EncensoirL’émission On n’est pas cou­ché de l’imbuvable Laurent Ruquier n’est pas, loin s’en faut, ce qui se fait de mieux à la télé­vi­sion française. Je ne la regarde pas (en redif­fu­sion sur TV5) pour cette simple rai­son que je ne sup­porte pas son ani­ma­teur. J’en visionne par­fois des extraits via le Web, rien que pour entendre les pres­ta­tions des redou­tables et féroces chro­niqueurs Zem­mour et Naulleau.

L’émission ? Un talk-​​show public orches­tré (mal) par un ani­ma­teur « sympa » et « rigolo », des chro­niqueurs à la dent volon­tiers dure et des invi­tés qui viennent là, dans ce souk, vendre bidoche, bre­loques, gri­gris et fumées. Untel, s’il prend le risque d’aller vendre son bidule chez Ruquier, prend égale­ment celui de tom­ber sous les crocs des alli­ga­tors Zem­mour et Naul­leau. Il le sait, mais il y a va quand même. Il est juste un peu con. Le public semble aimer ça.

Je ne sache pas que Naul­leau ni Zem­mour s’en prennent sys­té­ma­tique­ment aux invi­tés, dans l’unique but de les ter­ras­ser en public, pour établir une sul­fu­reuse répu­ta­tion ou la conso­li­der. Je ne prends ni l’un ni l’autre pour des pitres capables d’outrager leurs mères pour la gloire très éphé­mère d’un calem­bour, d’une saillie, d’une pique. Zem­mour et Naul­leau sont chro­niqueurs chez Ruquier, mais ils sont avant tout deux auteurs d’un cer­tain talent et d’une cer­taine exi­gence. Ils sont jus­te­ment le contraire de bouf­fons sti­pen­diés. Éric Naul­leau confie au Post.fr : « Nous ne sommes pas “payés pour faire chier” comme l’a dit Jean-​​Marie Bigard en pla­teau, nous sommes payés pour faire un dis­cours cri­tique pour frei­ner un peu la pro­mo­tion des artistes. » C’est moi qui souligne.

Samedi soir, sur France 2, Ruquier rece­vait sur son pla­teau le chan­teur engagé Fran­cis Lalanne, récent auteur d’un livre au titre ins­piré des mânes de Zola ou de Vic­tor Hugo, Mise en demeure à Mon­sieur le Pré­sident de la Répu­blique française, et d’un album dont le titre aurait pu lui être souf­flé par sœur Emma­nuelle ou l’abbé Pierre, Ouvrir son cœur. Un chan­teur engagé, c’est un artiste indu­bi­ta­ble­ment gen­til, toujours de gauche et jamais en panne de bonnes et saines causes à défendre : le Dar­four, les sans-​​abris, les sans-​​papiers, les sans-​​culottes, etc. Et engagé, Fran­cis Lalanne, qui se réclame de Léo Ferré, — « mon maitre », se gargarise-​​t-​​il —, l’est d’autant plus qu’il s’est lancé depuis quelques années dans la poli­tique, sous la verte ban­nière d’une obs­cure Alliance Écolo­giste Indé­pen­dante, dont il sera l’un des can­di­dats lors des élec­tions euro­péennes de juin. Lalanne avait donc du stock à écou­ler chez Ruquier. Naul­leau, ce car­nas­sier vorace, ne vou­lut point des salades lalan­niennes et le fit savoir sans bar­gui­gner, ce qui ne plut que modé­ré­ment au barde sou­dain piqué au vif.

Fran­cis Lalanne débarque donc chez Ruquier avec ses bottes, sa queue de che­val et son banjo. Il est à lui tout seul Émile Zola, Vic­tor Hugo, sœur Emma­nuelle, l’abbé Pierre et Léo Ferré. Il n’est plus si jeune (50 ans), mais pas encore décati. Naul­leau n’est rien pour lui, sinon un aigri qui forge sa répu­ta­tion de méchant sur le dos des gen­tils et des braves. Il le lui fera savoir, sans que l’autre, le croco, ne s’en affecte. C’est que Naul­leau, lui, n’a rien à vendre. Et soit dit en pas­sant, du duo « exé­crable » qu’il forme avec Zem­mour, il n’est pas le plus méchant. Il ne s’emporte jamais. Rien ne semble devoir le gri­ser. Il me parait au contraire sou­vent bien triste d’avoir à remettre encore un ludion dans un bocal duquel il n’aurait jamais dû s’échapper. S’il jubile, il cache bien son plai­sir, quand Zem­mour, plus taquin, plus gour­mand sans doute, peine à voi­ler son bon­heur d’avoir une fois de plus démem­bré un client.

Je me sou­viens de Fran­cis Lalanne comme d’un chan­teur pas­sa­ble­ment pré­ten­tieux, creux et éner­vant. Pas plus que Julio Igle­sias il n’a changé depuis ses débuts à la toute fin des années 70. Même look savam­ment entre­tenu de nobliau du XVIIIe siècle, moi­tié Casa­nova (son côté bel­lâtre, séduc­teur et hâbleur), moi­tié je-ne-sais-qui-d’autre, dans le genre bret­teur plus fort dans le claque­ment de gueule et les effets de cou­lisse que dans le manie­ment de la coli­che­marde. Il a certes bien le droit d’exister, celui de chan­ter, et même celui d’écrire. Il en est de pires que lui, de plus ridi­cules, de moins ins­truits. Ce qui fran­che­ment m’étonne, c’est la naï­veté du bon­homme. Peut-​​être se croit-​​il encore sous Mit­ter­rand (son livre prouve qu’il n’en est rien tou­te­fois, puisqu’il s’adresse au démo­niaque des­pote Sar­kozy), quand la rébel­lion offi­cielle répan­dait sous les fris­sons du public sa ter­rible peur (fac­tice) d’une droite assi­mi­lée, du centre à son extrême, au dia­bo­lique Le Pen, avec son œil unique, si fixe, et sa faconde. Je ne repro­che­rais pas à Françis Lalanne d’avoir du cœur. Je ne lui reproche pas de chan­ter, de taqui­ner la muse, ni même d’écrire des livres. Je lui reproche, tout comme Naul­leau, d’être niais. Je lui reproche d’appeler mon­tagne une tau­pi­nière, de prendre les chiures de mouche sar­ko­ziennes pour des impacts de bombes ato­miques, autre­ment dit de bras­ser du vent, de hur­ler au loup quand seul menace un cafard un rien trop sûr de ses pré­ro­ga­tives. Désolé, poète Lalanne, mais les rodo­mon­tades et les mou­li­nets des vierges répu­bli­caines effa­rou­chées ne semblent plus impres­sion­ner grand monde. Nous sommes las des ânes et des Lalanne.

Ruquier, jadis, n’employait que des « purs », démo­crates blan­chis sous le har­nois et comiques aux pas­se­ports dument estam­pillés par le super défen­seur des oppri­més nommé Guy Bedos. Nous ne cite­rons que Gérard Mil­ler, dont il me sou­vient qu’un jour, du temps de Rien à cirer sur France Inter, il refusa spec­ta­cu­lai­re­ment de ser­rer la main à Jacques Ver­gès, cette ordure qui avait cru bon devoir défendre Klaus Bar­bie quand la noir­ceur évidente de l’accusé eût dû le mener sous la guillo­tine sans pro­cès préa­lable. Je déteste à peu près tout chez Ruquier, sa gueule, sa voix, ses mœurs, son humour potache, son agi­ta­tion per­ma­nente, son rire d’eunuque. Je lui sais gré tou­te­fois d’avoir choisi des chro­niqueurs aussi utiles que le couple Zem­mour et Naul­leau, dyna­mi­teurs d’ânes caducs.

Ce qu’il y a de comique et d’instructif sur­tout dans cette nou­velle affaire (on parle de « buzz ») que nous aurons oubliée dans trois jours, c’est que Lalanne, à lire les réac­tions des inter­nautes, passe pour la vic­time d’une odieuse agres­sion, alors qu’il s’est com­porté comme une diva capri­cieuse, ne souf­frant pas la moindre cri­tique. À peine Naul­leau a-​​t-​​il ouvert la bouche pour ren­voyer le chanteur-​​poète à son étude du luth (« … le niveau des textes… c’est au bord du délit cultu­rel… c’est la mise sur le mar­ché de vers de mir­li­ton non homo­lo­gués, c’est ça le méfait, et c’est la pos­ses­sion et la revente de niai­se­ries en stock… »). Huées dans le public. Lalanne s’énerve qui coupe la chique au cro­co­dile affamé : « Et ça, c’est un tissu d’injures sans fon­de­ments. » Und so weiter. 

Naul­leau, qui n’insulte à aucun moment son inter­lo­cu­teur, se voit dénier par un Lalanne furi­bond tout droit à la cri­tique : « Je ne t’autorise pas à me juger… Pour qui tu te prends ?… Tu n’es qu’un ins­pec­teur des tra­vaux finis… » Et de conclure plus loin par un fort immo­deste et irré­vé­ren­cieux : « Je suis un poète heu­reux et je t’emmerde. » Naul­leau essaie tant bien que mal de conser­ver le cra­choir que lui conteste le poète véhé­ment. Le chro­niqueur ne peut ouvrir la bouche sans être coupé par Lalanne, au secours de qui vole au sur­plus Ruquier, puis Jean-​​Marie Bigard, ce cra­paud de béni­tier, avec sa cou­tu­mière déli­ca­tesse de char­re­tier polo­nais bourré.

Où est-​​elle, la vérité ? Elle est ins­crite une fois de plus sur les visages et dans les regards. Naul­leau ne s’emporte pas, et s’il hausse le ton par­fois, c’est pour se faire entendre, tan­dis que l’autre cla­baude, le buste très en avant, prêt à bon­dir pour mordre, tel un chien retenu par la laisse de son maitre, les traits ten­dus (et ce, dès que Ruquier annonce la chro­nique de Naul­leau), le regard noir et hai­neux que seuls semblent capables d’avoir ces gens éper­dus de gen­tillesse, de jus­tice et de poé­sie, quand ils sont contra­riés, quand la par­faite machine de leur vanité voit ses rouages grip­pés par l’insolent grain de sable de la critique.

C’est dans les cou­lisses, après l’émission, que la joute entre le « poète-​​pouêt » et son cri­tique d’un soir a failli mal tour­ner pour Naul­leau, comme il le confie au Post.fr suite au constat que, au final, ça s’était bien ter­miné, vu que Lalanne et Naul­leau se sont serré la main face aux camé­ras : « Oui, ça c’est ce qu’on voit à l’antenne. En réa­lité, dans les cou­lisses après l’émission, Fran­cis Lalanne m’a insulté. Avec Éric Zem­mour, on reste toujours un peu en pla­teau pour par­ler avec les gens et quand je suis arrivé dans les cou­lisses, j’ai entendu quelqu’un hur­ler, en fait c’était Fran­cis Lalanne. Il disait que j’étais “une grosse pute” et “un enculé” et il m’a dit ensuite “si je te revois, je t’éclate la gueule”. D’ailleurs je suis parti car je pense que je serais resté 5 minutes de plus il m’aurait agressé physiquement. »

Méchant Naul­leau ? Pas beau Naul­leau ? Gen­til Lalanne ? Tout beau Lalanne ? Je vous laisse juges.

À la liste fort longue déjà des com­man­de­ments du par­fait cri­tique, une nou­velle ligne a été ajou­tée samedi soir, que médi­tera sans doute aucun « l’obscène » Naul­leau lorsqu’il rédi­gera sa pro­chaine chro­nique : poètes et chan­teurs tu encen­se­ras.


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