J’en sais de frustrés, semi-tapettes en peine de poils et de couilles, qui ricanent comme quoi la moustache de nos jours prouverait non la virilité, comme il est évident, mais le désir de virilité. Pierre Assouline porte la moustache. C’est le signe d’une indubitable virilité. (1)
Pierre Assouline occupe dans nos lettres la place très enviable de pipelette officielle. Rien n’échappe à sa curiosité parfois malsaine. Il sait tout de chacun, pourvu que ce chacun ait une activité en rapport avec la littérature et qu’il soit au moins connu de quelques gazetiers dans son genre (pas de temps à perdre avec le menu fretin). Il sait ainsi de vous, cher auteur, ce que probablement votre épouse ignore, vu qu’elle ne lave pas obligatoirement vos slips. Il sait par exemple, pour avoir fouillé en votre absence votre panier de linge sale (avec, on l’imagine, la complicité de votre boniche espagnole), que vous portiez le même slip les 5 et 6 mars 1992 — coupable négligence que vous pouvez être sûr de retrouver à la page 450 de votre biographie quand Pierre Assouline s’y attèlera, ce qui ne saurait tarder, surtout si vous n’êtes pas tellement soucieux, comme l’est par contre votre futur biographe, d’une hygiène irréprochable et que vous êtes connu, au moins de nom, des habitués du Lutetia. Une telle information, bien sûr, n’est pas susceptible de ruiner votre réputation littéraire auprès du public cultivé, sauf que le public de Pierre Assouline, gros vendeur, se compose en majorité de bonnes femmes de la même eau sale que lui, soit le célèbre autant qu’anonyme blogueur de plus de cinquante ans. Voici comment, cher auteur de talent admirable mais de linge suspect, vous passez aux yeux de la France entière pour un dégoutant personnage. Moi-même, apprenant cela, avec le gout si délicat qui est le mien et malgré que j’admire absolument vos livres, je pince un peu, de loin, les narines, comme je les eusse pincées en présence de Léautaud, l’homme. Je m’offusque et je ris : « Quel répugnant bonhomme ! ». Je ne vous condamne cependant pas encore. Je reste votre fervent lecteur, mais le doute s’empare de moi. En dépit de toute raison, malgré ma belle intelligence, je commence à suspecter vos œuvres de contenir elles aussi des « négligences » (notez l’importance ironique des guillemets) du même type, mais morales celles-là et non plus banalement hygiéniques. Je poursuis donc ma lecture, les sens très en alerte, à peu près convaincu d’y trouver non plus, cette fois, un indice de malpropreté physique, mais la preuve que vous êtes pour de bon un salaud. Page 623 de votre biographie par Assouline, je découvre sans surprise que Gustave, un cousin germain de votre grand-père, aurait vers 1942 (le 18 avril, à 20 h 43), dans son troquet préféré de la rue Lepic, bougonné comme quoi : « Les Juifs, c’est qu’des rapaces ! ». Le propos aurait été rapporté à Assouline par le neveu borgne (six ans à l’époque) du bougnat, qui lui-même le tiendrait de la bouche de l’ex-beau-frère du marchand de vin chez qui le bougnat s’approvisionnait avant la Guerre et qui, lui, l’aurait entendu dire par son boucher, d’après le témoignage d’un commis retourné vivre au Portugal après la Guerre et décédé en 52 d’une cirrhose.
Vous êtes fait comme un rat, cher auteur, chère ordure nationale. En plus de pincer fort les narines à l’idée de votre méprisable personne, je relis attentivement tous vos livres et articles et m’empresse de découvrir sous la plus anodine de vos si belles — et trompeuses ! — phrases, des saletés effroyables, de révéler ensuite partout quel immonde individu vous êtes, quoique vous écriviez divinement. Je suis même prêt à revoir ce dernier jugement, tant il est douteux qu’un salaud de votre espèce puisse appartenir à la catégorie reine des écrivains choyés des dieux par le style. J’en viens à douter de mon aptitude à reconnaitre les maitres du style (éprouvée pourtant par de nombreuses et très variées lectures) et je songe à prendre pour modèle le bon, le vertueux, l’impeccable Jean Guéhenno — dont chaque slip, depuis sa douzième année, a été dument reniflé par le barbet Assouline et déclaré clean.
Je ne sais trop ce que fait Pierre Assouline dans la vie. On le répute écrivain, on le dit journaliste, on lui prête mille talents parmi les plus enviables et sans doute est-il à sa manière une sorte de contemporain capital, celui d’une époque où le moindre échotier est regardé comme un génie, parce qu’il parle dans le poste à l’occasion, parce que sa bobine est montrée parfois à la télévision, parce qu’il tient sur le Net un blog du genre achalandé, premier au hit-parade des blogs littéraires, c’est dire l’étoffe dont se vêt l’artiste ! Non content, sur son blog, de nous dire sa « passion de la chose imprimée » (le livre en tête, mais encore le prospectus publicitaire, le ticket de métro, le tract électoral, l’exploit de huissier, la note de restaurant, la fiche de paie, le faire-part de mariage ou de décès), Pierre Assouline loupe rarement l’occasion d’enfiler son trench-coat Burberry, de coiffer son authentique Borsalino, et de courir sus à l’infâme, sa truffe humide rasant le sol. La spécialité de cet enquêteur choc ? Le Nazi, même et surtout à l’état larvaire. Son flair ? Infaillible.
Passou, comme le nomment affectueusement ses sangsues lecteurs, est un singulier bonhomme, à la fois chaleureux, gentil, morne et fourbe. Il aime la littérature, il n’en faut pas douter, toute la littérature (la « chose imprimée »), comme le poivrot aime le vin, n’importe quel vin. Il a ses préférences et ses réticences, bien entendu, mais rien de très marqué. Quand on raffole des pâtes, la sauce importe peu. On lui en servirait de la moisie qu’il trouverait encore à complimenter la cuisinière pour ses pâtes cuites al dente. Il ne jetterait pas un livre même miteux à tous égards, tant il aime l’objet. Son amour des livres est tel qu’il pardonne beaucoup à leurs auteurs sous le rapport du style ou de la pensée, pourvu qu’ils n’aillent pas, non clamer, mais insinuer seulement, de très loin, d’une voix si peu audible que Passou seul l’entend, qu’ils préfèrent — par exemple — la Torah ou la Bible au Coran, car il est pendable non d’aimer la Torah ou la Bible, mais de la préférer au Coran. Préférer les brunes aux blondes, ne point le celer, c’est reconnaitre qu’on n’aime pas les blondes, c’est du racisme. Critiquer, même du bout des lèvres, un livre comme le Coran ou la religion musulmane, si ce n’est pas encore du nazisme, c’est du fascisme, puisque c’est faire preuve d’islamophobie. L’islamophobe est aux musulmans ce que l’antisémite est aux juifs. Vous devinez l’ombre du nazi là-derrière, j’espère ? Vous comprenez, je crois.
Une nuit, excédé de manière tout à fait légitime par le vacarme « inhabituel » chez vos voisins, vous sortez de vos gonds et de votre lit, ouvrez la fenêtre et criez quelque chose de très innocent comme : « Vous pourriez pas faire moins de bruit ? Il y a des gens qui dorment ! ». Dans votre hâte, vous aviez oublié que vos voisins sont arabes, donc supposés musulmans. Oubli fatal ! Le lendemain, se répand dans le quartier la nouvelle que vous êtes un raciste doublé d’un islamophobe, et si vous êtes par malheur une personnalité, la nouvelle fera le tour des gazettes et des blogs, et si vous ne saviez pas ce qu’est l’enfer, vous allez l’apprendre à vos dépens. Naturellement, personne n’ira croire que vous vous êtes un peu énervé à cause du bruit et du bruit seulement. Non, vous vous en êtes pris à vos voisins parce qu’ils étaient arabes. On vous regarde désormais de travers et certains évitent même de vous croiser. Les plus offusqués pincent même les narines à votre vue et affichent une grimace de dégout au seul énoncé de votre nom, tellement français d’ailleurs (Pierre Durand) que, dans le fond, il ne serait pas étonnant que vous votiez pour le FN. Et d’ailleurs, le Pierre Assouline du quartier ne se fera pas faute de prétendre qu’il n’y aurait à cela rien d’étonnant, vu que votre arrière-grand-oncle lisait volontiers L’Action française dans les années 30. La semaine suivante, une magnifique svastika peinte en rouge du sang de toutes les victimes du nazisme orne votre façade, flanquée de fleurs de rhétorique comme No pasaran !, Dehors les nazis ! ou À bas les fachos !
Si j’exagère ? Pas tant que ça. Notre Simon Wiesenthal de la « chose imprimée » est un spécialiste de la reductio ad Hitlerum, arme dont se servent les ennemis de la contradiction et du débat démocratique pour disqualifier par avance et discréditer toute thèse, toute opinion, toute humeur susceptible de perturber le doux ronron des conformistes, le tiède et languissant babil des adeptes de la pensée politiquement correcte. Houellebecq en a d’ailleurs fait l’amère expérience en 2002, suite à son interview de septembre 2001 dans Lire, que Pierre Assouline avait agrémentée d’un éditorial où Houellebecq était accusé de haine à l’encontre des musulmans, quand ce dernier s’était contenté de s’en prendre à l’islam, d’une manière certes peu amène (et tout à fait grossière, bien digne d’un beauf), mais sans faire l’amalgame entre la religion qu’il épinglait et ses adeptes, comme le juge en a d’ailleurs convenu lors du procès, un an plus tard, ce qui a valu au Céline des dépressifs d’être relaxé (le 22 octobre 2002). Dommage sans doute pour le suave et vigilant Passou, mais le blasphème n’est pas encore un délit. Le « comique » dans l’affaire, c’est que pas même une semaine après le scandale Houellebecq, l’actualité se chargea d’appuyer bruyamment Houellebecq dans l’opinion « nauséabonde » qu’il avait émise dans cette interview de Lire et qui lui avait valu d’être à peu près aussi fort blâmé et conspué que s’il avait appelé au génocide des musulmans — à savoir que « l’islam est une religion dangereuse ». Nous étions, ce jour-là, le 11 septembre 2001…
Pierre Assouline est littéralement obsédé par le délit de pensée. Ce n’est pas l’idéologue qu’il traque ainsi jusque dans les chiottes, c’est le pékin, pourvu qu’il écrive, et à la condition qu’il publie, soit connu. En 2007, une polémique l’opposait au philosophe — maoïste — Alain Badiou qui, lors d’un séminaire à Normale sup’, puis dans son livre De quoi Sarkozy est-il le nom ?, avait comparé le chef de l’État français à « l’homme aux rats » de Freud, soit un cas exemplaire de névrose obsessionnelle, et ses électeurs à des rats. Ayant, sous le Mao, flairé le facho, Assouline dégaina son stylo et pondit le chef-d’œuvre d’insinuation visqueuse que voici. Badiou lui répondit — et pif ! et paf ! et pouf !
On peut certainement blâmer Badiou sous l’aspect de la courtoisie. On doit aussi reprocher à Assouline, ce Tintin au pays des mauviettes, de voir le Diable là où il n’y a qu’un bouc et de nous en faire accroire. Badiou est un imbécile, voilà tout — et Passou est un autre imbécile.
Assouline publiait en 1985 un ouvrage, L’épuration des intellectuels, chronique de l’épuration menée en France après la Libération contre les intellectuels compromis avec l’occupant allemand ou/et le régime de Vichy — le fameux collabo. En ce temps-là, l’étiquette « collabo » s’attrapait comme le virus de la grippe et seuls y échappaient vraiment les communistes encartés et ceux qui avaient assez d’imagination pour se bricoler à la hâte un passé de résistant, surtout de l’ombre. Au-delà de la chronique, le livre pose la question de la responsabilité des intellectuels face à leurs écrits. On le sait depuis bien avant Assouline : verba volent, scripta manent. On sait aussi que nescit vox missa reverti — qu’il vaut donc mieux, si on ne peut se taire, tourner sa plume sept fois dans son encrier avant de se mettre à rédiger un nouvel épisode des aventures du commissaire Assoulet, où, de toute façon, le Dupont & Dupond des salles de rédaction et des bars d’hôtels chics saura toujours découvrir des traces microscopiques d’antisémitisme ou d’islamophobie. Il en découvrirait chez Ronsard, même dans le plus fleuri de ses sonnets.
Assouline a consacré plus d’un livre sur une époque et des personnages qui semblent le fasciner beaucoup. Nous avons cité L’épuration des intellectuels. Il y a encore Le fleuve Combelle et Lutetia. Quand ses biographies consacrées à Hergé et à Simenon sont sorties, il en a été beaucoup question en Belgique, forcément. J’ai ainsi plus d’une fois entendu Assouline parler dans le poste. Était-il question de Hergé ou de Simenon ? Oui, mais avec forte mise en lumière des ombres de leurs lointains passés, au point que je me suis demandé à l’époque s’il fallait considérer désormais l’un et l’autre comme des fascistes, bruler ma collection d’enfance des albums de Tintin, m’abstenir d’emprunter la rue Léopold à Liège, où Simenon est né et où j’allais plusieurs fois par semaine acheter des couronnes au sésame chez un boulanger turc.
J’en viens maintenant au motif de cet article. Que Pierre Assouline, dans une abondante biographie, mette en lumière certaines ombres ou saletés, c’est dans l’ordre des choses, sauf s’il ne voit que ça et veut ne nous montrer que ça, comme la verrue discrète sur le visage sinon gracieux d’une actrice de beauté réputée. Là où je commence à voir rouge et à sentir la plume me titiller, c’est quand ce Sherlock Holmes de buanderie extrait de son contexte le propos d’un auteur et nous le présente comme une opinion de l’auteur, en omettant bien d’évoquer la suite immédiate dudit propos, laquelle explique ce qui précède, annulant toute ambigüité ou méprise. Exactement comme si Pierrot dérobait dans votre garde-robe un slip propre, l’enfilait, le souillait et publiait le lendemain sur son blog un retentissant article sur votre incroyable absence d’hygiène. Encore une fois, je n’exagère pas. Le Stalker, à qui j’en avais touché un mot la veille, avec la promesse d’en écrire bientôt, a publié dès le lendemain une note à ce sujet. Pour ma part, j’ai préféré prendre du recul et décidé de ne pas m’en tenir, comme j’en avais eu l’intention, à cet unique fait, pour ne pas avoir l’air de m’énerver pour une broutille. Je veux dénoncer ici une attitude et dire à quel point je méprise Pierre Assouline et ses méthodes de flicaillon, d’inquisiteur au petit pied — de délateur, osons le mot. C’est même pire, au vrai. S’il dénonce, c’est après avoir en personne inventé le délit et falsifié l’alibi de la personne ensuite dénoncée. Assouline s’ennuyait. Comme il n’y avait point de fumée, il fit du feu, appela les pompiers et désigna Untel aux forces de l’ordre comme étant l’incendiaire. Même s’il est prouvé plus tard que ledit Untel n’y était pour rien, il restera dans l’esprit de beaucoup, et pour longtemps, comme celui qui a sans doute incendié Rome — sinon, de toute façon, en nourrissait le projet.
De quoi s’agit-il ? Au départ, d’une longue interview de George Steiner dans le journal espagnol El País. Assouline semble en avoir eu vent par le biais de la presse anglaise. Pour un Assouline, simple commis aux écritures, Steiner représente assurément une énigme. Steiner est juif, comme Assouline, hanté par la Shoah, chose aisément compréhensible. Assouline est le prototype du parfait démocrate, sorte de petit fonctionnaire bien élevé et très soigné, l’air d’un qui vit chez sa mère encore et promène tous les soirs son fidèle fox-terrier. D’un tout autre calibre, d’une étoffe moins cheap est Steiner, et d’une culture autrement plus ample, plus raffinée que celle du fade échotier de La république des livres, puisque ainsi se nomme le blog de Passou.
Steiner le vieil humaniste ne peut être qualifié de progressiste. Il ne croit pas que l’homme soit un modèle d’angélisme, ni surtout que la démocratie soit tellement vertueuse. Steiner remet en cause volontiers non pas tant la démocratie que ses prétentions de régime notoirement parfait, donc inattaquable. C’est cela que le bien-pensant Assouline ne semble pas pouvoir digérer. De la critique de certains aspects de la démocratie à sa remise en cause comme fondement même de la civilisation, il existe un gouffre que Pierre Assouline semble — je dis bien semble — vouloir faire franchir à Steiner. Une idéologie aussi destructrice que le nazisme est bel et bien l’un des enfants de la démocratie. Le despote Hitler a été porté au pouvoir par le peuple, selon un processus démocratique, qu’on l’admette ou non. Ça ne condamne nullement la démocratie — pas plus que la naissance d’un enfant handicapé ne condamne la maternité —, mais ça la colore du soupçon qu’elle n’est pas aussi parfaite que cela et qu’il y aurait des choses à corriger quant au fond.
L’article est bruyamment intitulé Le mot de trop de George Steiner. Je dis bruyamment, parce qu’il ne s’agit aucunement d’une réflexion autour d’un propos malheureux de Steiner, mais d’une accusation de racisme, ni plus ni moins. Et on sent que ce « mot de trop », Assouline le guettait. Et le voici qui tombe, baveux, de la bouche empoisonnée mille fois du philosophe en chemise brune.
Du passage incriminé de l’interview de Steiner, Assouline donne une traduction française :
Il est facile de s’assoir ici, dans cette maison, et de dire : « Le racisme, c’est horrible, non ? ». Mais posez-moi la même question si je devais vivre dans une maison voisine d’une famille jamaïquaine de six enfants qui écoute du reggae et du rock and roll toute la journée ! Posez-moi la même question si un expert immobilier venait m’apprendre que la valeur de ma maison s’était effondrée depuis qu’une famille jamaïquaine avait emménagé à côté ! Demandez-moi la même chose à ce moment-là !
En espagnol, augmenté — en gras — de la partie dont fait soigneusement abstraction le procureur Assouline, parce qu’elle éclaire ce qui précède et lave Steiner de tout soupçon :
Es muy fácil sentarse aquí, en esta habitación, y decir: “¡El racismo es horrible!”. Pero pregúnteme lo mismo si se traslada a vivir a la casa de al lado una familia jamaicana que tiene seis hijos y escuchan reggae y rock and roll todo el día. O cuando mi asesor venga a casa y me diga que desde que se mudó a mi lado la familia jamaicana el valor de mi propiedad ha caído en picado. ¡Pregúnteme entonces! En todos nosotros, en nuestros hijos, y por mantener nuestra comodidad, nuestra supervivencia, si rascas un poco, aparecen muchas zonas oscuras. No lo olvide.
Le 6 septembre, deux jours après la parution de cette note d’Assouline, j’écrivais ce qui suit à Juan Asensio :
Avez-vous lu ceci chez l’abject Assouline ? Je suis allé lire l’original de l’interview de Steiner sur le site d’El País. Le peu d’espagnol que je connais me permet de comprendre que Steiner ne parle pas du tout pour lui, mais utilise le nous collectif — (« …nuestro instinto y nuestro raciocinio ») — avant d’embrayer sur un « je » qui n’est pas un « moi, George Steiner », mais plutôt une réduction du « nous » collectif en « je » impersonnel. Qu’en pensez-vous ? Pour moi, c’est clair, et cette petite saleté d’Assouline me débecte ! Je vais, je crois, consacrer à cette fausse affaire Steiner une petite note à ma façon. Votre opinion m’importe avant d’écrire des bêtises. Qu’en pensez-vous donc ?
Plus tard, et par souci d’exactitude, j’ai demandé à Asensio de me traduire le passage « oublié » par Assouline, en gras ci-dessus. Voici :
En chacun de nous, dans nos enfants, et afin de garantir notre confort, notre survie, dès que vous grattez un peu, apparaissent beaucoup de zones obscures. Ne l’oubliez pas.
Nous avons par cette traduction la certitude que Steiner ne parle pas en son nom. Son « je » est un « nous », il représente le commun des mortels, dont George Steiner ne se distingue pas. Il n’aurait pas mieux fait, comme le suggère Asensio, de se taire.
Que dit là Steiner ? Quelque chose de très banal au fond. Il se borne à rappeler que nous possédons tous, Pierre Assouline y compris, une part obscure, qu’une infime contrariété est susceptible d’amener à la surface, tel un relent, tel un poisson crevé, sans qu’il faille tout de suite dénoncer d’inquiétants bruits de bottes et voir se dresser à l’horizon de sombres miradors, tandis que dans l’air flottent des vapeurs fantasmées de Zyklon B.
L’exemple « malheureux » choisi par Steiner illustre un fort commun et très inoffensif racisme d’humeur qu’il ne faut pas craindre et surtout ne pas confondre, comme le fait intentionnellement Assouline, avec le racisme d’opinion, qui est une croyance, donc une idéologie. Ne me dites pas, pur et chaste Pierre Assouline, que vous n’avez jamais cédé à l’un de ces mouvements d’humeur qui nous font dire des bêtises et des bêtises seulement, que vous seul interprétez. Vous mentiriez à soutenir le contraire. C’est, chez l’être humain contrarié, un réflexe naturel de stigmatiser autrui via une particularité de sa personne (sociale, physique, ethnique, religieuse, etc.). Mon voisin me fait chier qui tond sa pelouse à sept heures le matin ? Je le traite intérieurement de gros lard si mon voisin est gras, de vieille carne s’il est à la retraite, de sale pédé s’il est homosexuel, de fichu nègre s’il est noir — j’en passe et de moins usuelles, de plus colorées. Rien de très blâmable là-dedans, sauf peut-être pour un curé à l’ancienne. Mouvement d’humeur, agacement, et non opinion ou doctrine. Dans votre délire, vous voyez des rails et sur ces rails des wagons et dans ces wagons du bétail humain cheminant vers de nouveaux holocaustes.
Nous sommes tous en puissance des salauds, Pierre Assouline, comme nous sommes tous, nous les mâles, des violeurs en puissance, du fait de ce poignard de chair que la nature nous a placé entre les jambes, et qui est susceptible de se muer en arme du crime. Parce que nous sommes des hommes et pas des anges. L’homme qui ne se définit pas comme un ange n’est pas obligatoirement non plus un démon, quand même reconnaitrait-il quelques vices ou louches passions. Il y aurait peut-être moins de vrais démons s’il y avait moins de faux anges. Si on cessait de nous bassiner avec la prétendue pureté des enfants — des êtres assexués, donc des anges ! — certains éprouveraient peut-être moins l’irrépressible envie de souiller cette pureté, comme cette trop blanche neige que l’on ne peut s’empêcher de marquer en la piétinant, malgré qu’on la trouve belle à couper le souffle, irrésistible, et justement à cause de ça. Y avez-vous songé ? Une société trop polie appelle le juron, comme la mouche appelle la tapette.
En 1982 déjà, dans Kamalalam, Marcel Moreau écrivait, à propos de l’antiracisme de ceux qui voient des fachos et des nazis à chaque coin de rue, déguisés en paisibles bourgeois, ceci qui semble avoir été rédigé à l’attention du pieux abbé Pierre… Assouline :
L’antiraciste condamne sans nuance. Et cependant, le racisme a sa diversité, sa graduation. À force de ne pas modifier nos anathèmes en fonction du degré de gravité des cas, on risque de raidir des attitudes balbutiantes ou confuses en credos inexpiables. Dramatiser une boutade à caractère racial, c’est peut-être déjà l’infléchir en conviction, en sérieux. De l’effet de rejet, ou du simple malaise qu’éprouve un homme dont le village, le quartier ou la rue connaît une population dense d’étrangers au hideux projet hitlérien d’aryaniser l’Europe, il y a tout un monde. Certains n’y voient qu’un pas, qu’ils font aussi franchir par le même mot : racisme. Le racisme n’a jamais été irréprochable, mais il y a une sorte d’entraînement de l’antiracisme patenté à culpabiliser sur la base d’un seul et unique délit, qu’il baptise du nom de sa hantise. L’accusation « raciste » tombe aujourd’hui aussi aisément des lèvres que celle de « facho » ou de « réac ». L’antiraciste obsessionnel ignore à quel point, par abus de vocabulaire, il est parfois créateur de racisme. On a vu des réflexes à l’origine véniels, dont les apparitions étaient trop brèves, trop précaires pour qu’elles fussent dignes d’une flétrissure, se muer, flétries, en humeur xénophobe. Ainsi, des cibles susceptibles se transforment, touchées, en ce qu’elles n’étaient pas, n’avaient jamais été, n’envisageaient pas de devenir.
Le « mot de trop » de George Steiner siffle à mes oreilles, dénoncé de cette manière par Assouline, comme la balle que je vois ce dernier loger dans la nuque du philosophe, comme remède préventif.
Je laisse Pierre Assouline et tous ceux de son angélique (et famélique) famille méditer cette réflexion de Marcel Moreau, encore lui, dans son roman intitulé Bal dans la tête (titre providentiel, eu égard à ce qui précède) :
Ce qu’il y a de sulfureux en vous, c’est parfois le seul moyen qui vous reste de lutter contre vos décompositions internes, et contre la pression sournoise, subtilement active, qui autour de vous ne se connaît d’autre tâche que de vous dépersonnaliser.
NOTES
(1) – Une lectrice de Pierre Assouline me rapporte que ce dernier ne porte plus la moustache depuis un an. La terrible nouvelle n’avait pas franchi l’Atlantique. J’en suis tout remué…
(2) – En commentaire sous un récent billet de P. Assouline, et avec la signature Cicadelle, j’ai laissé le bref message suivant (7 octobre, à 02:29) : « On se demande ce qu’a bien pu écrire M. Assouline pour être traité plus bas que ver », avec dans ma signature le lien vers le présent article. Ce commentaire me vaut évidemment d’être mordu au mollet par les fidèles petits roquets du président de la République des Livres. Ayant pour principe de ne pas polluer les blogs des autres avec des commentaires sur des articles parus ailleurs, j’ai cru bon devoir rédiger, vers 14 h en Europe, et sous mon nom cette fois, un nouveau commentaire invitant les lecteurs outrés de P. Assouline à poursuivre ici la discussion. Mon commentaire, que voici, n’a pas paru (évidemment !) : « Je ne veux point souiller le blog de P. Assouline en commentant ici une polémique née ailleurs. C’est d’ailleurs ce que je déteste sur ce blog : chacun se répondant, rivalisant de subtilités, très vite en dehors du sujet de la note passoulinienne. C’est ce type de lecteurs que je vois comme des sangsues : s’accrochant au maitre dans l’espoir d’une éclaboussure magistrale. Bref, il est possible de discuter de mon article sous celui-ci. Je ne pratique aucune censure. Je ne reproche à Assouline que ce que je lui reproche et certainement pas de ne pas s’incliner devant le Haut Talent du Stalker. Asensio est un ami, oui. Et alors ? Je ne pense pas avoir la capacité de nuire en aucune façon à la réputation de P. Assouline. Il s’en charge tout seul. Les faits que je rapporte, je ne les invente pas. Je passe bien des choses à P. Assouline qui, mon Dieu, a le droit d’exister et d’écrire dans toutes les nuances du beige. Avec « l’affaire » Steiner, il est allé trop loin, comme je le démontre. Ou bien il a oublié quelque chose et la moindre des choses serait qu’il répare son oubli et rende justice à Steiner, ou bien c’est lui qui cherche à entacher la réputation de Steiner, d’une manière… disons ignoble. » — Cette non-parution qui est une censure (c’est de bonne guerre) apporte évidemment de l’eau au moulin d’un autre commentateur d’Assouline qui parie que je ne répondrai pas sur le blog de ce dernier. Pour que je réponde là où on voudrait que je le fasse, il faudrait commencer peut-être par ne pas me l’interdire en bloquant mon IP… Sur ce, je mets au défi les lecteurs d’Assouline (ou plutôt ses aficionados) de venir ici exprimer leurs états d’âme. Opus XVII est un espace ouvert où ne s’exerce aucune censure, sauf insultes gratuites.
(3) – Je n’aurais pas été censuré, parait-il. Mon commentaire contenait un terme banni chez Passou : Stalker – si bien que les robots contre le spam auraient empêché mon commentaire de s’afficher. Il a été validé depuis (l’aurait-il été sans ma note ci-dessus ?), mais rien ne dit que ce ne soit pas une validation stratégique : nooooon, la censure n’existe pas chez Assouline, voyons ! Et pourtant certains se plaignent régulièrement de ne pas voir s’afficher certains commentaires… Dans un second commentaire chez Passou, j’invite ce dernier à venir s’expliquer ici : « Pierre Assouline, si vous voulez vous défendre chez moi, vous le pouvez, bien sûr. Ne pensez-vous pas que vous nous devez des éclaircissements sur votre… méprise ? Si vous vous êtes trompé par précipitation, rien ne vous empêche, sauf votre orgueil peut-être, à réparer votre bévue en reconnaissant que vous n’aviez pas lu la suite immédiate des propos « excessifs » de Steiner. L’erreur est humaine. Mais en ne la réparant pas alors que vous êtes désormais informé, vous passerez pour avoir monté contre Steiner un coup tordu, et alors nous saurons donner à cette lamentable affaire la publicité qu’elle mérite. »
(4) – L’excellent Didier Goux a posté sur son blog une petite note consacrée au présent article. Je l’en remercie. Les commentaires de ses lecteurs prouvent que les manières d’Assouline commencent à en lasser plus d’un.
(5) – J’ai reçu l’appui et les encouragements d’un écrivain de renom. Je ne citerai toutefois pas son nom sans son accord. Extrait de son courriel : « En tous cas, l’affaire Steiner est scandaleuse, d’autant que Jacob reprend cela aussi. Il faudrait peut-être continuer à mettre la pression. Comment ? je ne sais pas… ». Je lui ai suggéré de mettre son nom dans la balance. Il est bien entendu libre de n’en rien faire, c’est son droit le plus strict, car en matière d’ennuis, celui-là est servi. Le Jacob dont il est question dans son courriel est Didier Jacob, du Nouvel Obs, soit celui que Maurice G. Dantec appelle si justement « notre nouveau Jdanov », Jacob ou Jdanov qui, le 2 octobre, a publié un articulet intitulé Quand Steiner dérape. Jacob, qui n’est pas journaliste mais éboueur (sa rubrique du Nouvel Obs s’appelle « Rebuts de presse »), s’est évidemment contenté de ramasser une ordure trouvée dans la poubelle d’Assouline, sans prendre la peine de s’informer davantage. C’est d’autant plus grave que ce DJ d’opérette a osé mettre le terme « racisme » dans les tags dudit articulet.
(6) – Note du 8 octobre, 15 h 30 en Europe… Pierre Assouline semble ne pas comprendre le problème, ni même qu’il y ait un problème. Ce matin (10 h 06), sur son blog, voici ce qu’il me répond : « Mais enfin Yanka, c’est quoi votre problème ? Cette information sur George Steiner est de la bouche même de George Steiner. Elle a été reprise par toute la presse de la même manière. Il n’y a pas de méprise. Si vous lisiez ce blog depuis le début, vous sauriez que je n’ai jamais marchandé mon admiration à cet homme. Simplement, là, il dérape et ce n’est pas digne de lui. On ne consulte pas un intellectuel de ce calibre pour l’entendre déballer des propos de bistros. » — Naïveté, bêtise profonde ou mauvaise foi ? Voici ma réponse (15 h 28) :
« Mon problème, Pierre Assouline ? Il est que les propos de Steiner ont été coupés exactement là où il le fallait pour le faire passer pour raciste. La suite immédiate prouve clairement qu’il ne parle pas en son nom, mais se met dans la peau du commun des mortels avec ce racisme d’humeur que nous éprouvons tous à l’occasion et qui est sans conséquence, n’a strictement rien à voir avec une quelconque idéologie raciste. Avez-vous lu le texte de Marcel Moreau à la fin de mon article ? Il est éclairant à cet égard. Vous avez repris une info sans vérifier, et Didier Jacob fait pire encore, qui a mis le mot « racisme » dans ses tags sous le bref article qu’il a consacré à « l’affaire Steiner ». Si quelque part je dis : « Je n’aime pas les Noirs qui se blanchissent la peau, car c’est une forme de détestation de sa propre race », vous, vous reprenez l’info mais en la coupant après « Noirs », et vous écrivez que j’ai dit : « Je n’aime pas les Noirs ». C’est exactement ce que vous avez fait avec Steiner, et vous refusez de reconnaitre votre méprise, ce qui passe alors pour une intention de nuire à la réputation du philosophe. Si vous ne trouvez pas ça grave, alors vous êtes ou bien bête ou bien mauvais. Mon problème il est donc que vous rendiez justice à Steiner. Et si je vous invite à venir vous expliquer sur mon blog, c’est parce qu’ici les commentaires se chevauchent et que ça donne furieusement l’impression d’être sous une cloche à fromage avec des centaines de mouches qui bourdonnent à qui mieux mieux. Et rassurez-vous, je vous lis régulièrement, je n’ignore pas votre admiration pour Steiner, ni l’amitié qui vous a lié à Combelle. Je vous fais le reproche d’être obsédé par le racisme, de voir du racisme, des fachos et des Nazis là où il n’y a rien. Qu’il faille être vigilant, d’accord. Au moindre bruit dehors, vous enfilez votre treillis, sortez la grosse artillerie et vous postez à la fenêtre pour abattre le monstre : c’est un enfant qui joue dans la cour… Vous semblez ne pas voir tout le ridicule de votre attitude. Tant pis. »
Tags de cet article : Alain Badiou, George Steiner, Georges Simenon, Hergé, Jean Guéhenno, Marcel Moreau, Michel Houellebecq, Pierre Assouline, Reductio ad Hitlerum, Sherlock Holmes, Simon Wiesenthal, Tintin



18 commentaires dans " Pierre Assouline, faussaire et mouchard "
S'abonner au flux rss ou faire un TrackbackEh bien ! ça valait le coup d’attendre un peu ! J’avais lu, il y a déjà quelque temps, l’interview intégrale de Steiner, mais je ne sais plus où : j’y avais compris la même chose que vous. J’ai donc eu la surprise, il y a une semaine ou deux de déraper sur le même genre de bave que celle d’Assouline, mais dans le Nouvel Observateur cette fois, sous la “plume”, si je me souviens bien, de Didier Jacob. Tellement semblable, la bave, que je me demande, pour le coup, si l’une n’a pas été décalquée mécaniquement, mimétiquement, de l’autre.
En tout cas, merci : c’est probablement inutile, mais ça fait un bien fou !
« Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie à cause du grand nombre de nécessiteux » (Chateaubriand)
La citation de Marcel Moreau est parfaite !
«L’antiraciste obsessionnel ignore à quel point, par abus de vocabulaire, il est parfois créateur de racisme. On a vu des réflexes à l’origine véniels, dont les apparitions étaient trop brèves, trop précaires pour qu’elles fussent dignes d’une flétrissure, se muer, flétries, en humeur xénophobe.»
C’est tout à fait vrai.
Merci beaucoup pour ce billet revigorant.
Je viens de mettre votre réponse sur la RDL. Pour l’instant, elle est passée. Je pense donc que ce n’est pas votre IP qui est bloquée, mais le robot anti-spam bloque tout ce qui porte écrit “Stalker”.
Très bon article, comme je le disais en privé à Ygor.
Ce qui continue de me sidérer, c’est le nombre d’imbéciles qui, dans les commentaires dudit blog, lâchent quotidiennement, et cela plusieurs fois par jour voire heure, leur misérable crotte.
Il est vrai que Soupline a eu bien raison (voir lien) de leur témoigner son plus entier mépris en publiant un livre composé de leurs bluettes… sans qu’ils touchent un centime d’euro sur les ventes réalisées par Les Arènes !
Si ce n’est pas là rendre à César ce qui appartient à César, je ne m’y connais pas !
J’ajoute au fur et à mesure sous mon article, en notes, les prolongements éventuels de cette affaire.
J’ai à mon tour tenu compte de votre note, Ygor, en chapô ou plutôt en bonnet d’âne d’une précédente charge contre ce cacographe émérite…
Il y aurait beaucoup à dire sur votre texte (beaucoup de mal). Mais je relève uniquement l’immode comparaison : “Le despote Hitler a été porté au pouvoir par le peuple, selon un processus démocratique, qu’on l’admette ou non. Ça ne condamne nullement la démocratie — pas plus que la naissance d’un enfant handicapé ne condamne la maternité”
A vomir
Je reprends ici mon commentaire publié sur le site de Didier Goux.Il y est fait allusion également à l’une de vos réponses
A propos d’Assouline, nous sommes sur le fond d’accord encore que je ne pense pas que le personnage mérite tant d’attention. Et entre Assouline et Steiner, je crois franchement qu’il n’est personne pour les mettre au même niveau.
J’aimerais plutôt revenir sur ceci.
“La polémique fait partie de la littérature et rares sont les écrivains qui n’y ont pas cédé.”
Il me semble justement que les choses ont bien changé depuis Bloy. le système actuelle, ce que Kundera nomme “la muflerie nihiliste” est un système sans marge dont la capacité d’absortion est sans limite, à la fois mou et dure, médiocre et retors. La où un Bloy, les dissidents de l’ex-URSS se trouvaient à l’extérieur d’un système, en confrontation avec lui,l’opposant d’aujourd’hui s’y trouve inclus. Non que sa parole soit récupérée, récupérer c’est encore aller chercher au-delà des marges, elle est tout simplement mise à égalité avec les autres. Chacun se voit obligé de jouer son petit rôle, à l’approfondir. Où encore mieux est forcé à jouer la lourdeur où il faudrait de la légèreté, le rire où il faudrait le sérieux.
Comment alors s’en sortir ? Ma réponse peut paraître fort simple. Elle est double :
- par ce sentiment qui porte le beau nom d’amitié.
- et pour les plus doués d’entre nous, par ce qu’on appelle littérature en ce quelle échappe à toute définition mais qui commence où finit la thèse.
En fait, tout cela ressemble trait pour trait à la tristement fameuse “Affaire Camus” : rien ne change, rien ne bouge, les coassements ressemblent aux coassements.
Bravo Ygor pour cette frappe de destruction massive de la bêtise heureuse !
Assouline se croit résistant mais il n’est qu’un mutin de Panurge se changeant au gré de ses humeurs en mâton de Panurge !! Serions-nous dans un autre épisode de “Dénoncez c’est gagné !” ?
“On peut certainement blâmer Badiou sous l’aspect de la courtoisie”… certainement, mais on peut aussi aller un peu plus loin en citant Eric Marty : “Son livre sur Sarkozy est un dérapage absolu. Je compare Badiou à Maurras dans la mesure où certains maîtres fondent leur autorité auprès de leurs disciples non sur un lien existentiel à la vérité, mais sur leur endurance propre à être les porteurs du mensonge (Maurras et l’affaire Dreyfus, Badiou et la Révolution culturelle maoïste). On retrouve la rhétorique d’extrême droite chez Badiou : sur la stigmatisation du nom, sur le rat, sur la sexualité de Sarkozy, etc. Il y a un discours antidémocratique très violent qui pose l’équation démocratie = corruption. C’est, à proprement parler, le discours de l’extrême droite des années 1930.”
Il me semble que
“too much ado for nothing” aurait dit william…
“Le despote Hitler a été porté au pouvoir par le peuple, selon un processus démocratique, qu’on l’admette ou non. Ça ne condamne nullement la démocratie — pas plus que la naissance d’un enfant handicapé ne condamne la maternité”
1) Un individu qui a été porté au pouvoir selon un processus démocratique peut éventuellement devenir un despote. En revanche, un despote ne peut pas être porté au pouvoir selon un processus démocratique.
2) Essayons de comprendre votre phrase: la démocratie peut engendrer Hitler, la maternité peut engendrer un enfant handicapé. De même qu’on ne condamnera [bien entendu] pas la maternité pour cette raison précise, on ne condamnera pas la démocratie par le seul fait de Hitler. En d’autres termes, on ne cesse pas de se reproduire sous prétexte qu’il existe un risque de procréer des enfants handicapés, donc il n’y a pas de raison d’abandonner le système démocratique sous prétexte qu’il existe un risque de donner le pouvoir à Hitler. C’est implicitement admettre que Hitler est un rebut de la démocratie de même qu’un enfant handicapé est un rebut de la maternité.
Je vous conseille de soumettre votre analogie à des parents d’enfants handicapés.
Il n’y a aucune ambigüité dans la phrase telle que je l’ai rédigée. Vous essayez de faire croire que je pense « rebut » sans avoir osé écrire le mot. Je ne pense rien de tel, ni pour Hitler, ni pour l’enfant handicapé. Merci pour le conseil, mais je partage depuis 3 ans et demi le quotidien d’un enfant handicapé. Vous savez, ceux qui chialent sur le sort des handicapés et interdisent qu’on plaisante avec ça, sont en général des gens qui ne savent pas ce que c’est que de vivre en permanence avec une personne handicapée. Ceux qui ont cette expérience sont volontiers cruels en paroles et sont obligés parfois de rire. Question de survie. J’ai appris cela de la mère de l’enfant en question, mon épouse…
Je vous remercie pour avoir pris la peine de réagir à mon commentaire.
Commençons par le début: comme vous ne l’écrivez pas explicitement mais le sous-entendez, mon “conseil”, lu à la lumière de votre situation, sombre dans l’absurde et le ridicule, bien sûr. Si vous ne le sous-entendiez pas, sachez que je prends bien volontiers la responsabilité de l’écrire.
Par ailleurs, je précise que je souscris pleinement à votre position concernant la question de survie, pour l’avoir moi aussi appris: oui, l’humour, même sordide (j’irais même jusqu’à dire SURTOUT l’humour sordide), est une soupape de sécurité dans certaines circonstances. Toutefois, j’aurais tendance à penser que l’on devrait le circonscrire à la sphère privée des personnes directement impliquées. Sa présence dans un blog –qui appartient au domaine public– d’une personne dont on n’a aucune raison de penser qu’il connaît la réalité du handicap puéril, a de quoi choquer. Si c’était le but recherché, il est atteint. J’ai une furieuse envie de vous dire que votre position de (beau)-père d’enfant handicapé ne vous qualifie pas plus pour choquer à ce sujet que la démocratie ne qualifie Hitler.
Cela étant écrit, j’avoue ne pas bien saisir l’articulation de votre réaction: s’agissait-il de rire ? Ou bien tout ceci était-il sérieux, sans ambiguïté (avec tréma sur le “i”) ?
Dans la deuxième hypothèse, la phrase telle que vous l’avez rédigée établit une équivalence sans ambiguïté entre la relation qu’entretiennent la démocratie et Hitler d’une part et celle qui lie la maternité et la naissance d’un enfant handicapé d’autre part.
Vous dites ne pas penser “rebut” pour cette relation, mais que j’essayerais de faire croire que vous le pensez. Soit.
Que pensez-vous donc ?
Libre à vous d’écrire « ambiguïté ». Libre à moi de suivre la réforme orthographique de 1990 qui prône le tréma sur le « u » et non sur le « i », ce qui est logique, vu que l’on prononce « ambigu-ité » et non « ambighité » et moins encore « ambigwité » ou « ambigouité », à la belge.
Pour le reste, je ne comprends pas que vous ne compreniez pas ce que j’ai écrit pourtant clairement. Je ne parle de handicap nulle-part, sinon pour faire une comparaison de forme et non d’objet. Il n’y a aucune intention là-derrière et le jour où la folie me prendra de me moquer des handicapés, je le ferai ouvertement et j’expliquerai pourquoi, en quel honneur.
J’ai juste écrit que Steiner ne condamnait pas la démocratie, mais la reconnaissait comme imparfaite, ce que des clowns comme Assouline semblent dénier, ceux-là mêmes qui considèrent qu’il n’y a pas à débattre de certains sujets trop chauds : les enfants sont des anges, point barre ; la démocratie est parfaite, point barre ; il n’y a pas même l’embryon d’une sexualité enfantine, point barre. Il est interdit de rire des juifs, des Noirs, des pauvres, des gros, des handicapés, etc., point barre.
En fait, à cause de la proximité des mots « Hitler » et « handicap », vous me prêtez, à la manière d’Assouline pour Houellebecq, Badiou et Steiner, des intentions cachées, une sournoiserie de fond qui voilerait plutôt mal une espèce de sympathie même lointaine, même inavouée, pour le régime hitlérien.
J’ai parlé de rire tout simplement et de paroles parfois cruelles (être cruel, ce n’est pas forcément se moquer, c’est dire ce qui est), et vous me parlez d’humour sordide. Désolé, mais « sordide » accolé à « humour » me déplait fortement. Humour noir ou macabre, d’accord. Lorsque ça devient sordide, ce n’est plus de l’humour. Rire d’un accidenté de la route, c’est de l’humour noir ; rire de lui sur les lieux mêmes de l’accident, c’est de l’humour sordide. Question non de sujet ou d’objet, mais de circonstances.
En avons-nous fini de ce débat sans véritable objet ?