LE 21 FÉVRIER est sorti en kiosque, en France, le numéro hors série de La presse Lit­té­raire consa­cré aux écri­vains infréquen­tables. Je figure au som­maire avec un texte consa­cré à Paul Léau­taud : Paul de Fon­te­nay, comme Dio­gène de Sinope. Vivant au Canada, je n’ai pas encore reçu les deux exem­plaires qui me reviennent et ne suis donc pas en mesure de me livrer à une cri­tique globale.

Lorsque, fin sep­tembre, Juan Asen­sio m’a contacté, avec d’autres, en vue de par­ti­ci­per à ce projet, je n’ai pas hésité une seconde, pour diverses rai­sons. La pre­mière, non la moindre, mon inté­rêt pour les irré­gu­liers en tous genres, les sul­fu­reux, les trouble-​​fêtes et les vaga­bonds des lettres. La seconde, une garan­tie pour moi qui n’ai cure d’être lu à tout prix, c’est l’assurance qu’avec le bon­homme Asen­sio aux com­mandes, le flou artis­tique serait banni du pro­gramme. Sur le fond comme sur la forme, Asen­sio est très exi­geant, et cela me plait. Avec un type pareil, on sait où on va et comment.

Je n’ai pas hésité quant au choix de mon infréquen­table. Ce serait Paul Léau­taud. J’aurais pu choi­sir Georges Darien ou bien encore Pierre Gri­pari, notez. Mais envers Léau­taud que j’affectionne (l’homme), j’ai une petite dette. Et je n’avais pas for­cé­ment envie de choi­sir un pros­crit poli­tique. Léau­taud est l’une de mes marottes en lit­té­ra­ture. Un personnage.

Paul Léautaud

Mon choix arrêté, com­ment le trai­ter ? Avant même de savoir ce que j’allais bien pou­voir racon­ter, je savais plus ou moins ce que je ne ferais pas. Je ne suis pas l’homme des sym­pho­nies érudites, genre auquel je pré­fère de beau­coup celui, allègre et léger, du diver­ti­mento. Mon sujet s’y prê­tait bien. À dire la vérité, je suis tout ce qu’on vou­dra, sauf un érudit. Mon approche de la lit­té­ra­ture est sen­suelle plu­tôt que céré­brale. Le tri­pa­touillage de neu­rones, l’herméneutique, très peu pour moi. Un esprit clair et délié me séduira toujours plus qu’une tête trop rem­plie de notions et de réfé­rences. Que je connaisse par­ti­cu­liè­re­ment bien Léau­taud, pour avoir lu et relu ses œuvres, m’être inté­ressé au las­car par le biais des nom­breux ouvrages que lui ont consa­crés ses amis et ses admi­ra­teurs, ne fait en aucun cas de moi un spé­cia­liste du vieil ermite de Fontenay-​​aux-​​Roses. Aux spé­cia­listes des inten­tions cachées et des sous-​​entendus, de la part obs­cure des œuvres, Léau­taud pose un énorme pro­blème : tout est chez lui expli­cite. Il est même, oui, sim­pliste — mais pas au sens péjo­ra­tif du terme, au sens de « qui ne com­plique pas inuti­le­ment les choses, qui voit les choses telles qu’elles sont ».

Main­te­nant, Léau­taud est abor­dable par maints côtés. Par quel bout le sai­sir et pour quoi prou­ver ? Je ne vou­lais pas d’une fas­ti­dieuse bio­gra­phie. Je suis parti du prin­cipe que les lec­teurs de La presse Lit­té­raire savent plus ou moins qui est Léau­taud, fils d’un souf­fleur à la Comédie-​​Française, secré­taire et rédac­teur, toute sa car­rière durant, au Mer­cure de France, cri­tique théâ­tral amou­reux fou de Molière, misan­thrope, ermite, homme à chats et à chiens, auteur d’un Jour­nal lit­té­raire aussi volu­mi­neux que riche et cepen­dant très inégal (c’est la loi du genre), devenu sou­dain célèbre à près de 80 ans par la grâce des ondes et une série d’entretiens avec Robert Mallet.

Je suis donc parti de l’idée d’un por­trait avec mor­ceaux choi­sis (du bon­homme, pas de l’œuvre). Pre­mier et consi­dé­rable écueil : que dire d’un homme de qui je ne pos­sède plus que deux volumes (sa Cor­res­pon­dance parue chez 10/​18) ? Juin 2005 : je quitte (aban­donne ? largue ?) la Bel­gique pour la loin­taine Amé­rique et les beaux yeux d’une squaw. Je réduis quarante-​​deux années de vie à une petite soixan­taine de kilos : vête­ments, livres, manus­crits, babioles, un chat roux. Je vends tous les livres (plu­sieurs cen­taines) que je n’emporte pas, sauf une caisse que je confie à des amis. Dans cette caisse, plu­sieurs Léau­taud : le volume des Entre­tiens avec Robert Mal­let, le Choix de pages de Paul Léau­taud, par André Rou­veyre, et le Jour­nal par­ti­cu­lier de Léau­taud (le second, celui de 1933, consa­cré à ses tumul­tueuses amours avec Anne « le Fléau » Cays­sac). Le reste, dont le Jour­nal lit­té­raire, je l’ai vendu. Je me suis donc fait expé­dier par le pre­mier avion ces quelques livres pour le coup très pré­cieux et que je n’avais pas la moindre chance de retrou­ver dans ma cam­pagne cari­bou­laise. Ces livres-​​là, avec les deux volumes de la Cor­res­pon­dance, aug­men­tés de notes éparses dans divers cahiers, me four­nis­saient, pour me mettre à la tâche, une meilleure base que rien du tout sau­pou­dré de quelques sou­ve­nirs. Mais pour écrire le texte dont je rêvais (Une jour­née avec Paul Léau­taud), il me manquait le prin­ci­pal, à savoir le Jour­nal lit­té­raire. Car c’est cela que j’aurais voulu faire : suivre Léau­taud à la trace, toute une jour­née, en me glis­sant peut-​​être dans la peau d’un de ses chats. Faute de grives…

Infréquen­table, Léau­taud ? Assu­ré­ment, mais pas mau­dit. Le mau­dit, en lit­té­ra­ture, c’est l’incompris, éven­tuel­le­ment le mal­chan­ceux, le banni des devan­tures des libraires et des rayons de biblio­thèques muni­ci­pales et parois­siales. Léau­taud n’est pas infréquen­table pour tout le monde. Il l’est, en gros, pour les bêtes à bon Dieu : gre­nouilles de béni­tier, rats de sacris­tie, vaches sacrées du Roman­tisme, mou­tons de Panurge, cafards, huitres, pin­tades, pous­sins, pigeons… et pour toutes les mouches à merde et à miel d’oreille que compte l’univers. Conve­nez que ça fait du monde… Infréquen­table, admet­tons — mais en vertu de quoi ? Accou­chez donc, M. Yanka ! Il rotait en société ? Pétait ? Matait les fillettes dans les jar­dins publics ? Détrous­sait les cadavres ? Volait son employeur ? Com­pis­sait les monu­ments aux morts ? Conspi­rait contre sa patrie ? Ce sont là, mon Dieu, des choses aujourd’hui bien banales, à quoi n’a jamais joué Léau­taud, parce qu’il avait d’autres chats à fouet­ter et que s’il avait bien des défauts, il n’avait pas celui d’être anar­chiste au sens poli­tique, pleu­rard et reven­di­ca­teur du terme. Il était un hon­nête homme et un citoyen rangé. Je dirais, si j’osais, qu’il était un bour­geois. Voilà, j’ai osé. Mais un bour­geois ter­rible, trempé. Édenté aussi. Et pauvre.

Léau­taud est infréquen­table de nos jours encore (et de nos jours sur­tout) parce qu’il était tout ce que nous ne sommes plus : un homme libre, un esprit libre. Vous regim­bez, je le sens. Et pour­tant vous savez que vous êtes moins libres que jamais dans toute l’histoire humaine. Vous êtes, nous sommes enchai­nés à nos lubies : ordi­na­teurs, télé­phones cel­lu­laires, télé­vi­sions, voi­tures, ciné­mas, dis­co­thèques, obli­ga­tions sociales et pro­fes­sion­nelles, etc. C’est ça la vie, mais c’est la mort en vérité, la mort spi­ri­tuelle. Cet homme qui, en 1950, vivait exac­te­ment de la même manière qu’il vivait en 1890, insou­cieux du pro­grès (l’électricité, le télé­phone, le tran­sis­tor et même l’innocent stylo), indif­fé­rent aux modes, vivrait tout pareille­ment aujourd’hui, sinon de la même manière au poil près, dans le même esprit de sou­ve­rain dédain des contin­gences maté­rielles et morales. Un esprit libre est un voyou. Et cepen­dant Léau­taud n’était pas, mais pas du tout, un apache. Un esprit libre est un dan­ger pour notre belle jeu­nesse. Ah ça, madame, pour sûr ! Il vous détour­ne­rait en trente secondes de sa console de jeux votre enfant mineur pour le plon­ger dans Molière, Sten­dhal, La Roche­fou­cauld, Cham­fort, Ver­laine, qui sont à coup sûr un dan­ger pour le repos de l’âme de votre chère tête blonde. Infréquen­table comme tout ce qui pue la fran­chise et le bon sens, la viva­cité d’esprit et la caus­ti­cité, le tout ponc­tué d’un rire mali­cieux de petit diable en goguette, avec dans le regard cette lueur joyeuse et féroce échap­pée des cou­lisses d’un théâtre de lutins. Nous ajou­te­rons : infréquen­table parce que d’une autre époque, ana­chro­nique super­be­ment. Intem­pes­tif donc, rebelle à l’air du temps et au vent qui décoiffe et recoiffe au gré des modes, des engoue­ments vani­teux (le snobisme).

Léau­taud ne fut : ni couard, ni témé­raire. Il ne quitta son ermi­tage durant aucune des deux grandes guerres, bien qu’on l’en pres­sât. Qu’avait-il à craindre et de qui ? Deux régi­ments eussent pu s’affronter sous ses fenêtres qu’il ne se fût pas dérangé, mais il eût été dérangé et eût craint pour ses chats. Être dérangé, il détes­tait ça. La soli­tude était son unique gour­man­dise, à cet homme fru­gal. Lui, si friand de conter par le menu ses gali­pettes avec les rares femmes (Anne Cays­sac, Marie Dor­moy) que son phy­sique ingrat lui per­mit de « connaitre », qui s’en émous­tillait, il parla peu et même pas du tout de l’unique femme avec qui il vécut jamais : Blanche Blanc. Ils sont sépa­rés déjà quand, en 1910, il conclut une lettre à Blanche, un peu dépité : « Il com­mence à faire chaud. Quelle bonne odeur il doit y avoir sous tes bras, entre tes seins, entre tes cuisses, sur­tout ! (1) » Un trait de haute sen­sua­lité, ça. Sans doute Blanche n’était-elle pas coquine assez pour lui. Il déteste en effet les mijau­rées. Anne Cays­sac, dit « le Fléau », en fut une assez belle tou­te­fois, mais au lit ou sur la table, elle lâchait tous ses chiens — et Léau­taud aimait aussi ces chiens-​​là.

Un homme entier, non réduc­tible à ses com­po­santes. Ni bon donc, ni mau­vais. Ni gen­til, ni méchant. Cruel, ça oui. C’est le propre de la vérité d’être cruelle, toujours. Il fut sinon un char­mant et galant homme, un far­fa­det par­fois, mais par­fois seule­ment, un chouia ridi­cule (a-​​t-​​il appris chez Molière à faire le gra­cieux auprès de ces dames ?). Pauvre comme Job et acca­blé comme lui de tour­ments (ses chats et ses chiens qui l’obligent), il ne mau­dis­sait pas plus les riches qu’il ne sanc­ti­fiait les pauvres. La cha­rité ni la soli­da­rité n’étaient son fort. Quant au confort… Écou­tons Léau­taud : « Pour moi, le confort n’a pas d’importance. D’ailleurs, ce qu’on appelle le confort cor­res­pond sou­vent à mes yeux à un encom­bre­ment d’objets inutiles. […] Il m’arrive d’aller déjeu­ner chez des dames qui sont fort munies d’argent. Eh bien, ces meubles, ces tapis­se­ries, ces cui­si­niers, ces maitres d’hôtel !… S’il fal­lait que je vive dans des mai­sons pareilles, je m’en irais illico ! (2) » Il ne blague pas. Son pavillon, à Fon­te­nay, est une turne où les chats et les chiens non seule­ment, mais les arai­gnées règnent des­po­tique­ment. Dans l’une des vidéos dis­po­nibles sur le site de l’INA, Mal­let parle des hamacs que for­maient chez Léau­taud les toiles d’araignées, et Marie Dor­moy, dans sa tombe, en fré­mit encore. Son mate­las, qui n’a plus été refait depuis qua­rante ans, est comme une planche, et le vieil ermite s’en accom­mode. Il s’éclaire aux bou­gies, se chauffe au bois, écrit à la plume d’oie. Pas­cal ne disait-​​il pas : « […] j’ai décou­vert que tout le mal­heur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeu­rer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeu­rer chez soi avec plai­sir, n’en sor­ti­rait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place (3). » Aussi Léau­taud se plaignit-​​il rare­ment de son sort, car il avait pu réunir entre ses quatre murs de quoi, selon Pas­cal, vivre cent ans et plus sans gémir. « Les livres, la rêve­rie, la soli­tude devant mon papier, mes deux bou­gies et le plai­sir d’écrire : contente-​​toi de cela pour quoi tu es fait unique­ment », écrit Léau­taud (4).

Léau­taud, qui ne ménage per­sonne et qui sacri­fie­rait une ami­tié pour un bon mot, cache sous des airs bour­rus une âme tendre. Il était jeune encore, certes, mais c’est bien lui pour­tant qui, par l’intermédiaire d’un gamin, offrit en cati­mini un bouquet de vio­lettes au pauvre sou­lard clo­char­disé qu’était devenu Paul Ver­laine et que le jeune Léau­taud ne vou­lait point déran­ger. N’est-ce pas un trait de tou­chante déli­ca­tesse ? C’est encore lui qui, mal­gré son hor­reur des enfants, eut un jour pitié d’un misé­rable gamin en extase, l’œil exor­bité, à la devan­ture d’une pâtis­se­rie de luxe, au point de l’inviter à l’y suivre et de choi­sir toutes les pâtis­se­ries qu’il sou­hai­tait. Léau­taud, rap­por­tant l’anecdote, a soin tou­te­fois de pré­ci­ser (le croit qui veut) qu’il fit ce geste moins par pitié que par curio­sité, car il y avait à l’intérieur de belles dames élégantes et cela l’amusait fort de voir sur leurs visages se peindre l’épouvante à la vue du couple cer­tai­ne­ment hor­rible en diable que lui et l’enfant for­maient. André Billy, dans ses Sou­ve­nirs intimes, rap­porte avoir de ses yeux vu Léau­taud, rue de Médi­cis, voler au secours d’une vieille chif­fon­nière qui s’épuisait dans les bran­cards de sa car­riole. Lorsque Mal­let lui rap­pelle ce fait (5), Léau­taud confirme, ajou­tant : « Je le ferais encore si l’occasion s’en pré­sen­tait. » Car ce que Léau­taud détes­tait, ce n’est pas la com­mi­sé­ra­tion agis­sante, mais celle inopé­rante, gra­tuite et par­tant nulle, de ces belles âmes qui salivent plus en plai­gnant la misère qu’elles ne suent en la sou­la­geant. L’actuelle cam­pagne élec­to­rale en France nous en donne quelques-​​unes à admi­rer, de ces belles et gran­di­loquentes âmes engluées du foutre du défunt abbé Pierre. Mais lais­sons la cra­pule à ses gri­maces et la manche à ses effets…

Sub­ver­sif, Léau­taud ? Non, en ce sens qu’il ne cher­chait pas à sub­ver­tir l’ordre établi (« foutre le boxon »). Il l’était dans sa lutte contre les idées reçues, et quand je parle de lutte, je devrais pré­ci­ser : lutte d’instinct, de nature, et non de pos­ture, en vertu d’un enga­ge­ment, d’une charte per­son­nelle et rai­son­née. Il ne se mêlait pas de poli­tique. Son pire ennemi per­sé­cuté, il aurait péti­tionné en sa faveur à titre indi­vi­duel et non par réac­tion cla­nique. Les guerres sont pour lui des tue­ries injus­ti­fiées. Tou­te­fois il com­prend la posi­tion du mal­heu­reux Apol­li­naire qui, au lieu de se réfu­gier en Suisse comme des amis le lui pro­po­sait, choi­sit en 1914 de se battre pour la France qui l’avait accueilli, alors qu’il n’était pas bel­li­ciste pour un sou. Ses opi­nions comme sa morale, à Léau­taud, découlent de sa nature pro­fonde, de son tem­pé­ra­ment, qu’il a toujours pri­vi­lé­giés. C’est ainsi qu’il recon­nait être fermé à cer­taines choses. Into­lé­rant donc. Il sait que la nature humaine n’est pas confi­gu­rée par défaut sur « tolé­rance ». Nos modernes dévots, apôtres sévères, furieux et vigi­lants de la tolé­rance obli­ga­toire, trou­ve­raient à coup sûr dans la tignasse de Léau­taud d’affreux poux, s’il disait aujourd’hui, dans les mêmes termes, ce qu’il disait à son époque tous les jours sans être menacé par per­sonne d’aucun pro­cès. Léau­taud, ce brave homme, serait cata­lo­gué fas­ciste par ces cas­trés de nature que sont les bien-​​pensants.

Jean-​​Louis Kuf­fer (alias JLK sur la blo­go­sphère), se demande dans un récent billet ce que Léau­taud vient faire dans cette galère d’infréquentables où le bon, savou­reux Paul doit souf­frir la sul­fu­reuse proxi­mité d’un Robert Bra­sillach ou d’un « grand catho­lique » (selon Rémi Sou­lié qui lui consacre un article) comme Carl Schmitt. Voudrait-​​on faire croire que Bra­sillach et Léau­taud ont la moindre chose en com­mun ? — que Léau­taud, qui ne cachait pas sa répu­gnance pour le pro­sé­ly­tisme exa­cerbé de Bloy, puisse cacher sous sa pèle­rine un mis­sel ? Rien de tout cela. Je pense, par le pré­sent article (qui, soit dit en pas­sant, n’est pas celui que j’ai donné à La presse Lit­té­raire), avoir répondu à JLK, et prouvé que, dans mon esprit du moins, l’infréquentable en lit­té­ra­ture ne l’est pas obli­ga­toi­re­ment en rai­son de ses options poli­tiques ou reli­gieuses (consi­dé­rées comme abjectes par les petits-​​enfants du CNE), et que les infréquen­tables, entre eux, ne forment en aucun cas un groupe soli­daire, une école, ni même un cou­rant de pensée.

Pour conclure, je mets ici le com­men­taire que j’ai laissé sous le billet consa­cré aux infréquen­tables par JLK :

L’écrivain infréquen­table, pour moi, est celui dont on sait, en avouant qu’on le lit, qu’on l’aime, qu’il nous vau­dra d’être regardé avec sus­pi­cion par ceux pour qui la lit­té­ra­ture doit être un hymne à l’humanisme le plus tiède. Nous savons que la seule évoca­tion du nom de Céline devant cer­taines per­sonnes suf­fit pour les voir se téta­ni­ser. Qui lit Céline, et a for­tiori s’en délecte, est de facto sus­pect de lire aussi, la nuit, en cachette, Mein Kampf. À une époque, je vou­lais faire lire Jean-​​François Revel à un ami écri­vain (publié chez Gal­li­mard depuis). Il s’y refu­sait à cause de la répu­ta­tion de Revel : un libé­ral, un anti­com­mu­niste, un sup­pôt de Satan. Même chose pour Char­donne que je lui conseillais pour amé­lio­rer son style, sa ponc­tua­tion notam­ment. Char­donne pas assez catho­lique pour toutes les papau­tés de gauche, donc insi­gni­fiant. Et fas­ciste, bien sûr. J’en rirais si de telles opi­nions émanaient de per­sonnes non culti­vées. Il existe donc, si je puis dire, un indice d’infréquentabilité que l’on mesure en pro­nonçant les noms de cer­tains artistes. L’infréquentable est celui qui, au rebours des modes et des confor­mismes, dit ce qu’il pense comme il le pense, parce qu’il ne cherche pas à plaire. Ce n’est très cer­tai­ne­ment pas un hasard si la toute grosse majo­rité des écri­vains à qui l’on pense via la notion d’infréquentable sont, à tort ou à rai­son, étique­tés de droite. Mar­cel Aymé, qui avait beau­coup d’amis à droite (dont Céline) et qui défen­dit bec et ongle Bra­sillach, était de gauche, mais non de cette gauche mol­las­sonne et gen­dar­mesque que l’on voit à l’œuvre depuis, en gros, 1968. Céline, comme méde­cin des pauvres, était socia­le­ment plus à gauche que bien des bobos qui n’ont de gauche que la rhé­to­rique et les claquettes. L’infréquentable prend le parti de l’authenticité, de la liberté de pen­sée, contre toutes les alié­na­tions men­tales et les confor­mismes. Il est plu­tôt, phi­lo­so­phique­ment, de droite, parce qu’à droite on n’idéalise pas l’homme, on regarde le monde tel qu’il est et non pas tel qu’il devrait être si on fai­sait de l’homme selon Mon­taigne (un homme, ni ange, ni démon) un homme selon Rous­seau (un être fon­ciè­re­ment bon que la société cor­rompt). La réa­lité (prin­cipe sou­ve­rain), c’est l’homme tel qu’il est, dans toutes ses dimen­sions, et non ce pan­tin social cher à la gauche, une éter­nelle vic­time des inéga­li­tés. Le meilleur des hommes (meilleur au sens de la bonté) n’est pas for­cé­ment celui dont la bouche (res­tons poli) ne désem­plit pas de mots comme pitié, com­pas­sion, empa­thie ou le condou­loir cher à la lopette phi­lo­so­phique Onfray. Léau­taud, parce qu’antisocial, farouche, soli­taire et indi­vi­dua­liste, a été réputé misan­thrope. Il ne se qua­li­fie jamais lui-​​même ainsi. Il était indif­fé­rent au sort des autres et avait une vision pes­si­miste de l’humanité. Il n’avait pas de théo­rie sociale et ne consi­dé­rait pas a priori le pauvre comme un être bon et pur et le riche comme un salaud. Il savait qu’on trouve chez les pauvres un nombre consi­dé­rable de salauds et chez les riches un nombre tout aussi consi­dé­rable d’êtres dés­in­té­res­sés et géné­reux. En iso­lant cer­taines anec­dotes de sa vie, via ses démarches entre­prises auprès de gens for­tu­nés pour tirer du pétrin des mal­heu­reux et des mal­heu­reuses, on pour­rait prou­ver que Léau­taud avait un cœur en or, comme on pour­rait prou­ver par cer­taines de ses réflexions qu’il était un détes­table bon­homme. C’est cela qui me plait chez lui : il ne pose pas, il est entier, tout ensemble déli­cieux et abo­mi­nable, aimable et abject.


Notes

Sauf indi­ca­tions contraires, les cita­tions pro­viennent d’ouvrages de Léautaud.

(1) — Cor­res­pon­dance 1, 10/​18, p. 325.

(2) — Entre­tiens avec Robert Mal­let, Gal­li­mard, 1951, p. 386.

(3) — Pas­cal, Pen­sées, frag­ment 139 dans l’édition Brunschvicg.

(4) — Pro­pos rap­por­tés par R. Mal­let dans les Entre­tiens, ibid., p. 355.

(5) — Ibid., p. 213.

La photo de Paul Léau­taud pro­vient de la col­lec­tion, diri­gée par Roger Thé­rond, « Les Tré­sors des Archives de Paris Match », Avec les écri­vains du siècle, Éditions Fili­pac­chi, 2000, p. 57.

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