Texte publié pour la première fois le 18 avril 2006 sur L’Éphémère Chinois.

Par Hannibal d’Aquin, frelampier

« Alors à quoi bon ces foutres de petits textes pensifs ? Du bavardage et encore ! Et puis ceci : la dimension collective. Allons-nous fonder une nouvelle religion ? Un nouveau communisme sous une forme anarcho-aristocratique ? Vous, peut-être. Pas moi. Ce n’est pas là votre but, je le sais. Alors pourquoi écrire des textes reflétant nos positions triangulaires au lieu d’affirmer hautainement nos différences ? Je ne peux pas écrire sur la littérature, chose informe et vague (voir les définitions qu’en donne Littré), et prétendre avec ça que vous partagez mon opinion. Je préfère carrément vous être hostile, venimeusement. » — (Hieronymus Anonymus… en d’autres lieux et temps.)

J’ai bien entendu compris que les quelques pages que nous donne à lire In Situ ! ne sont pas encore la revue, mais ses travaux préliminaires. Nous attendons donc, à L’Éphémère Chinois, que paraisse le premier numéro pour juger, non plus d’après les intentions, mais sur le vif, à la lueur des écrits. Et nous rêvons évidemment à la divine surprise d’une revue irréprochable, sans y croire cependant, car nous connaissons les artistes pour avoir un temps manigancé avec eux un semblable projet, plus ambitieux toutefois, puisque notre revue devait paraitre au format papier et servir de laboratoire à la collection littéraire dont nous rêvions. À ce propos, L’Éphémère Chinois me souffle qu’il pourrait bien un jour prochain mettre en ligne, sous une rubrique Antiquités, les pièces les plus juteuses de la revue mort-née. Ce serait très instructif, surtout par comparaison à l’actuel projet du trio shadokien.

In Situ ! paraîtra donc sur le Web sous le format selon moi inadéquat, mal adapté, du blog. On ne s’est pas beaucoup fouillé pour chercher et trouver un format plus maniable, à la fois pour le graphisme et pour la partie gestion. SPIP eût été la solution, je crois, mais vous devinez et je sais qu’il ne faut pas demander à de nobles écrivains de se mettre au HTML, même pas pour mettre en ligne l’unique et très précieuse, archiformidable revue qui semble manquer à la littérature. Du boulot pour les manants, ça. L’encre, le sperme et les taches de pinard, d’accord, mais pas le cambouis ! C’est qu’on n’est pas d’la racaille, nous z’autes ! Nous ne descendons jamais aux cuisines : nous attendons à table, autour d’un bon gros rouge, que les valets viennent nous servir, à la louche et dans la gueule, puisque nous sommes des marquis, des vicomtes et des abbés délurés, frottés de surréalisme et d’ail !

Nos amis, qui ont tout compris de notre époque, de ses enjeux et de ses guerres occultes, semblent avoir pris le parti du jeu, mais du jeu intellectuel, pas du poker, de la pétanque, du touche-pipi. Entre deux gigues et trois éructations puissamment additionnées d’ail et de whisky, nos mignons sauront toujours citer à propos Debord, Sollers, Bossuet et autres compagnons de plume, histoire d’impressionner la valetaille, de la repousser dans ses cuisines, dans ses buanderies, dans ses écuries. Je dis « à propos », mais c’est ironique, car je n’ai jamais encore, sous la plume d’aucun des trois Shadoks, lu une citation d’auteur qui valait d’être écrite pour elle-même, son sens, sa pertinence au moment où l’on parle, en fonction de ce dont on parle. Les citations éructées le sont pour dire qu’on a lu Bazar, Untel et même Machin, et ce sont rarement des obscurs comme Paul Gadenne (impossible d’en jeter avec lui), des demi-soldes en guenilles comme Paul Léautaud (un écrivain pour les concierges et les scribes belges exilés au Québec), des très honnêtes artisans comme Marcel Aymé (trop bon romancier pour n’être pas un vil penseur), des rastaquouères comme Johan Daisne ou Hubert Lampo (trop singuliers, pas assez connus), etc. Pour susciter l’admiration, il convient de ne citer que des princes, des autorités incontestables dument reconnues et sanctifiées comme telles par S.M. Philippe Sollers, auteur absolument admiré par les Shadoks Brothers. Donc : Debord et sa théorie du Spectacle (il a tout compris, tout dit, et le monde après lui n’est plus envisageable sous un autre angle, et comme nous il buvait ; Sollers le loue volontiers, donc nous ne devons pas craindre de faire allusion à lui et à ses théories définitives ), Bossuet qui impressionne toujours (un Aigle, avec de terribles images sur la Mort, des Sermons tonitruants ; Sollers le cite volontiers, donc c’est pas une nouille, ce gars-là !), Sade qui bien sûr était un philosophe et pas du tout un maniaque sexuel que sa captivité condamnait à l’onanisme et donc à l’obsession (Sollers le tient en grande estime, donc Sade est un écrivain majeur, on ne discute pas !), Sollers bien sûr, le Contemporain Capital, l’Ombre Tutélaire, le Commandeur, le Papa ! Il est partout, à chaque instant, derrière chaque ligne rédigée par ceux qu’un mien compère nomme avec justesse « les situationnistes perruqués ». Il est même l’éditeur d’un des trois fondateurs d’In Situ ! Et bientôt, nous assure-t-on, il parlera dans In Situ ! de son « chef-d’œuvre » Paradis. Sollers aura donc été de toutes les aventures intellectuelles de son siècle, puisque voici venir la revue qui manquait au grand et complexe puzzle de la littérature : In Situ ! La terre bientôt tremblera, il faut le savoir et le faire savoir…

Qu’on apprécie Sollers n’est pas un problème pour moi. Il est tout de même un écrivain plus plaisant à lire que les Duras, Darrieussecq et Despentes (je ne le fais pas exprès de citer des femmes, encore qu’on puisse douter que la première en fût une, et la dernière autre chose qu’une espèce de femelle qui aurait ses règles trente jours par mois). Je demeure surpris qu’on en fasse si grand cas, qu’on le lise et relise sans voir les ficelles, très grosses, qui animent l’œuvre et sans doute le bonhomme. Avant de lire un peu Sollers (quasi sur injonctions de mes amis), moi, j’avais lu Sade, Joyce, Faulkner, Proust, Nietzsche et quantité de ceux que Sollers cite à profusion et imite sans vergogne (Sollers, ne l’oublions pas, a débuté sa carrière littéraire en pastichant de grands auteurs, et la manie lui est restée). Sollers ne m’a donc pas du tout impressionné. Je ne lisais rien sous sa plume que je n’avais déjà lu ailleurs, en mieux, et je bâillais d’un fœtal ennui, alors que le gaillard écrivait pourtant des choses légères et audacieuses sur l’art, la littérature, les femmes et la musique. Sollers posant au mystérieux, Sollers qui a tout pigé (les enjeux de l’époque, le nihilisme sournois, les conspirations suburbaines, les puissances occultes ouraniennes et chthoniennes !), Sollers qui n’a raté aucun des trains de son époque, du maoïsme à l’hédonisme, du papisme au bartolisme, en passant bien sûr par le psittacisme, lequel n’est pas chez lui une mode, mais une maladie. Un plus savant que moi fera aisément le relevé des écrivains publiés par Sollers et qui lui doivent tout ou presque : première publication, notoriété. Il doit y en avoir mille au moins. Le roi s’est ainsi constitué une cour, une armada de plumes au service de Sa gloire, prêtes chacune à tout instant à gober même ses étrons, s’il le demandait — prêtes en tout cas à chanter les munificences d’un si généreux et avisé seigneur, à lui prêter main forte en cas de coup dur (les méchants critiques, qui sont des ignorants et des jaloux), et leurs femmes s’il plaît audit seigneur de les saillir, puisqu’il semble doué d’un sacré tempérament, notre Casanova girondin !

Les admirateurs de Sollers ont lu Sollers avant Sade, avant Proust, avant Joyce, avant tout le monde en fait, si bien qu’après avoir enfin lu Joyce, Proust et Sade, ils continuent de vouer reconnaissance et culte à leur premier maitre, comme un séducteur après une carrière sexuelle bien remplie demeure attendri à la pensée de sa première conquête, toute godiche et boutonneuse qu’elle ait été. Je peux comprendre cela, et j’ai moi-même de pareilles mélancolies… Mais dans l’esprit de quel imbécile viendrait l’idée de lire Sollers avant les classiques de la littérature mondiale ?

Sollers a écrit Portrait d’un joueur. In Situ ! jouera donc, à son exemple. Pas aux quilles, ni au bilboquet. In Situ ! jouera d’abord à nous faire peur en aboyant des phrases terribles où scintilleront les redoutables crocs de Debord, de Breton, de Sollers, de Sade, de Gombrowicz, de Bossuet, etc. Nul, bien sûr, ne tremblera. On fera semblant, pour ne pas décevoir les grands enfants d’In Situ, eux qui s’imaginent que la planète entière ne vit plus que dans l’angoisse du numéro 1 à paraitre, où nous seront révélés les 106 secrets de Fatima, une recette de lapin au cidre, trois aphorismes profonds sur Diego Maradona, une photo de pétasse en porte-jarretelles, une jérémiade sur le Christ, un texte flamboyant mais crypté de Raphaël Shadok sur ce que nous autres, les ignorantins, n’avons pas compris et que lui a compris, quoiqu’il refuse de nous dire ce qu’il a compris, ce n’est pas important, car rien n’est important, mais tout l’est — et ce texte de 75 lignes comprendra 28 citations inutiles d’autant d’auteurs indéniablement grands. Et mille autres merveilles. Le 26 avril, nous saurons. Nous rirons bien, je crois.

Relisant leur « version non censurée » des Liaisons dangereuses (pastiche !), je fus pris d’un malaise. C’est que je les aime bien, ces trois couillons-là ! Et voilà qu’ils se répandent crasseusement, ouvrent leur braguette, nous envoient au visage leur haleine chargée de tous les whiskys bus la veille (c’est viril, le whisky, rares les femmes qui en boivent), parlent avec exaltation, comme des adolescents, mêlant au tout le rien, la littérature, la peinture, la musique, tout cela sans respirer, feu d’artifice, tir aux clays, jeu de rôle, farce et carnaval, Oktoberfest et lupercales ! Tout est ramené à l’ivresse des sens et à l’ivresse tout court. Le Bernin fait bander, Rembrandt rend gaga. Voilà qui m’excite, vraiment ! En quoi ces puériles saltations diffèrent-elles des exclamations boutonneuses des ados quand ils s’écrient à tout propos : Génial ! Méga cool ! C’est le top ! Trop fun ! — ? Aucune, si ce n’est le motif : Le Bernin, pas la Starac, Rembrandt, pas Britney Spears. En quoi ces enthousiasmes idiots et baroques valent-ils d’être mis en revue ? S’il est vrai que le Stalker ne sait pas danser, comme le suggère à mon avis un peu témérairement David Shadok, au moins sait-il lire et écrire, et même si on ne s’intéresse pas forcément aux mêmes choses que lui, en voilà un qui parie sur l’intelligence de son lecteur et qui s’efforce de lui en donner pour son argent. J’aimerais bien voir qu’un des Shadoks se tape, par exemple sur Sollers l’Admirable, une réflexion critique comme celle que le Stalker a produite pour le Cosmos Incorporated de Maurice G. Dantec. On en pensera ce qu’on veut, mais le Stalker ne s’est pas contenté de dire qu’il avait lu le dernier Dantec et qu’il le trouvait bandant ou sinistre ou insignifiant ou bête ou profus. Il est allé au charbon, a manifestement réfléchi en lisant, a pris des notes, et puis s’est mis à écrire un très long article en plusieurs parties qui, quoi qu’on en pense, est une critique digne de ce nom et pas une opinion festive. Il y a que le Stalker, de son nom véritable Juan Asensio, tout érudit qu’il soit (l’érudition n’est tout de même pas encore une tare, que je sache, et je ne la déteste pas quand elle m’instruit, m’incite à réfléchir, moi qui suis plutôt un rêvasseux), n’écrit jamais en vain, et n’écrit pas pour écrire, ne semble pas fasciné plus que ça par la Littérature, la Pensée, le Verbe, l’Art et tous ces machins majusculaires qui brulent la gueule des trois hydrocéphales de la Shadok Ltd. Car, qu’est-ce qu’on en a à foutre (parlons français, nom de Dieu) que le Stalker sache ou non danser ? Son métier, sa passion, elle est de lire et d’écrire, non de faire la belle en tutu sur fond de vers persans déclamés par un chœur de voix éraillées par l’abus de liqueurs. Lui reprocherait-on par hasard de n’être pas spectaculaire, de garder son cul pour lui au lieu de l’exposer sous les très concupiscents regards des sodomites gallimerdeux ? Et qui ferait le pari que le bonhomme Asensio est moins vivant que nos trois Gonzagues insituesques réunis ?… sauf à considérer que tout qui ne pochtronne pas ne vit pas, et alors je crois bien que le bonhomme Asensio est aussi mort et froid que le cadavre qu’il dissèque jour après jour et maniaquement dans son étrange laboratoire.

Je suis donc peiné de lire certaines choses, et gêné pour mes amis. Je vais prendre trois exemples, un pour chaque membre de l’ubuesque fratrie. In Situ ! se présente donc comme une entreprise drolatique et lubrique. C’est à ne pas oublier. Nous avons affaire à des gaillards qui en ont dans les braies et dans la cervelle, qui sont en train de mijoter la revue du siècle, avec Sollers bientôt dedans ! C’est pas du chiqué, ça.

Au petit jeu de l’interrogatoire, nous voyons le sieur Raphaël Shadok demander fort benoitement à son compère David Shadok (l’innocent du trio, le plus fondamentalement sympathique de la bande, le plus chaleureux humainement, de qui il ne faut attendre nulle fourberie) : Comment vas-tu ? Puissante question ! Que dire alors de la réponse ! La voici, texto, mystique et involontairement bouffonne à souhait : « Ma joie, désormais, ne s’appuie sur aucun phénomène, aucun déplacement, aucune rencontre ni forme d’expression choisie par le Soi. » J’ai essayé, je dis bien essayé, de ne pas m’esclaffer, pensant à ce brave David, si sincère, toujours, si vrai, si tendre, avec son beau regard de poète, son joli sourire, sa foi, son optimisme inébranlable. Je me suis vu posant la même question dans la rue à un quidam et recevant pareille réponse. Ni une, ni deux : j’appelle l’ambulance et prie qu’on emmène se faire soigner le quidam manifestement moins touché par la grâce que foudroyé par la folie mystique, douce dans ce cas, plus pathétique que dramatique. Que diable es-tu allé faire dans cette galère, ami David ? Te serais-tu mis à boire ?

Second exemple. Le très fougueux écrivain-footballeur Nunzio Shadok confie quelque part son désarroi : il a déjà écrit trois romans, tous ratés, il bâche sur son quatrième, mais souffre à produire des dialogues. Il admire ceux d’Ellis et aussi naïvement que piteusement nous raconte qu’il a beau imiter Ellis, il ne parvient pas à percer son secret, son grand art apparent du dialogue. Il me semble que chez Ellis comme chez tant d’autres, en particulier les écrivains américains, le dialogue est naturel, il coule de source. C’est frappant chez Ellis, chez Faulkner, chez Roth, chez Fante. Comment font-ils ? N’importe quel romancier vous le dira : en se mettant dans la peau de ses personnages, successivement, en s’y mettant vraiment, en étant eux, non soi, toujours soi, ce soi qu’on aime un peu trop, qu’on voit partout et qu’on trouve tellement beau, remarquable et talentueux. Parce que voilà, se dire romancier est une chose, en être un, véritablement, en est une autre qui exige de l’auteur une mise à plat de son égo, une totale empathie avec ses personnages, du maire au curé en passant par la pute et le truand roumain, sans oublier l’enfant, l’idiot, le philosophe, l’apothicaire ou la lingère analphabète du père Zola. C’est un art, et sa maitrise ne s’acquiert pas en imitant les dialogues des livres, mais en ouvrant grand ses esgourdes au lieu de les replier vers soi pour écouter l’âne braire et le serpent siffler.

Troisième et dernier exemple. Un peu partout et depuis toujours, Raphaël Shadok martèle son dédain des gens qui conchient leur époque : ils ne savent pas vivre, pas jouir, ce sont des nihilistes, des passéistes « ressentimenteux » incapables de gouter le sel et la cyprine de notre formidable époque (les férus d’étymologie rappelleront aux autres le sens premier de formidable). On s’attend donc de sa part à un éloge de la modernité (ou de la contemporanéité), du monde comme il va, ses grands écrivains, peintres et musiciens. Rien de tout cela, mais des falbalas et des dentelles, des marquis exquis, des vicomtes délicats, des comtesses au teint de rose, des pâtres joufflus, Viau et non Djian, Mozart et non Joy Division, Le Bernin et non César ou Shinkichi Tajiri, Rembrandt et non Alechinsky, les calèches et non la vroumette à Schumacher, Bossuet et non le père Gilbert, Voltaire et non Comte-Sponville, Louis XVI et non Sarkozy, etc. Voici donc un lascar qui nous intime de vivre là et maintenant (ce que nous faisons tous bon an mal an, sans avoir besoin pour cela d’injonctions) et qui n’a pour références que du vieux linge, somptueux certes, là n’est pas la question, mais vieux, c’est-à-dire suranné, passé de mode, out of date comme on dit chez nos voisins, les très féroces Américains. J’aime assez les vieilles choses, personnellement, mais je suis moi-même une vieille chose, une vieille ganache nostalgique, et je souffre parfois d’être si mal à l’aise dans mon époque. Ce que je n’aime pas, ce sont les poseurs, les moralistes à fraise et dentelles qui feignent d’être de leur temps, alors qu’ils sont ailleurs. Je n’aime pas mon époque, c’est un fait, mais quand je fais l’amour à ma femme, c’est elle que j’aime et non une créature tombée des bras de Casanova, et je n’invente pas ma vie.

Potaches, potlach et potatoes : secouez le tout, vous obtenez In Situ ! — c’est-à-dire rien du tout…

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