il fal­lait s’y attendre, hérissa le poil épilé de cer­taines dames ou demoi­selles. Sorin ayant fort judi­cieu­se­ment évoqué Suzanne Lilar (qui est à Simone de Beau­voir, sur le plan intel­lec­tuel, ce qu’est à Sartre, au point de vue esthé­tique, Jeremy Irons ou Johnny Depp), j’y allai d’un bref com­men­taire en forme d’ultime clou dans le cer­cueil des vani­tés foraines, dans l’espoir natu­rel­le­ment vain d’inciter les jeunes ou vieilles chiennes à lire Suzanne Lilar plu­tôt que Simone de Beau­voir, si vrai­ment elles se sou­ciaient de la femme en tant que femme, c’est-à-dire autre chose que la femelle de l’homme, appe­lée toujours à n’exister qu’en fonc­tion du mâle, soit pour le séduire, le valo­ri­ser, laver ses caleçons, et le détruire sitôt la petite graine tant dési­rée expul­sée après neuf mois d’une patiente et liquide ger­mi­na­tion, l’homme ayant, mal­gré tous ses neu­rones, joué à la per­fec­tion son rôle de repro­duc­teur, sans se dou­ter un seul ins­tant de quelle mas­ca­rade il était la dupe. Mon com­men­taire me vaut aujourd’hui l’honneur d’être contacté par Suzanne Fre­de­ricq, la petite-​​fille de Suzanne Lilar.

Fille de l’historienne de l’art Marie Fredericq-​​Lilar, Suzanne Fre­de­ricq est bio­lo­giste et pro­fes­seur de bio­lo­gie à l’Uni­ver­sity of Loui­siana de Lafayette, et l’épouse du peintre Eugene James Mar­tin. Le CV de Suzanne Fre­de­ricq ne tient pas sur dix pages (le mien tient en trois mots : Rien à signa­ler). De sa mère elle tient le gout de l’art et de l’esthétisme, et de sa grand-​​mère celui de la quête intel­lec­tuelle, comme elle le recon­nait elle-​​même dans son bref essai Ele­gance : a brief, per­fectly balan­ced ins­tant of com­plete pos­ses­sion of forms. Qu’une telle per­sonne, aussi bien née et tel­le­ment plus douée que moi, prenne la peine de me contac­ter pour me remer­cier d’une brève men­tion à sa mère-​​grand dans un com­men­taire de blog, est flat­teur pour ma pomme et me confirme ceci que la véri­table intel­li­gence ne répugne pas à des­cendre du trot­toir pour mar­cher dans le ruis­seau aux côtés des manants, ce qui nous éloigne assez des stars de la pétanque, du bras de fer ou de la baballe au pied, et de quelques-​​unes de la lit­té­ra­ture, qu’on me par­don­nera de ne point citer, car je ne veux bles­ser per­sonne dans ce très petit monde où la moindre cri­tique, pas même per­fide, est sus­cep­tible de nous valoir, par retour du cour­rier, de cin­glantes mises au point accom­pa­gnées de lourdes menaces quant à l’avenir de notre « carrière ».

Suzanne Fre­de­ricq a donc appré­cié mon com­men­taire chez Sorin. Elle en pro­fite pour por­ter à ma connais­sance qu’elle vient de lan­cer, sur You­Tube, un « site » consa­cré à son aïeule. On peut y voir, en dix par­ties, un docu­men­taire réa­lisé en 1979 pour la RTBF par Joseph Bene­dek et Jean-​​Marie Mersch, inti­tulé Suzanne Lilar, au-​​delà de l’apparence. J’invite mes lec­teurs à regar­der et à écou­ter sur­tout ce docu­men­taire par endroits bien abimé. Il vaut par la voix, claire, lim­pide et juste de Suzanne Lilar, mira­cu­leu­se­ment pas agres­sée par son confes­seur, comme elle l’eût sans doute été vingt ans plus tard, sou­mise à la ques­tion par un quel­conque pouacre du petit écran, sou­cieux avant toute chose de se mettre, lui, en valeur, au détri­ment de son invi­tée. Ima­gi­nons une espèce de Nagui cra­chant un « Poil au nez ! » à la moindre finale en é, ou pire, un élec­trique Ruquier lâchant trois vannes en autant de mots de son inter­lo­cu­trice, avant d’éclater de son rire idiot, tout seul, comme la nouille qu’il est, qui pis est trop cuite.

Qui donc est Suzanne Lilar ? Qui, plu­tôt, était-​​elle ? Sor­tie de quel cha­peau par la magie de quel pres­ti­di­gi­ta­teur et pour quoi dire de si inté­res­sant ? Je ne ferai pas mon petit Wiki­pé­dia, et me bor­ne­rai à quelques sou­ve­nirs de lec­tures, pour rendre hom­mage à cette grande petite dame, pour inci­ter peut-​​être, qui sait ? l’un ou l’autre curieux de choses essen­tielles à ouvrir un ouvrage de sa magni­fique plume.

La curio­sité de lire Suzanne Lilar m’est venue par un film d’André Del­vaux, Ben­ve­nuta (1983), tiré du roman La confes­sion ano­nyme, de Suzanne Lilar. Fanny Ardant, qui dans ce film, aux côtés de Vit­to­rio Gass­man, joue le rôle de Ben­ve­nuta, n’est sans doute pas étran­gère au trouble res­senti à l’époque à la vision de ce film. Ado­les­cent et jeune adulte, je ne pou­vais voir Fanny Ardant ni l’entendre sans être tout sou­dain la proie du désir. Pas vrai­ment jolie, mais ce regard de braise, cette voix, cette sen­sua­lité rauque et cette élégance de flamme ! Pas vrai­ment jolie, mais belle abso­lu­ment. Je n’ai jamais été très porté sur le cinéma, sauf que j’ai vu pour­tant quelques films et suis un fervent admi­ra­teur de trois ou quatre cinéastes comme Emir Kus­tu­rica, Hal Hart­ley, Atom Egoyan, Peter Gree­na­way, Jean-​​Claude Lau­zon, Jim Jar­mush et, bien sûr, André Del­vaux qui m’a per­mis de décou­vrir des écri­vains comme Johan Daisne et Hubert Lampo, outre Suzanne Lilar, et une flo­pée d’autres dans la mou­vance du réa­lisme magique, au sens très large du terme, ainsi qu’une palanquée de peintres expres­sion­nistes. Contre toute l’œuvre d’un cinéaste suisse habi­tuel­le­ment fort prisé des intel­los, je ne don­ne­rais pas même cinq cen­ti­mètres de la pel­li­cule d’un seul film de Delvaux.

Suzanne Lilar a été fémi­niste, au sens noble du terme. Nul ne peut se van­ter de l’avoir vue bru­lant en place de Grève son soutien-​​gorge en aboyant des slo­gans hos­tiles aux hommes, ces machos. Il n’existe d’elle aucune photo la mon­trant éche­ve­lée, bran­dis­sant (les seins à l’air et la jupette au ras du fion) une pan­carte avec des­sus écrit, en rouge de sang mens­truel, des bali­vernes du type : « Les couilles c’est nous les femmes qu’on les a ! ». Suzanne Lilar n’a été ni chienne, ni pan­thère, ni pute, ni sou­mise, ni mégère, ni ména­gère. Elle a été, tout sim­ple­ment, femme, au sens fort et plein du terme, sans renier en elle sa part virile, même si l’idée de viri­lité prête à sou­rire quand on la regarde, si menue, si posée, l’air d’une béguine sor­tie ache­ter farine, beurre et sucre pour ses galettes du gou­ter. Il ne faut point se fier aux appa­rences : Suzanne Lilar en avait.

Elle par­tage avec Simone de Beau­voir, dont elle était de sept ans l’ainée, les ori­gines bour­geoises et le sexe. Comme le Cas­tor, pre­mière femme en France a avoir décro­ché, si je me sou­viens bien, l’agrégation de phi­lo­so­phie, Suzanne Lilar a été la pre­mière femme ins­crite au bar­reau d’Anvers. Pour le reste, tout les sépare, même ce qui à priori semble les rap­pro­cher : le féminisme.

Suzanne Lilar, née Ver­bist, est une Fla­mande d’expression française. Gand (Gent), sa ville natale, pis­sait alors dans les deux langues, comme Brel le chante : les bour­geois en français, le peuple en fla­mand. Je n’ai jamais relevé chez elle le moindre mépris de classe, la moindre allu­sion bles­sante aux « gueux » fla­mands, au contraire. Elle était, tout uni­ment, et fla­mande et fran­co­phone. Est-​​ce de là que pro­vient son peu de gout de l’opposition et du conflit ? C’est pro­bable. Entre deux anta­go­nismes, elle ne tranche pas. Elle cherche plu­tôt le point d’union, l’alliance, l’harmonie, ce qui fait de cette pla­to­ni­cienne lucide une bonne dis­ciple d’Héraclite. « Si loin que je remonte, j’ai toujours senti que les choses basses étaient entor­tillées aux choses sublimes et que je ne pou­vais pas plus me pas­ser des unes que des autres », écrit-​​elle dans son Jour­nal de l’analogiste. La merde et l’or, si vous vou­lez. Conci­lier les contraires, ré-​​unir les pôles afin de les com­plé­ter au lieu de pla­te­ment les oppo­ser, n’est pas une posi­tion intel­lec­tuelle très confor­table. Je vous arrête tout de suite si vous pen­sez que Suzanne Lilar fai­sait dans le rela­ti­visme et le déni des valeurs.

Dans le com­bat fémi­niste, tout oppose Suzanne Lilar à Simone de Beau­voir. Le fémi­nisme de la seconde était un fémi­nisme de lea­der syn­di­cal, un fémi­nisme de la revanche et du défi — soit une névrose. Sans doute fallait-​​il à l’époque mili­ter pour la condi­tion des femmes. Il eût fallu ne pas en res­ter au social et cher­cher à libé­rer la femme non du joug mas­cu­lin, mais de ses propres rets. C’est ce qu’a com­pris très tôt Suzanne Lilar en s’intéressant plu­tôt à l’essence fémi­nine qu’à la condi­tion fémi­nine. La femme réel­le­ment libre qu’elle était n’a jamais estimé utile de s’en prendre à l’oppresseur mas­cu­lin, au besoin inventé pour la cause. Elle n’a rien demandé aux hommes et ne leur a rien pris. Elle a sim­ple­ment saisi la perche que lui ten­dait sa belle et fine intel­li­gence, sans cau­ser de tort à qui­conque, sans jeter à la figure de per­sonne son vagin garni de crocs acé­rés. Elle a pris ce que pas un homme ne lui inter­di­sait de prendre, ne son­geait à lui inter­dire de prendre.

Je ne pré­tends pas connaitre les femmes mieux que n’importe qui. J’en ai connues quelques-​​unes tou­te­fois, géné­ra­le­ment des femmes de peu de repos, par ce bizarre gout que j’ai des femelles. Je ne demande pas à une femme d’être ma com­pagne, au sens d’une chienne que je tien­drais bien en laisse, mais d’être ce qu’elle est, sans chi­po­ter, quitte à me nuire : emmer­dante, emmer­deuse ou emmer­de­resse, pour le dire à la manière de Bras­sens. J’ai ainsi vécu quelques années avec une jeune femme qui reven­diquait une liberté que je lui aban­don­nais volon­tiers et qui ne savait en faire usage, atta­chée à moi qu’elle était, ne vou­lant rien faire sans moi. Nous n’avions pas toujours les mêmes gouts ciné­ma­to­gra­phiques. Elle aimait le cinéma davan­tage que moi et s’y fût ren­due trois fois par semaine, pour le cinéma, sans se sou­cier du film qu’elle irait voir. Et je devais l’y accom­pa­gner, moi qui ne sup­porte pas le cinéma pour le cinéma. Je lui disais alors : « Fort bien, vas-​​y donc. » Ça n’allait pas. Je devais l’accompagner, sinon je gâchais sa soi­rée. Et ainsi pour tout. Je devais m’intéresser aux mêmes choses qu’elle et elle s’efforçait de s’intéresser aux mêmes choses que moi, jusqu’à m’écœurer par­fai­te­ment par sa pré­ten­tion à tout com­prendre en deux lignes. Je lui avais parlé de Joyce et elle connais­sait Joyce mieux que per­sonne, à l’entendre. Il n’y avait pas de phi­lo­sophe plus grand que Paulo Coelho selon elle, alors qu’elle n’avait pas lu le moindre phi­lo­sophe, tout en ayant le gout de la phi­lo­so­phie, sur­tout la phi­lo­so­phie qui ras­sure et flatte, celle des maga­zines fémi­nins. Elle n’existait à vrai dire que par mon regard et s’avérait inca­pable d’exister autre­ment. Si je lui sor­tais tout à trac qu’elle était laide ou belle, elle me croyait. Cynique, j’aurais fait d’elle ma chose. À cor et à cri elle reven­diquait bien haut une liberté que je ne son­geais nul­le­ment à lui refu­ser. Elle n’avait qu’à se ser­vir. Elle ne le pou­vait pas, par cette sin­gu­lière com­plexion des esclaves d’eux-mêmes. Elle se sou­ciait sur­tout de l’opinion d’autrui sur elle-​​même. Qu’elle fût moyen­ne­ment intel­li­gente ne l’affligeait pas pourvu que les autres la trou­vassent intel­li­gente. Elle était vide, à dire le vrai, tra­gique­ment vide, et cela ne me fai­sait pas rire. Et ce vide méta­phy­sique dont elle réson­nait, dont elle n’avait que loin­tai­ne­ment conscience, elle le por­tait comme un aveugle son absence de regard. Je n’avais pas bas­se­ment pitié d’elle, mais elle me tou­chait pour ça. J’ai pris conscience avec elle de ma force, de mon plein, de ma den­sité, et je n’ai jamais été tenté de m’en ser­vir pour asser­vir autrui, au contraire. Si j’aime la liberté, je l’aime pour tous, y com­pris quand l’usage de cette liberté me contra­rie. On peut n’être pas d’accord avec moi et me le dire tout net, sans pré­cau­tions ora­toires. À tout ser­vile flat­teur je pré­fère ainsi un déluré contra­dic­teur. Le pre­mier m’englue, quand le second me secoue, me tend, m’incite à réagir. Je ne dédaigne pas qu’on me serve à l’occasion quelque poi­son. J’ai de quoi le digé­rer, de quoi, au besoin, empoi­son­ner en retour.

J’ai connu une autre femme, avec qui je me suis gardé de vivre, et qui était un phé­no­mène en soi, une cari­ca­ture de fémi­niste enra­gée. Intel­lec­tuel­le­ment douée, elle (deux licences, l’une en droit, l’autre en psy­cho­lo­gie), mais dia­ble­ment empê­trée dans un ter­rible nœud de vipères veni­meuses. Elle était née en Flandre et était aussi brune et bru­tale que sa sœur ado­rée était blonde et douce. Fillette, elle avait appa­rem­ment beau­coup souf­fert du suc­cès de sa sœur que sa douce blon­deur ren­dait atti­rante. Elle-​​même ne récol­tait que sar­casmes, rap­port à son aspect inquié­tant de noi­raude. Je les ai toutes deux connues adultes, et je vous assure que la brune, sans être en rien jolie ni belle, avait au phy­sique des atouts que la blonde n’avait point à mes yeux. Elle avait le mol­let velu, et je raf­fole de ça. Nos dis­cus­sions n’étaient que dis­putes. Nous fai­sions l’amour par­fois, et son corps, qu’elle cachait bien sous de longues et très colo­rées jupes pay­sannes (elle avait un côté hip­pie, ce qui ne me déplait pas), était en soi une mer­veille que je ne me las­sais pas de contem­pler… à son grand déplai­sir. Elle cares­sait avec une dou­ceur éton­nante, mais détes­tait qu’on lui rende la pareille. L’homme pour elle était un pré­da­teur féroce et sitôt que l’un d’entre eux se trou­vait en posi­tion de la trou­bler phy­sique­ment, autre­ment dit de lui faire perdre le contrôle, elle se rai­dis­sait, au sens propre, deve­nait cas­sante et expé­di­tive. Elle deman­dait alors qu’on la saille vite fait, pour pas­ser à autre chose. Elle par­lait de l’amour comme d’une besogne et du sexe comme d’une vio­lence de l’homme envers la femme. Moi qui suis doux et pas domi­na­teur pour un ses­terce, j’étais fort étonné d’être jeté dans le même sac que les brutes épaisses et pas toujours joyeuses. Se pouvait-​​il que je sois, moi aussi, un affreux petit mâle sou­cieux seule­ment de dégor­ger son trop-​​plein de viri­lité, en pas­sant sur le corps des femmes à la manière peu poé­tique d’un rou­leau com­pres­seur sur de l’asphalte fraiche ? Non, bien sûr.

J’ai vite aban­donné la par­tie, et la velue à ses lubies d’opprimée fac­tice. Je la voyais encore de loin en loin, et je ne sais quoi dans son atti­tude, dans ses réflexions, m’a mis un jour la puce à l’oreille. J’étais devenu son confi­dent, Dieu sait pourquoi. Elle me demanda ainsi si je savais qui chan­tait telle chan­son qu’elle me fre­donna. Je recon­nus tout de suite une assez belle chan­son de Nicole Rieu, La goutte d’eau. Nicole Rieu, qui fut popu­laire dans les années 75 – 80, est une chan­teuse à la voix d’une pureté cris­tal­line. La goutte d’eau est une chan­son a capella, où la voix de la chan­teuse est par­ti­cu­liè­re­ment mise en valeur. Eh bien, m’avoua-t-elle, cette voix était capable de la faire jouir, et d’autres voix de femmes, m’apprit-elle dans la fou­lée. Je com­pris alors que j’avais eu affaire à une les­bienne refou­lée et donc frus­trée. Elle repro­chait ainsi aux hommes d’être ce qu’elle n’était pas et qu’elle aurait sans doute voulu être, afin de pou­voir à sa guise, sans trop se cas­ser la tête, « se faire » des femmes. Mais femme dans ce milieu encore très mas­cu­lin qu’étaient les pré­toires à la fin des années 80, et avec l’éducation bour­geoise et catho­lique qui était la sienne, elle souf­frait dans sa chair et dans son esprit — et souf­frait d’une manière peu sus­cep­tible de lui assu­rer la sym­pa­thie, tant elle était agres­sive et conflic­tuelle dans ses rap­ports avec autrui, y com­pris les autres femmes, sur­tout celles qui plaisent aux hommes, par simple et natu­relle jalou­sie. Je n’ai jamais eu le cou­rage de la plaindre, ni de la conso­ler d’aucune manière. Elle était exces­sive, bor­née comme un aya­tol­lah, et douée d’humour autant qu’une pan­toufle. Elle avait pour égérie, on s’en doute, Simone de Beau­voir, et pour modèle Lilith, l’anti-Ève biblique. Elle écri­vait des articles reven­di­ca­teurs dans un jour­nal liber­taire et dans quelques publi­ca­tions fémi­nistes. Je finis par me foutre de sa poire car­ré­ment. Je pre­nais un malin plai­sir à lui citer avec une gour­man­dise fiel­leuse du Scho­pen­hauer, extrait de son Essai sur les femmes, véri­table condensé de miso­gy­nie. Une phrase comme : « Il est évident que la femme par nature est des­ti­née à obéir » avait le don de la faire spon­ta­né­ment sor­tir de ses gonds, et pour pro­lon­ger le plai­sir de mon for­fait, j’avais le truc pour m’étonner ensuite « sin­cè­re­ment » de sa réac­tion outrée. On me vou­lait macho ? Je l’étais, sans pardon.

Voilà bien ce que je reproche aux fémi­nistes dans le genre de celles qui ont fleuri dans le sillage des Beau­voir et consorts. Elles accusent les hommes de leurs maux de femmes, comme si c’était une tare d’être née femme et un pri­vi­lège d’être né homme. Pri­vi­lège, aux temps pré­his­to­riques, de devoir quit­ter la grotte pour affron­ter le froid, l’eau, la peur, pour rame­ner au péril de sa vie de quoi nour­rir la petite ou grande tribu ? Pri­vi­lège, des siècles durant, de devoir chaque jour se déme­ner pour assu­rer le pain, l’eau, le toit, plus quelques néces­si­tés de pre­mière urgence comme bagues et coli­fi­chets, robes, chaus­sures, four­rures, cha­peaux et cos­mé­tiques dont les femmes aiment à faire pro­vi­sion ? Pri­vi­lège, depuis toujours et pour un bout de temps encore, d’avoir à pres­ter sous les dra­peaux ignobles, de devoir expo­ser sans néces­sité autre que patrio­tique sa vie aux fusils et canons enne­mis lors des guerres ? Vous ne me ferez pas dire que c’est dur d’être un homme, mais je dirai que ce doit l’être de vivre en esclave d’un sexe curieu­se­ment déi­fié, quand le sexe pré­tendu fort n’a jamais rien exigé de tel. L’homme a toujours été ce qu’il est, sans psy­cho­lo­gi­ser sur son sort, sans états d’âme. C’est la femme qui s’est age­nouillée devant lui, dos tourné, buste pen­ché, fesses rele­vées et dénu­dées. Si la femme a un pro­blème, cela s’appelle l’enfant. Lorsque son ventre appelle un homme, c’est la faim qui gronde et non le désir d’enfant. C’est à la nature et non à l’homme qu’il faut repro­cher ce vagin, cet uté­rus, cette matrice, ces mamelles nourricières.

L’obsession des fémi­nistes à la mode Beau­voir, ce n’est pas tant la femme ni même sa condi­tion que l’homme. Ce qu’elles veulent au fond, ce n’est point tant l’égalité dans le trai­te­ment social et sala­rial (juste cause) que le pénis, sacra­lisé comme sym­bole du pou­voir et donc de l’oppression. Elles visent, incons­ciem­ment peut-​​être, à s’emparer du sceptre phal­lique, et usent pour ce faire de méthodes viriles. On remarquera du reste que parmi les plus enra­gées des mili­tantes fémi­nistes on trouve davan­tage de vira­gos que de jeunes filles dans le genre de celles que pri­sait Dante Gabriel Ros­setti. Sou­vent, elles sont les­biennes, sans toujours le savoir, comme l’ex-amie dont je parle plus haut. Si le mou­ve­ment fémi­niste le plus en vogue aujourd’hui se nomme Les Chiennes de garde, ce n’est pas pour fédé­rer de braves dames patron­nesses spé­cia­li­sées dans le tri­co­tage de caleçons mol­le­ton­nés à des­ti­na­tion des buche­rons néces­si­teux. Un chien de garde, c’est rare­ment un pai­sible schnau­zer. Le com­bat de ces dames est légi­time à maints égards et je me join­drais volon­tiers à la cause pour dénon­cer, entre autres, la vio­lence faite aux femmes — mais je goute assez peu la réduc­tion fréquem­ment faite de l’homme au machisme, et d’être soupçonné, parce que je suis un homme, de consi­dé­rer la femme comme un être infé­rieur, à la fois dési­rable quant au sexe et mépri­sable quant à l’esprit.

Je disais plus haut que ces femmes feraient mieux de s’en prendre à elles-​​mêmes qu’aux hommes, qui ne sont mâles que par nature et non par volonté de domi­ner le sexe opposé. En pré­sence d’une femme, je n’ai pas le sen­ti­ment, loin s’en faut, de pos­sé­der le moindre pou­voir. Ce serait plu­tôt le contraire. La femme, demeu­rée dans l’ombre des hommes de nom­breux siècles durant, y a fourbi des armes de séduc­tion mas­sive, et elle connait son pou­voir en ce domaine, sachant aussi com­bien les hommes sont cruel­le­ment faibles s’agissant des pro­messes de la chair. Ce qu’elle sou­haite d’un homme, elle sait com­ment l’obtenir. Com­bien d’hommes aujourd’hui encore, sous la pro­messe même vague d’une fel­la­tion, iraient jusqu’à décro­cher la Lune avec les dents ? Ma femme, à qui ses col­lègues de tra­vail se confient volon­tiers, m’en racontent par­fois d’ahurissantes à ce pro­pos. Je vous assure qu’alors j’ai honte de par­ta­ger avec ces minables ce sexe qui est le mien. Quelle femme, sous la pro­messe même d’un cun­ni­linc­tus quo­ti­dien de jan­vier à décembre, irait, sans pis­ser de rire dans sa culotte, faire ce que son homme vou­drait qu’elle fasse ?

Pas besoin de par­cou­rir des heures entières le Web pour voir que les femmes se mettent elles-​​mêmes en vitrine pour agui­cher le mâle d’une manière qui se passe ordi­nai­re­ment de l’intelligence. Qui les y contraint ? Lorsque telle femme, esthé­ti­cienne, pour avoir eu comme clientes des pros­ti­tuées et avoir recueilli d’elles des confi­dences d’ordre pécu­niaire, choi­sit de renon­cer à sa pra­tique pour celle, moins digne mais plus ren­table, des trot­toirs et autres vitrines à néons colo­rés, le fait-​​elle par sou­mis­sion à quelque mâle que ce soit ? Toutes ces femmes, consen­tantes vic­times de la mode imbé­cile, qui devancent le pré­tendu désir de cer­tains hommes en se déna­tu­rant (colo­ra­tion, épila­tion, régime, implants mam­maires, etc.) — à quel mâle tyran­nique obéissent-​​elles ? Pas à moi, il s’en faut. Je suis tenté par­fois, tant le nombre de ces vic­times m’épouvante, pour ne rien dire de leur pré­co­cité, puisqu’on voit des gamines à peine pubères s’effrayer du moindre poil sur leurs corps et l’éradiquer sans par­don, comme si ce poil incar­nait la honte d’être femme enfin — je suis tenté, disais-​​je, par­fois, de pen­ser que la femme est un leurre et rien autre, aussi plate, lisse et fri­vole qu’une image, un être de paille.

Suzanne Lilar, au rebours de ces marion­nettes et des fémi­nistes amères, est de ces femmes qui font aimer la femme dans toutes ses dimen­sions, au-​​delà du trop vul­gaire désir, sans l’exclure cepen­dant, à quoi elle-​​même ne songe pas, bien au contraire. Il n’est que de lire La confes­sion ano­nyme pour se rendre à l’évidence que Suzanne Lilar, mal­gré sa belle, fine et péné­trante intel­li­gente, n’appartenait pas à la caté­go­rie des céré­brales pures. Le corps et l’esprit, chez elle, c’est tout un. Elle est sen­suelle et raf­fi­née, d’une cour­toi­sie et d’une noblesse ins­pi­rées peut-​​être de celle dont elle ne cessa jamais de s’éprendre, la béguine, poé­tesse et mys­tique Hade­wijch. Elle fut, on l’a dit et même redit, fémi­niste, sans mili­ter jamais, sinon par ses écrits — et son mili­tan­tisme n’est en rien guer­rier ni revanchard.

Il serait injuste tou­te­fois de réduire Suzanne Lilar au com­bat fémi­niste — com­bat qu’elle livra d’ailleurs contre les fémi­nistes du genre que j’ai décrit (Le mal­en­tendu du Deuxième Sexe, 1969). Son grand thème fut l’amour. Pour en écrire sans édul­co­rer sa concep­tion de l’amour, il fau­drait y consa­crer des pages, et ce n’est pas l’endroit. Elle avait de l’amour une haute, noble idée, et refusa toujours de le réduire à sa com­po­sante char­nelle ou bana­le­ment sen­ti­men­tale. Elle ne fut pas sen­ti­men­tale, mais amou­reuse, à une ver­ti­gi­neuse hau­teur. Elle rejeta l’érotisme, trop axé sur le plai­sir, l’enchantement, et qui fonde l’illusion, donc la sépa­ra­tion. Elle lui pré­féra l’érotique, qui relie, au sens sacré de la reli­gion. L’érotique chez elle conver­tit l’amour en expé­rience méta­phy­sique… Érotisme, érotique, me direz-​​vous, ce sont là des sub­ti­li­tés intel­lec­tuelles : c’est la même chose en fait. Pas vrai­ment. Entre l’érotisme et l’érotique, il y a la même dis­tance qu’entre le mys­ti­cisme au sens péjo­ra­tif de sen­ti­men­ta­lisme reli­gieux et la mys­tique qui opère au sein même de la connais­sance et non du désir. Pour illus­trer ceci par un exemple, quoi de com­mun entre le mys­ti­cisme pyré­néen (pen­dant pseudo-​​religieux et baba-​​cool du cré­ti­nisme alpin cher à Pierre Jourde) d’une Alina Reyes mouillée sou­pi­rant après Dieu sur sa pierre à prières, et la mys­tique de Maître Eck­hart ? Aucun. Une mouche ne peut pas être com­pa­rée à un aigle, même si tous les deux volent.

Suzanne Lilar, dans sa ten­ta­tive auda­cieuse (car ana­chro­nique, en ces années 60 de dérè­gle­ment de tous les sens, de paillar­dise et de van­da­lisme por­no­gra­phique) de relier au niveau supé­rieur le corps et l’esprit, repousse évidem­ment Sade, et même Georges Bataille qui pour­tant semble tendre au même objec­tif, sauf que Bataille, chez qui la chair est toujours triste et cras­seuse, pour par­ve­nir à ce degré de com­plé­tude méta­phy­sique, plonge dans l’ordure, l’avilissement et le sacri­lège ses héroïnes (His­toire de l’œil, pour ne citer que ce livre). Rien n’est plus étran­ger à Suzanne Lilar que cette por­no­gra­phie mal­saine (en est-​​il une autre d’ailleurs ?). Les scènes d’amour dans son œuvre ne sont pas rares, mais ellip­tiques, et sug­gé­rées plu­tôt que décrites.

L’œuvre de Suzanne Lilar est com­plète, en ce sens qu’elle a abordé à peu près tous les genres et s’y est illus­trée avec un égal bon­heur, du théâtre au roman en pas­sant par l’essai et l’autobiographie. N’ayant rien lu de son théâtre, je n’en par­le­rai pas. De ses essais, le plus vanté est géné­ra­le­ment Le jour­nal de l’analogiste, sorti en 1954, où l’auteur décrit, com­mente et inter­prète les cor­res­pon­dances, dans une pers­pec­tive esthé­tique et poé­tique (et mys­tique), entre des objets natu­rels et cer­taines œuvres d’art, la plus com­mu­né­ment rap­pe­lée par l’auteur même étant l’analogie entre un cer­tain coquillage des mers du Sud à elle offert et le détail des plis de la robe de Sainte-​​Lucie dans un pan­neau du retable Hel­ler, de Mat­thias Grü­ne­wald. Outre Le mal­en­tendu du Deuxième Sexe, signalé déjà, je men­tion­ne­rai le fort réjouis­sant À pro­pos de Sartre et de l’amour, où Sartre, chantre du visqueux, n’est point ménagé. Une enfance gan­toise, pre­mier volet de son auto­bio­gra­phie, paru en 1976, expose à nou­veau le thème récur­rent chez Lilar de la dua­lité et de son néces­saire dépas­se­ment, par fusion har­mo­nieuse des pôles anta­go­nistes. Trois ans plus tard parai­tra À la recherche d’une enfance.

Le style de Suzanne Lilar est d’un clas­si­cisme somp­tueux, sans fio­ri­tures ni pré­cio­si­tés d’aucune sorte. Pour s’en rendre compte sans même ouvrir un seul de ses ouvrages, il n’est que de l’écouter lisant un extrait de son Jour­nal de l’analogiste dans le docu­men­taire signalé plus haut. Une voix juste, une pen­sée claire, un esprit lucide et délié, une intel­li­gence alerte et pré­cise, un art mai­trisé et, mine de rien, une audace cer­taine et des points de vue ori­gi­naux. Il ne lui manque que d’être lue davan­tage, à quoi j’invite mon patient lecteur.

NOTES

Illus­tra­tion © Nicole Hellyn/​AML sans auto­ri­sa­tion de l’auteur


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