Le goût du néantCou­ra­geuse, Nancy Hus­ton ! Du cou­rage, en effet, il lui en a fallu pour se mettre à écrire Pro­fes­seurs de déses­poir (publié en 2004 chez Actes Sud /​ Leméac), salubre entre­prise de mise à blanc des noires forêts du néant où sévissent les maitres euro­péens du déses­poir, ainsi que leurs affi­dés. Nancy Hus­ton sait de quoi elle parle pour avoir subi leur influence et s’en être tirée. Moi-​​même, et contre ma nature, j’ai aussi long­temps été retenu entre les mâchoires de leurs pièges, et j’en garde des séquelles : le soupçon du néant, le sen­ti­ment, par­fois vif, que l’existence est un leurre absolu, que nous n’existons que pour souf­frir et faire souf­frir, qu’il eût mieux valu ne point naitre, que tout est comé­die, farce lugubre, infec­tion, que Dieu, au lieu d’être mort, n’a jamais existé, ce qui anni­hile toute morale et me donne licence de tuer si je le désire – et je le désire par­fois, tant je bous de n’être que ça, une pous­sière, un cra­chat, un étron.

Si j’exagère ? Un peu. Je parle d’états d’âme, d’idées qui me tra­versent à l’occasion, vio­lentes, que je laisse pas­ser tou­te­fois, sans leur prê­ter plus d’attention que ça, pour éviter qu’elles ne dégazent en moi.

Je par­lais de ma nature. Elle doit être heu­reuse, dans le fond. C’est elle qui me sauve. Pour ne pas som­brer, je pense très fort à celui que je suis vrai­ment, au fond, et je l’exalte. L’enfant pai­sible que j’étais, for­mi­da­ble­ment aimé par des gens d’une bonté sans cal­cul, com­ment a-​​t-​​il pu deve­nir un adulte se réjouis­sant volon­tiers du mal­heur d’autrui, rêvant feu nucléaire, croi­sades, peste et cho­léra ? Frus­tré, admet­tons. Mais frus­tré de quoi ? De n’être pas devenu, comme long­temps rêvé, cham­pion cycliste, chan­teur à suc­cès, écri­vain renommé ? Rien de tel. Ce sont de vieilles lubies ado­les­centes et je n’ai jamais rien fait pour atteindre ces chi­mères. Je ne peux donc être frus­tré du fait de mes échecs, puisque je n’ai rien risqué. Je peux être tenté de mau­dire, en vrac, mes ori­gines modestes, un milieu peu pro­pice à la décou­verte et à l’épanouissement des facul­tés intel­lec­tuelles, une trop quel­conque Bel­gique. Je reproche volon­tiers à mon époque d’être ma pire enne­mie, elle qui veut que je paraisse, alors que moi, je veux être, qui que je sois, bon, bête ou bru­tal, sans être obsédé par celui que j’aurais pu deve­nir si… si j’avais eu de la for­tune (dans tous les sens du terme), si j’avais pu mener à terme des études dignes de ce nom, si j’avais été beau, brillant, spec­ta­cu­laire, si j’avais été moins ceci (pares­seux, rêveur, lent, etc.) et plus cela (volon­taire, féroce, sub­til, effi­cace, etc.). Bref, comme n’importe quel ahuri doté de trois grammes de cer­velle et de connexions ner­veuses sur­ac­tives, j’ai des griefs à for­mu­ler, des pro­cès à inten­ter, des insultes à répandre et des mil­liards de têtes sur quoi ver­ser ma bile, ma poix, mes larmes de sang.

Or, cela ne tient pas. Je ne suis pas mal­heu­reux. Je n’aime pas trop mon temps et l’humanité m’exaspère, mais j’aime ce phé­no­mène qu’est la vie, ce bizarre, exal­tant sen­ti­ment que j’éprouve quand je prends plei­ne­ment conscience que je suis là, en vie, que je peux sen­tir en moi sa vivi­fiante éner­gie, sa frai­cheur. Rien de mys­tique là-​​dedans. Il y a que j’ai conservé une faculté enfan­tine essen­tielle : la capa­cité de m’émerveiller. Ce ne sont pas des essais trans­for­més lors d’un match de rugby, ni moins encore la plas­tique sup­po­sée par­faite de telle pute média­tique qui m’émerveillent, non – c’est la vie en soi, le simple et durable fait d’être, en dehors des contin­gences, en dépit du reste et mal­gré que puissent tout de même m’atteindre les mal­heurs de ce monde, mal­heurs dont la publi­cité est assu­rée, vingt-​​cinq fois plu­tôt qu’une, par les médias, for­mi­dables chambres de réso­nance, Assom­moir des temps modernes. Il y a en moi quelque chose que les balles ni les bombes ne peuvent atteindre, et je l’appelle mon soleil inté­rieur. Je suis donc un type assez solide au moral. Si je vacille par­fois, c’est toujours pour mieux me redres­ser, plus fort, plus riche. Et pour dire le vrai, plus je m’approche du véri­table néant que je décou­vri­rai une fois mort (nous ne sommes pas pres­sés d’y gou­ter !), plus je m’éloigne du néant fai­sandé promu insi­dieu­se­ment (dis­tillé goutte à goutte comme du poi­son) par les pro­fes­seurs de déses­poir jus­te­ment épin­glés par Nancy Hus­ton dans son livre — ce qui nous ramène à lui.

Non, pas tout de suite. Si, déjà.

Com­ment le dire ?

Est-​​ce la vie qui m’a meur­tri au point de m’avoir gâché tant et tant de fois, tant et tant d’années, l’existence ? Non, c’est la littérature.

L’ho detto.

L’enfant que j’étais, que je demeure pour l’essen­tiel (au point de vue des qua­li­tés intrin­sèques, celles qui font que tel enfant devient tel homme et non tel autre), n’a pu deve­nir un contemp­teur de l’humanité que par acci­dent, par erreur d’aiguillage. Cet acci­dent porte un nom, et c’est la lit­té­ra­ture. C’est plu­tôt l’abus de lit­té­ra­ture, la fas­ci­na­tion pour une cer­taine lit­té­ra­ture, l’abjecte croyance, nour­rie au fil de mes lec­tures, muée en un radi­cal et pro­li­fé­rant can­cer de l’âme, que la lit­té­ra­ture valait mieux que la vie.

Je ne lisais pas, ou peu. J’étais friand, comme tous les enfants, de livres d’aventures (pour moi, celles de Bob Morane). Ayant cessé dès qua­torze ans de fréquen­ter les établis­se­ments sco­laires, je n’ai donc pas été conta­miné par la lit­té­ra­ture offi­cielle et impo­sée. Sartre et sa Nau­sée ne m’ont pas atteint avant l’âge d’environ vingt-​​quatre ans. J’ai lu ce livre après avoir choisi de le lire, et je l’ai relu ensuite, chaque fois avec plai­sir. N’ayant pas dû lire Rim­baud à seize ans, je n’ai pas été fas­ciné par son des­tin et ne me suis jamais pris pour lui. Lorsque je l’ai lu, j’étais un adulte et tout ce que je trouve génial chez Rim­baud, c’est sa rup­ture avec la poé­sie, la lit­té­ra­ture. Ses vers sont d’un enfant extrê­me­ment doué, mais d’un enfant. Sa pré­co­cité m’épate, son art, sa luci­dité, sa gogue­nar­dise, mais pas son étoffe, parce qu’il en manquait, fort logique­ment. Pas de ver­nis chez lui, mais du lui­sant — comme du sperme séché. J’aurais aimé lire les textes d’un Rim­baud mature, d’un Rim­baud un peu moins vision­naire et un peu plus expé­ri­menté, d’un Rim­baud moins ivre, sorti de l’enfance, rangé des bran­lettes et des encu­lades. Oh ! je l’ai trouvé… chez Ver­laine, chez Marina Tsve­taeva (ou Tsvé­taïéva si vous pré­fé­rez), dans quelques-​​uns des textes si denses, si vibrants, qu’elles nous a lais­sés, elle que la vie n’a pas gâtée et qui ne brillait (lui­sait) pas.

Et un jour, ma foi, j’ai emprunté à la biblio­thèque les Consi­dé­ra­tions intem­pes­tives, de Nietzsche. Je l’ai lu comme on dévore un sand­wich lorsqu’on n’a pas mangé depuis douze heures, en égarant cor­ni­chons et ron­delles d’ognon, en me souillant le pan­ta­lon de mayon­naise. À la fin du livre, j’étais tout autre. J’étais devenu un phi­lo­sophe ! Je pétais le feu ! Je devins du jour au len­de­main mor­dant, sar­cas­tique. Je jouis­sais du pou­voir sur autrui de mes pen­sées auda­cieuses, har­di­ment expri­mées. Je me mis à vou­loir à tout prix pen­ser à contre-​​courant. On me disait : Blanc ? Je rétorquais : Noir ! Et mon rire était un rire mau­vais. On me mon­trait un ciel azur ? Je prou­vais qu’il était sale. Mon rire son­nait comme le rire d’une gar­gouille. Un enfant ? Une saleté ! Une femme ? Une conne, une pute, une mère ! Un homme ? Un enculé, un oli­go­phrène, un cadavre de toute façon ! La vie ? Un mer­dier, un can­cer ! Dieu ? Bou­sillé, mort-​​né, cucurbitacé !

Entre les points A et Z de ma dégrin­go­lade en phi­lo­so­phie, deux ou trois ans et des cen­taines de livres. J’avais lu, bien sûr, Scho­pen­hauer, pas­sage obligé de tout can­di­dat au sui­cide. C’est main­te­nant que je parle de sui­cide. À l’époque (entre 88 et 93), je par­lais de Volonté, de Puis­sance, de Soli­tude, de Hau­teur et autres lamen­tables idoles à majus­cules. Déjà voué à pas mal de soli­tude du fait de ma pra­tique et de mes mœurs noc­turnes, je m’y enfonçai. Je vivais en ville, seul, et je n’avais pas d’amis, n’en vou­lais sur­tout pas ! J’avais quelques copains qui finirent par se las­ser de trou­ver ma porte close, et j’y vis le signe de ma puis­sante noir­ceur, de mon spec­tral triomphe ! Pas de femme. Quoi faire avec, de toute façon ? Gior­dano Bruno ne m’y inci­tait pas, lui, le moine, qui voyait en la femme la preuve de l’existence du démon — un démon puant, une outre à semence, une pou­pon­nière ambu­lante ! Et je lisais Cio­ran avec quelle avi­dité ! Je gou­tais le style (et je le goute toujours) et la pen­sée pro­fonde, ful­gu­rante, para­doxale, savou­reuse. Je lisais toute une lit­té­ra­ture de sui­ci­dés : Bau­de­laire, Artaud, Cre­vel, Rigaut, etc. Et je retrous­sais, à la manière d’une hyène, mes babines en lisant Tho­mas Bern­hard, Beckett, Jeli­nek, Kun­dera, et d’autres sinon de ce calibre-​​là, de cette famille-​​là, la mienne : celle des déses­pé­rés. J’ajoute : celle des déses­pé­rés élégants. Et pas un seul ins­tant je ne me suis posé la ques­tion de savoir si ceux-​​là qui me pro­met­taient la Grande Santé n’étaient pas en fait de Grands Malades, de sin­gu­liers psy­cho­pathes, dont il fal­lait se défier, qu’il fal­lait lire, oui, mais pro­tégé !

Que s’est-il passé ? Je ne peux tout dire ici. Je détaille­rai peut-​​être un jour, dans un livre que per­sonne ne lira, puisque son auteur ne se sou­ciera pas de men­dier un contrat d’édition. Tout figure dans mon jour­nal, de toute manière.

Il s’est passé qu’à force de me mordre le cer­veau, de me ron­ger les sangs, de ne par­ler qu’à moi-​​même, de me tor­tu­rer pour être le moins natu­rel pos­sible, de m’être coupé du monde et de la grouillante vie, je devins lit­té­rai­re­ment sté­rile. Je n’avais pas prévu ça, et je n’avais aucune roue de secours. Je détes­tais la vie, celle des autres, des mou­tons, mais je ne pou­vais la détes­ter que si la mienne avait un sens. Or, sans l’écriture, sans la pers­pec­tive d’écrire, je voyais la vie, la mienne cette fois, d’un jour très cru : elle était vide, tra­gique­ment vide. Je n’avais rien, mais j’avais tout perdu. Il me res­tait… le gaz, l’angoisse, un état géné­ral de panique et le sen­ti­ment d’avoir un gouffre en face de moi, qu’il fal­lait me résoudre à y choir, à dis­pa­raitre. Dis­pa­raitre… L’idée me sédui­sait jadis, quand j’étais bien frin­gant, quand j’étais fort assez (en gueule sur­tout) pour me moquer de la vie. Main­te­nant que je voyais le gouffre sous mon nez, que les effluves de ses vases me titillaient les naseaux, j’étais sou­dain moins arro­gant, et je me retrou­vais comme cette fois, tout enfant, où j’avais perdu de vue ma tante dans un grand maga­sin, par dis­trac­tion, et j’avais cru qu’elle m’avait aban­donné ou oublié, et je m’étais mis à cou­rir, en pleurs, et j’ai loupé deux marches, si bien que je me suis ouvert le men­ton (je porte encore la cicatrice).

Ce serait trop long de racon­ter la suite, et ça m’éloignerait trop de mon sujet.

Scho­pen­hauer, même s’il figure au pre­mier rang des accu­sés dans le bouquin de Nancy Hus­ton, comme le grand-​​père et l’initiateur des nihi­listes contem­po­rains, écrit tout de même des choses qu’on devrait toujours gar­der à l’esprit. Ceci par exemple : « […] ce qui arrive à un homme dans sa vie est de moindre impor­tance que la manière dont il le sent, c’est-à-dire la nature et le degré de sa sen­si­bi­lité sous tous les rap­ports1. » Il n’y a pas que des faits dans la vie, il y a aussi des per­cep­tions, autant de per­cep­tions que de sen­si­bi­li­tés, donc d’individus. Si vous êtes impres­sion­nable, vous souille­rez vos culottes à la vue même loin­taine d’un ours, et vous vous agi­te­rez de telle sorte que l’ours risque fort de remarquer bien­tôt de votre pré­sence ; si vous êtes fait d’un bois moins tendre, vous sau­rez ce qu’il ne faut sur­tout pas faire : brailler, cou­rir, et vous vous éloi­gne­rez sans cher­cher à mon­trer à votre copine que vous ne crai­gnez pas les ours. Et le soir, à vos amis, vous racon­te­rez, avec des étoiles dans les yeux, que vous avez vu un ours, et pas en peluche. Pour nos deux témoins, un seul ours, le même exac­te­ment, mais deux réac­tions dia­mé­tra­le­ment oppo­sées. Je vous laisse devi­ner laquelle est la moins sotte.

Rem­pla­cez l’ours par une œuvre lit­té­raire dans le genre de celles où se sont illus­trés Tho­mas Bern­hard ou Elfriede Jeli­nek (un homme, une femme, deux Autri­chiens) : des œuvres où l’on ne res­pire jamais, où le monde et les humains, à de rares excep­tions près, sont flé­tris comme nui­sances abso­lues. Si vous êtes impres­sion­nable, mais pas trop, sinon vous ne lirez pas dix pages, vous allez dévo­rer ça et vous regar­de­rez désor­mais le monde avec leurs regards à eux. Or, ce n’est pas le monde et le vôtre moins encore qu’ils décrivent et conchient, c’est le leur, avec l’expérience qu’ils en ont, avec des névroses qui ne sont en rien celles du com­mun. Voilà ce qu’il faut savoir. Écrire leur a peut-​​être sauvé la vie (dans le cas de Bern­hard, c’est évident ; Jeli­nek, je la crois folle à lier, per­verse là où Bern­hard n’est que vicieux), mais les lire trop inten­sé­ment peut vous cou­ter la vôtre. Ils ne disent pas la vérité, ils disent leur malaise, le répandent comme purin sur un champs. Voilà ce que reproche à ceux qu’elle appelle les « néan­tistes » Nancy Hus­ton : de pol­luer la lit­té­ra­ture avec des pro­blèmes per­son­nels, de graves névroses remon­tant à l’enfance, à des trau­ma­tismes indi­vi­duels. Et en effet, c’est grave, d’autant plus grave que ces écrivains-​​là, et ceux dont je n’ai rien dit encore, dont Nancy Hus­ton détri­cote les sys­tèmes (Beckett, Ker­tész, Kun­dera, Houel­le­becq, Angot, Lê, pour ne citer que les plus connus, après Scho­pen­hauer, Cio­ran, Bern­hard et Jelinek) — ces écrivains-​​là sont por­tés au pinacle et leurs œuvres influencent un nombre crois­sant de lec­teurs pas toujours for­més à la néces­saire dis­tance cri­tique (l’ironie). Et c’est très grave quand de jeunes per­sonnes, la tête pour­rie à force de vou­loir atteindre les cimes du déses­poir, sont accu­lés au sui­cide, comme cette jeune femme (Miriam, pré­nom d’emprunt) que Nancy Hus­ton a connu petite fille radieuse, dévo­reuse de tar­tines, de soleil, de gaieté, qui, jeune fille sous influence (Cio­ran), s’était mise à écrire de petits textes fort sombres, des apho­rismes inquié­tants, avant, un « beau » jour, par réel déses­poir (et non déprime d’un soir, cha­grin, décep­tion amou­reuse), d’enjamber son bal­con pari­sien et de sau­ter dans le vide, pour mieux, sans doute, « dan­ser la danse de la mort » qu’elle ne par­ve­nait pas à dan­ser, vivante…

On ne fait pas de bonne lit­té­ra­ture avec de bons sen­ti­ments. Refrain connu. C’est navrant peut-​​être, mais c’est ainsi. Je suis le pre­mier à recon­naitre que l’écriture est chez la plu­part des écri­vains un exu­toire. On écrit, faute de pou­voir tuer. On mal­mène des créa­tures sur le papier, pour n’avoir pas à moles­ter de vraies per­sonnes. On viole, on assas­sine, on crache, on éructe par le biais d’un art, et c’est une réac­tion fort saine, ma foi. Ceux qui nous lisent, com­ment prennent-​​ils ça ? Sont-​​ils pré­ve­nus que nous fai­sons comme si ? Savent-​​ils que c’est une sorte de cathar­sis ? Sont-​​ils affec­ti­ve­ment armés pour nous lire avec toute la dis­tance requise ? Il s’en faut ! Je reste sidéré, après vingt-​​cinq années d’écriture et d’intérêt pour la lit­té­ra­ture, par la fas­ci­na­tion que notre art exerce sur cer­tains et cer­taines (sur­tout cer­taines, il faut l’avouer). Un écri­vain vu comme une idole du rock, c’est ridi­cule ! Les écri­vains sont des han­di­ca­pés de la vie pour une notable part de la pro­fes­sion, des êtres ner­veux, instables, égocen­triques, inutiles et fats ; ce sont des petits garçons qui, à défaut de pou­voir rien faire de leurs maigres biceps, de leur sexe par­fois, gonflent leurs phrases et grondent, alors qu’un souf­flet de rien du tout les enver­rait chia­ler dans les jupes de leur mère, éper­dus de honte et de trouille mêlées. Et je ne dis rien des anciennes fillettes, har­gneuses, qui se servent de la lit­té­ra­ture pour régler son compte à leur passé, avec une vio­lence à mon gout inquié­tante. Si j’en disais quelque chose, ce ne serait pas beau à lire.

Je ne prône pas du tout une lit­té­ra­ture gen­tille, que pour­raient lire les enfants dès la mater­nelle, une lit­té­ra­ture pleine de dou­ceur et de bonté, une lit­té­ra­ture pour les pou­pées. On peut tout écrire, pour moi (enfin, presque tout). Mais il faut assu­mer ce qu’on écrit, savoir que, inévi­ta­ble­ment, il s’en trou­vera qui nous pren­dront très au sérieux, qui feront peut-​​être des conne­ries à cause de nous, gâche­ront leurs vies et celles d’autres per­sonnes, sans que nous en sachions rien, du reste (le saurions-​​nous, nous en ferions pour la ren­trée un roman authen­tique, sai­gnant en diable, et nous nous regar­de­rions dans le miroir avec des airs satis­faits de cri­mi­nel accom­pli). Voilà en quoi c’est sérieux, la lit­té­ra­ture. On n’écrit pas impu­né­ment. Si écrire ne laisse jamais indemne l’auteur (nous sommes tous de grands bru­lés), nos phrases peuvent agir sur cer­taines sen­si­bi­li­tés comme un fer chaud sur le corps d’un nour­ris­son. Voilà ce que devrait une fois pour toute com­prendre cette écer­ve­lée dra­ma­tique qu’est Chris­tine Angot, cette pure alié­née, dont j’apprends (qu’on me par­donne, mais je me sou­cie de la lit­té­ra­ture contem­po­raine comme d’une guigne, donc je ne lis pas tout) que dans son opus majeur (ou consi­déré tel par d’aucuns), L’inceste, si j’ai bien com­pris, qu’elle avoue, sans la moindre can­deur, éprou­ver une atti­rance sexuelle réelle pour sa propre fille, âgée de huit mois, et s’étonne appa­rem­ment très sérieu­se­ment que son propre père n’ait pas eu envie de la vio­ler, elle, Chris­tine Angot, à cet âge-​​là ! Je ne suis pas bégueule, mais des choses pareilles, ça ne passe pas. J’ai envie de lui taper des­sus, de la faire taire. Des pen­sées effrayantes peuvent nous trou­bler, et je suis par­ti­san du refou­le­ment objec­tif (lais­ser de telles pen­sées pas­ser, sans les arrê­ter, sans leur accor­der la moindre impor­tance), mais la qua­lité d’écrivain ne per­met en aucun cas de mettre sur le papier tout ce qui nous passe par la tête. Tout écrire, tel quel, dans sa bru­ta­lité informe, cela n’a rien à voir avec l’art, mais avec la psy­chia­trie. Désolé, mais je refuse d’être consi­déré comme le confrère de cette per­sonne. Je refuse d’ailleurs abso­lu­ment de publier, puisque la lit­té­ra­ture contem­po­raine, c’est devenu ça, cette annexe à la fois de pou­lailler et d’asile psy­chia­trique. Mon art à moi, ma façon de faire, le soin que je mets à offrir sinon du beau, du moins du sen­sible et du réflé­chi, n’a rien à voir avec ce débraillé du style et de la cer­velle. Je renie cette famille déci­dé­ment trop nom­breuse, trop malade. Si je suis un peu fou par­fois, c’est par ivresse spi­ri­tuelle ou intel­lec­tuelle seule­ment. Je ne suis pas dan­ge­reux. Jeli­nek et Angot, en d’autres temps, on les eût col­loquées. Elles fini­ront mal de toute façon. Tant mieux.

J’écris une simple phrase : dix autres sur­gissent. Je vais encore rece­voir des mails du type : « Inté­res­sant votre texte. J’ai lu vingt lignes et c’est vrai­ment très bien, pas mal pensé, fort bien écrit — mais c’est trop long, mon vieux ! Ami­tiés. » Texte à peu près fic­tif… À l’époque de Twit­ter, mon cher Ygor, rien ne sert d’écrire, il faut communiquer. — C’est que, mon cher Armand, je ne suis pas de mon époque. Je me fiche d’en être, même si je ne suis pas nul dans les tech­niques modernes de commounicassion’…

Nancy Hus­ton se garde bien, dans son réqui­si­toire (c’en est un, bien étayé, bien balancé, sobre, per­cu­tant et per­sua­sif) de récla­mer des mesures contre les délinquants du néant, ces pour­voyeurs de déses­poir. Elle constate que cela existe, que cela pro­li­fère, que la drogue du néant séduit plus d’un can­di­dat mal­gré lui au sui­cide. Elle s’en désole. Elle hausse le ton par­fois, bles­sée dans son intel­li­gence devant un tel bazar (le mot est assez faible), où des hommes d’un niveau intel­lec­tuel élevé (sauf peut-​​être Houel­le­becq, mais cette vache­rie, c’est signé Ygor Yanka) usent de leur talent pour salir, détruire, vitu­pé­rer, pol­luer, à la manière de ces mômes de la rue, à qui on n’a pas appris le res­pect du bien d’autrui et sont capables, sans le moindre scru­pule, de démo­lir en cinq minutes et autant de cailloux ce que des heures d’amour, de patience et de soins ont pu édifier. Ils détestent leur vie, si bien qu’ils méprisent la vie en géné­ral, pro­fessent un déses­poir hau­tain, har­gneux, vin­di­ca­tif, et une soli­tude reven­diquée, une soif d’absolu et de pureté qui donnent assez froid dans le dos, et qui est risible dans le chef d’hommes et de femmes que la nature a pourvu d’un cer­veau au départ fonc­tion­nel et bien irri­gué. N’ayons pas peur des mots : ce sont des détraqués. La vie ne vaut rien selon eux, mais ils meurent octo­gé­naires et placent leurs écono­mies en lieu sûr. Tout est de la merde, mais ils pré­fèrent tout de même Bach à je ne sais quel groupe de thrash ou de death metal. On com­prend assez vite à qui on a affaire, et d’où vient qu’ils conchient l’existence (en dehors des livres et de la spé­cu­la­tion phi­lo­so­phique, du com­mé­rage méta­phy­sique). Nancy Hus­ton le démontre fort bien, faits à l’appui.

C’est parce qu’ils ne sont pas dans la vraie vie qu’ils haïssent tout de la vie ordi­naire. Hor­mis deux ou trois, dont Houel­le­becq et Angot, aucun n’a jamais eu d’enfant, n’a désiré en avoir (suprême hor­reur !). Ils peuvent ainsi haïr ceux des autres, puisqu’ils n’ont jamais eu à aimer les leurs, à se sou­cier de leur santé, de leur éduca­tion, de leur ave­nir — ce que nous fai­sons tous avec plus ou moins de sol­li­ci­tude, en sou­pi­rant par­fois très fort. Le fait est qu’avoir des enfants, si ce n’est pas repo­sant, si ce n’est pas tel­le­ment dési­rable quand on aime le silence ou qu’on a besoin de calme pour lire, écrire, rêver — offre cet avan­tage d’un fort ancrage dans le réel. Qu’on le veuille ou non, quand votre gamin se casse une pre­mière fois la gueule à vélo, impos­sible de demeu­rer impas­sible, de pen­ser à Don Qui­chotte, à Bloom, à Thé­rèse d’Avila. La plus sublime pièce de Bach n’a jamais soi­gné la rou­geole d’un enfant, et tel magni­fique pen­seur, si sub­til dans ses réflexions, habile comme tout à l’écritoire, est un veau dès qu’il s’agit d’utiliser ses mains pour un usage moins noble que le grat­tage de sinciput.

Il y a cer­tai­ne­ment des imbé­ciles parmi les gens qui ne se sou­cient jamais du verbe, des livres, de Bach et autres mer­veilles, mais à de rares excep­tions près, ce ne sont pas des imbé­ciles nocifs. Ce ne sont pas eux qui pous­se­ront au sui­cide, même sans le vou­loir vrai­ment, des êtres un peu tendres venus à eux avec confiance, plein de vie, de santé, de force — et que l’on retrouve après trois ans au bout d’une corde, parce qu’ils ont pris trop au sérieux les vitu­pé­ra­tions contre la vie de leurs pro­fes­seurs, se sont mis à haïr leur propre nature, se sont vus enfer­més dans un corps effec­ti­ve­ment sujet aux ravages du temps, des mala­dies — un corps qui trans­pire, saigne, souffre, éprouve sa pesan­teur, n’exhale pas toujours que des par­fums, dont une cer­taine par­tie s’ouvre à tel moment de la jour­née pour sou­la­ger son pro­prié­taire d’un loca­taire par­fois pressé de sor­tir. Être un homme (au sens de l’humanité, pas du sexe), c’est accep­ter de n’être pas un concept, une idée, un être avec des ailes et pas de trou de balle, cette hor­reur ana­to­mique, c’est consen­tir aux contraintes de notre très impar­faite nature, car il est pos­sible aussi d’en rire, et même d’en jouir. Que vaut une force qui refuse ses fai­blesses, qui les nie ? Com­ment appré­cier un par­fum si l’on mécon­nait la puan­teur ? Com­ment haïr, si on n’a jamais aimé ?

Je pense que les écri­vains, ceux du genre dénoncé, et tous les intel­lec­tuels tel­le­ment déta­chés des contin­gences de la trop com­mune exis­tence, devraient se col­le­ter plus fréquem­ment avec le quo­ti­dien, celui de tout le monde. Leurs idées noires ont toutes les chances de se dis­si­per bien vite, car les sou­cis du réel, s’ils nous agacent pro­di­gieu­se­ment par­fois, ont cette qua­lité, du fait de leur poids (une fac­ture ne se résout pas, ça se règle, et tant que ce n’est pas fait, elle se rap­pelle à votre sou­ve­nir, aug­men­tée d’un cer­tain pour­cen­tage, ce qu’on appelle une amende), de dimi­nuer, par la dis­trac­tion qu’ils occa­sionnent, les tour­ments véri­tables ou fac­tices du moi. Facile à dire, mais facile à véri­fier aussi. Tant que nous ne sor­tons pas de la pièce où nous avons chié, nous demeu­rons incom­mo­dés par nos propres miasmes. Un peu d’air, por favor !

Une chose encore sur quoi Nancy Hus­ton insiste à rai­son, ce sont les rap­ports louches, dif­fi­ciles, ten­dus, entre pas­sion et répul­sion, que les néan­tistes ont eu avec une cer­taine femme, la pre­mière de toutes : leur mère. Ils n’ont pas été dési­rés, donc ont été reje­tés (Tho­mas Bern­hard), ou trop dési­rés, donc étouf­fés (Samuel Beckett). Ils ont souf­fert au pire moment, pen­dant l’enfance, de carences affec­tives. Ce n’est pas drôle, je n’en ris pas. C’est un drame, certes. C’est un drame per­son­nel. Ils peuvent en par­ler, en écrire, là n’est pas la ques­tion. Un drame per­son­nel ne jus­ti­fie en rien une méta­phy­sique du vide, du pire toujours cer­tain. Votre regard sur le monde n’est pas le mien. Vos juge­ments sans appel sur la médio­crité du monde ne disent rien du monde réel, mais beau­coup du vôtre. Nous n’en vou­lons pas. Ayez donc le sublime cou­rage de vos diag­nos­tics. Quit­tez la place. Partez.

 

NOTES

1. Apho­rismes sur la sagesse dans la vie, Qua­drige /​ PUF, 17e édition, 1985, p. 9

Illus­tra­tion : Le goût du néant, © Chris­tian Cha­tard, d’après le poème de Charles Bau­de­laire, 2008 — avec l’autorisation de l’auteur. 


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