Courageuse, Nancy Huston ! Du courage, en effet, il lui en a fallu pour se mettre à écrire Professeurs de désespoir (publié en 2004 chez Actes Sud / Leméac), salubre entreprise de mise à blanc des noires forêts du néant où sévissent les maitres européens du désespoir, ainsi que leurs affidés. Nancy Huston sait de quoi elle parle pour avoir subi leur influence et s’en être tirée. Moi-même, et contre ma nature, j’ai aussi longtemps été retenu entre les mâchoires de leurs pièges, et j’en garde des séquelles : le soupçon du néant, le sentiment, parfois vif, que l’existence est un leurre absolu, que nous n’existons que pour souffrir et faire souffrir, qu’il eût mieux valu ne point naitre, que tout est comédie, farce lugubre, infection, que Dieu, au lieu d’être mort, n’a jamais existé, ce qui annihile toute morale et me donne licence de tuer si je le désire – et je le désire parfois, tant je bous de n’être que ça, une poussière, un crachat, un étron.
Si j’exagère ? Un peu. Je parle d’états d’âme, d’idées qui me traversent à l’occasion, violentes, que je laisse passer toutefois, sans leur prêter plus d’attention que ça, pour éviter qu’elles ne dégazent en moi.
Je parlais de ma nature. Elle doit être heureuse, dans le fond. C’est elle qui me sauve. Pour ne pas sombrer, je pense très fort à celui que je suis vraiment, au fond, et je l’exalte. L’enfant paisible que j’étais, formidablement aimé par des gens d’une bonté sans calcul, comment a-t-il pu devenir un adulte se réjouissant volontiers du malheur d’autrui, rêvant feu nucléaire, croisades, peste et choléra ? Frustré, admettons. Mais frustré de quoi ? De n’être pas devenu, comme longtemps rêvé, champion cycliste, chanteur à succès, écrivain renommé ? Rien de tel. Ce sont de vieilles lubies adolescentes et je n’ai jamais rien fait pour atteindre ces chimères. Je ne peux donc être frustré du fait de mes échecs, puisque je n’ai rien risqué. Je peux être tenté de maudire, en vrac, mes origines modestes, un milieu peu propice à la découverte et à l’épanouissement des facultés intellectuelles, une trop quelconque Belgique. Je reproche volontiers à mon époque d’être ma pire ennemie, elle qui veut que je paraisse, alors que moi, je veux être, qui que je sois, bon, bête ou brutal, sans être obsédé par celui que j’aurais pu devenir si… si j’avais eu de la fortune (dans tous les sens du terme), si j’avais pu mener à terme des études dignes de ce nom, si j’avais été beau, brillant, spectaculaire, si j’avais été moins ceci (paresseux, rêveur, lent, etc.) et plus cela (volontaire, féroce, subtil, efficace, etc.). Bref, comme n’importe quel ahuri doté de trois grammes de cervelle et de connexions nerveuses suractives, j’ai des griefs à formuler, des procès à intenter, des insultes à répandre et des milliards de têtes sur quoi verser ma bile, ma poix, mes larmes de sang.
Or, cela ne tient pas. Je ne suis pas malheureux. Je n’aime pas trop mon temps et l’humanité m’exaspère, mais j’aime ce phénomène qu’est la vie, ce bizarre, exaltant sentiment que j’éprouve quand je prends pleinement conscience que je suis là, en vie, que je peux sentir en moi sa vivifiante énergie, sa fraicheur. Rien de mystique là-dedans. Il y a que j’ai conservé une faculté enfantine essentielle : la capacité de m’émerveiller. Ce ne sont pas des essais transformés lors d’un match de rugby, ni moins encore la plastique supposée parfaite de telle pute médiatique qui m’émerveillent, non – c’est la vie en soi, le simple et durable fait d’être, en dehors des contingences, en dépit du reste et malgré que puissent tout de même m’atteindre les malheurs de ce monde, malheurs dont la publicité est assurée, vingt-cinq fois plutôt qu’une, par les médias, formidables chambres de résonance, Assommoir des temps modernes. Il y a en moi quelque chose que les balles ni les bombes ne peuvent atteindre, et je l’appelle mon soleil intérieur. Je suis donc un type assez solide au moral. Si je vacille parfois, c’est toujours pour mieux me redresser, plus fort, plus riche. Et pour dire le vrai, plus je m’approche du véritable néant que je découvrirai une fois mort (nous ne sommes pas pressés d’y gouter !), plus je m’éloigne du néant faisandé promu insidieusement (distillé goutte à goutte comme du poison) par les professeurs de désespoir justement épinglés par Nancy Huston dans son livre — ce qui nous ramène à lui.
Non, pas tout de suite. Si, déjà.
Comment le dire ?
Est-ce la vie qui m’a meurtri au point de m’avoir gâché tant et tant de fois, tant et tant d’années, l’existence ? Non, c’est la littérature.
L’ho detto.
L’enfant que j’étais, que je demeure pour l’essentiel (au point de vue des qualités intrinsèques, celles qui font que tel enfant devient tel homme et non tel autre), n’a pu devenir un contempteur de l’humanité que par accident, par erreur d’aiguillage. Cet accident porte un nom, et c’est la littérature. C’est plutôt l’abus de littérature, la fascination pour une certaine littérature, l’abjecte croyance, nourrie au fil de mes lectures, muée en un radical et proliférant cancer de l’âme, que la littérature valait mieux que la vie.
Je ne lisais pas, ou peu. J’étais friand, comme tous les enfants, de livres d’aventures (pour moi, celles de Bob Morane). Ayant cessé dès quatorze ans de fréquenter les établissements scolaires, je n’ai donc pas été contaminé par la littérature officielle et imposée. Sartre et sa Nausée ne m’ont pas atteint avant l’âge d’environ vingt-quatre ans. J’ai lu ce livre après avoir choisi de le lire, et je l’ai relu ensuite, chaque fois avec plaisir. N’ayant pas dû lire Rimbaud à seize ans, je n’ai pas été fasciné par son destin et ne me suis jamais pris pour lui. Lorsque je l’ai lu, j’étais un adulte et tout ce que je trouve génial chez Rimbaud, c’est sa rupture avec la poésie, la littérature. Ses vers sont d’un enfant extrêmement doué, mais d’un enfant. Sa précocité m’épate, son art, sa lucidité, sa goguenardise, mais pas son étoffe, parce qu’il en manquait, fort logiquement. Pas de vernis chez lui, mais du luisant — comme du sperme séché. J’aurais aimé lire les textes d’un Rimbaud mature, d’un Rimbaud un peu moins visionnaire et un peu plus expérimenté, d’un Rimbaud moins ivre, sorti de l’enfance, rangé des branlettes et des enculades. Oh ! je l’ai trouvé… chez Verlaine, chez Marina Tsvetaeva (ou Tsvétaïéva si vous préférez), dans quelques-uns des textes si denses, si vibrants, qu’elles nous a laissés, elle que la vie n’a pas gâtée et qui ne brillait (luisait) pas.
Et un jour, ma foi, j’ai emprunté à la bibliothèque les Considérations intempestives, de Nietzsche. Je l’ai lu comme on dévore un sandwich lorsqu’on n’a pas mangé depuis douze heures, en égarant cornichons et rondelles d’ognon, en me souillant le pantalon de mayonnaise. À la fin du livre, j’étais tout autre. J’étais devenu un philosophe ! Je pétais le feu ! Je devins du jour au lendemain mordant, sarcastique. Je jouissais du pouvoir sur autrui de mes pensées audacieuses, hardiment exprimées. Je me mis à vouloir à tout prix penser à contre-courant. On me disait : Blanc ? Je rétorquais : Noir ! Et mon rire était un rire mauvais. On me montrait un ciel azur ? Je prouvais qu’il était sale. Mon rire sonnait comme le rire d’une gargouille. Un enfant ? Une saleté ! Une femme ? Une conne, une pute, une mère ! Un homme ? Un enculé, un oligophrène, un cadavre de toute façon ! La vie ? Un merdier, un cancer ! Dieu ? Bousillé, mort-né, cucurbitacé !
Entre les points A et Z de ma dégringolade en philosophie, deux ou trois ans et des centaines de livres. J’avais lu, bien sûr, Schopenhauer, passage obligé de tout candidat au suicide. C’est maintenant que je parle de suicide. À l’époque (entre 88 et 93), je parlais de Volonté, de Puissance, de Solitude, de Hauteur et autres lamentables idoles à majuscules. Déjà voué à pas mal de solitude du fait de ma pratique et de mes mœurs nocturnes, je m’y enfonçai. Je vivais en ville, seul, et je n’avais pas d’amis, n’en voulais surtout pas ! J’avais quelques copains qui finirent par se lasser de trouver ma porte close, et j’y vis le signe de ma puissante noirceur, de mon spectral triomphe ! Pas de femme. Quoi faire avec, de toute façon ? Giordano Bruno ne m’y incitait pas, lui, le moine, qui voyait en la femme la preuve de l’existence du démon — un démon puant, une outre à semence, une pouponnière ambulante ! Et je lisais Cioran avec quelle avidité ! Je goutais le style (et je le goute toujours) et la pensée profonde, fulgurante, paradoxale, savoureuse. Je lisais toute une littérature de suicidés : Baudelaire, Artaud, Crevel, Rigaut, etc. Et je retroussais, à la manière d’une hyène, mes babines en lisant Thomas Bernhard, Beckett, Jelinek, Kundera, et d’autres sinon de ce calibre-là, de cette famille-là, la mienne : celle des désespérés. J’ajoute : celle des désespérés élégants. Et pas un seul instant je ne me suis posé la question de savoir si ceux-là qui me promettaient la Grande Santé n’étaient pas en fait de Grands Malades, de singuliers psychopathes, dont il fallait se défier, qu’il fallait lire, oui, mais protégé !
Que s’est-il passé ? Je ne peux tout dire ici. Je détaillerai peut-être un jour, dans un livre que personne ne lira, puisque son auteur ne se souciera pas de mendier un contrat d’édition. Tout figure dans mon journal, de toute manière.
Il s’est passé qu’à force de me mordre le cerveau, de me ronger les sangs, de ne parler qu’à moi-même, de me torturer pour être le moins naturel possible, de m’être coupé du monde et de la grouillante vie, je devins littérairement stérile. Je n’avais pas prévu ça, et je n’avais aucune roue de secours. Je détestais la vie, celle des autres, des moutons, mais je ne pouvais la détester que si la mienne avait un sens. Or, sans l’écriture, sans la perspective d’écrire, je voyais la vie, la mienne cette fois, d’un jour très cru : elle était vide, tragiquement vide. Je n’avais rien, mais j’avais tout perdu. Il me restait… le gaz, l’angoisse, un état général de panique et le sentiment d’avoir un gouffre en face de moi, qu’il fallait me résoudre à y choir, à disparaitre. Disparaitre… L’idée me séduisait jadis, quand j’étais bien fringant, quand j’étais fort assez (en gueule surtout) pour me moquer de la vie. Maintenant que je voyais le gouffre sous mon nez, que les effluves de ses vases me titillaient les naseaux, j’étais soudain moins arrogant, et je me retrouvais comme cette fois, tout enfant, où j’avais perdu de vue ma tante dans un grand magasin, par distraction, et j’avais cru qu’elle m’avait abandonné ou oublié, et je m’étais mis à courir, en pleurs, et j’ai loupé deux marches, si bien que je me suis ouvert le menton (je porte encore la cicatrice).
Ce serait trop long de raconter la suite, et ça m’éloignerait trop de mon sujet.
Schopenhauer, même s’il figure au premier rang des accusés dans le bouquin de Nancy Huston, comme le grand-père et l’initiateur des nihilistes contemporains, écrit tout de même des choses qu’on devrait toujours garder à l’esprit. Ceci par exemple : « […] ce qui arrive à un homme dans sa vie est de moindre importance que la manière dont il le sent, c’est-à-dire la nature et le degré de sa sensibilité sous tous les rapports1. » Il n’y a pas que des faits dans la vie, il y a aussi des perceptions, autant de perceptions que de sensibilités, donc d’individus. Si vous êtes impressionnable, vous souillerez vos culottes à la vue même lointaine d’un ours, et vous vous agiterez de telle sorte que l’ours risque fort de remarquer bientôt de votre présence ; si vous êtes fait d’un bois moins tendre, vous saurez ce qu’il ne faut surtout pas faire : brailler, courir, et vous vous éloignerez sans chercher à montrer à votre copine que vous ne craignez pas les ours. Et le soir, à vos amis, vous raconterez, avec des étoiles dans les yeux, que vous avez vu un ours, et pas en peluche. Pour nos deux témoins, un seul ours, le même exactement, mais deux réactions diamétralement opposées. Je vous laisse deviner laquelle est la moins sotte.
Remplacez l’ours par une œuvre littéraire dans le genre de celles où se sont illustrés Thomas Bernhard ou Elfriede Jelinek (un homme, une femme, deux Autrichiens) : des œuvres où l’on ne respire jamais, où le monde et les humains, à de rares exceptions près, sont flétris comme nuisances absolues. Si vous êtes impressionnable, mais pas trop, sinon vous ne lirez pas dix pages, vous allez dévorer ça et vous regarderez désormais le monde avec leurs regards à eux. Or, ce n’est pas le monde et le vôtre moins encore qu’ils décrivent et conchient, c’est le leur, avec l’expérience qu’ils en ont, avec des névroses qui ne sont en rien celles du commun. Voilà ce qu’il faut savoir. Écrire leur a peut-être sauvé la vie (dans le cas de Bernhard, c’est évident ; Jelinek, je la crois folle à lier, perverse là où Bernhard n’est que vicieux), mais les lire trop intensément peut vous couter la vôtre. Ils ne disent pas la vérité, ils disent leur malaise, le répandent comme purin sur un champs. Voilà ce que reproche à ceux qu’elle appelle les « néantistes » Nancy Huston : de polluer la littérature avec des problèmes personnels, de graves névroses remontant à l’enfance, à des traumatismes individuels. Et en effet, c’est grave, d’autant plus grave que ces écrivains-là, et ceux dont je n’ai rien dit encore, dont Nancy Huston détricote les systèmes (Beckett, Kertész, Kundera, Houellebecq, Angot, Lê, pour ne citer que les plus connus, après Schopenhauer, Cioran, Bernhard et Jelinek) — ces écrivains-là sont portés au pinacle et leurs œuvres influencent un nombre croissant de lecteurs pas toujours formés à la nécessaire distance critique (l’ironie). Et c’est très grave quand de jeunes personnes, la tête pourrie à force de vouloir atteindre les cimes du désespoir, sont acculés au suicide, comme cette jeune femme (Miriam, prénom d’emprunt) que Nancy Huston a connu petite fille radieuse, dévoreuse de tartines, de soleil, de gaieté, qui, jeune fille sous influence (Cioran), s’était mise à écrire de petits textes fort sombres, des aphorismes inquiétants, avant, un « beau » jour, par réel désespoir (et non déprime d’un soir, chagrin, déception amoureuse), d’enjamber son balcon parisien et de sauter dans le vide, pour mieux, sans doute, « danser la danse de la mort » qu’elle ne parvenait pas à danser, vivante…
On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Refrain connu. C’est navrant peut-être, mais c’est ainsi. Je suis le premier à reconnaitre que l’écriture est chez la plupart des écrivains un exutoire. On écrit, faute de pouvoir tuer. On malmène des créatures sur le papier, pour n’avoir pas à molester de vraies personnes. On viole, on assassine, on crache, on éructe par le biais d’un art, et c’est une réaction fort saine, ma foi. Ceux qui nous lisent, comment prennent-ils ça ? Sont-ils prévenus que nous faisons comme si ? Savent-ils que c’est une sorte de catharsis ? Sont-ils affectivement armés pour nous lire avec toute la distance requise ? Il s’en faut ! Je reste sidéré, après vingt-cinq années d’écriture et d’intérêt pour la littérature, par la fascination que notre art exerce sur certains et certaines (surtout certaines, il faut l’avouer). Un écrivain vu comme une idole du rock, c’est ridicule ! Les écrivains sont des handicapés de la vie pour une notable part de la profession, des êtres nerveux, instables, égocentriques, inutiles et fats ; ce sont des petits garçons qui, à défaut de pouvoir rien faire de leurs maigres biceps, de leur sexe parfois, gonflent leurs phrases et grondent, alors qu’un soufflet de rien du tout les enverrait chialer dans les jupes de leur mère, éperdus de honte et de trouille mêlées. Et je ne dis rien des anciennes fillettes, hargneuses, qui se servent de la littérature pour régler son compte à leur passé, avec une violence à mon gout inquiétante. Si j’en disais quelque chose, ce ne serait pas beau à lire.
Je ne prône pas du tout une littérature gentille, que pourraient lire les enfants dès la maternelle, une littérature pleine de douceur et de bonté, une littérature pour les poupées. On peut tout écrire, pour moi (enfin, presque tout). Mais il faut assumer ce qu’on écrit, savoir que, inévitablement, il s’en trouvera qui nous prendront très au sérieux, qui feront peut-être des conneries à cause de nous, gâcheront leurs vies et celles d’autres personnes, sans que nous en sachions rien, du reste (le saurions-nous, nous en ferions pour la rentrée un roman authentique, saignant en diable, et nous nous regarderions dans le miroir avec des airs satisfaits de criminel accompli). Voilà en quoi c’est sérieux, la littérature. On n’écrit pas impunément. Si écrire ne laisse jamais indemne l’auteur (nous sommes tous de grands brulés), nos phrases peuvent agir sur certaines sensibilités comme un fer chaud sur le corps d’un nourrisson. Voilà ce que devrait une fois pour toute comprendre cette écervelée dramatique qu’est Christine Angot, cette pure aliénée, dont j’apprends (qu’on me pardonne, mais je me soucie de la littérature contemporaine comme d’une guigne, donc je ne lis pas tout) que dans son opus majeur (ou considéré tel par d’aucuns), L’inceste, si j’ai bien compris, qu’elle avoue, sans la moindre candeur, éprouver une attirance sexuelle réelle pour sa propre fille, âgée de huit mois, et s’étonne apparemment très sérieusement que son propre père n’ait pas eu envie de la violer, elle, Christine Angot, à cet âge-là ! Je ne suis pas bégueule, mais des choses pareilles, ça ne passe pas. J’ai envie de lui taper dessus, de la faire taire. Des pensées effrayantes peuvent nous troubler, et je suis partisan du refoulement objectif (laisser de telles pensées passer, sans les arrêter, sans leur accorder la moindre importance), mais la qualité d’écrivain ne permet en aucun cas de mettre sur le papier tout ce qui nous passe par la tête. Tout écrire, tel quel, dans sa brutalité informe, cela n’a rien à voir avec l’art, mais avec la psychiatrie. Désolé, mais je refuse d’être considéré comme le confrère de cette personne. Je refuse d’ailleurs absolument de publier, puisque la littérature contemporaine, c’est devenu ça, cette annexe à la fois de poulailler et d’asile psychiatrique. Mon art à moi, ma façon de faire, le soin que je mets à offrir sinon du beau, du moins du sensible et du réfléchi, n’a rien à voir avec ce débraillé du style et de la cervelle. Je renie cette famille décidément trop nombreuse, trop malade. Si je suis un peu fou parfois, c’est par ivresse spirituelle ou intellectuelle seulement. Je ne suis pas dangereux. Jelinek et Angot, en d’autres temps, on les eût colloquées. Elles finiront mal de toute façon. Tant mieux.
J’écris une simple phrase : dix autres surgissent. Je vais encore recevoir des mails du type : « Intéressant votre texte. J’ai lu vingt lignes et c’est vraiment très bien, pas mal pensé, fort bien écrit — mais c’est trop long, mon vieux ! Amitiés. » Texte à peu près fictif… À l’époque de Twitter, mon cher Ygor, rien ne sert d’écrire, il faut communiquer. — C’est que, mon cher Armand, je ne suis pas de mon époque. Je me fiche d’en être, même si je ne suis pas nul dans les techniques modernes de commounicassion’…
Nancy Huston se garde bien, dans son réquisitoire (c’en est un, bien étayé, bien balancé, sobre, percutant et persuasif) de réclamer des mesures contre les délinquants du néant, ces pourvoyeurs de désespoir. Elle constate que cela existe, que cela prolifère, que la drogue du néant séduit plus d’un candidat malgré lui au suicide. Elle s’en désole. Elle hausse le ton parfois, blessée dans son intelligence devant un tel bazar (le mot est assez faible), où des hommes d’un niveau intellectuel élevé (sauf peut-être Houellebecq, mais cette vacherie, c’est signé Ygor Yanka) usent de leur talent pour salir, détruire, vitupérer, polluer, à la manière de ces mômes de la rue, à qui on n’a pas appris le respect du bien d’autrui et sont capables, sans le moindre scrupule, de démolir en cinq minutes et autant de cailloux ce que des heures d’amour, de patience et de soins ont pu édifier. Ils détestent leur vie, si bien qu’ils méprisent la vie en général, professent un désespoir hautain, hargneux, vindicatif, et une solitude revendiquée, une soif d’absolu et de pureté qui donnent assez froid dans le dos, et qui est risible dans le chef d’hommes et de femmes que la nature a pourvu d’un cerveau au départ fonctionnel et bien irrigué. N’ayons pas peur des mots : ce sont des détraqués. La vie ne vaut rien selon eux, mais ils meurent octogénaires et placent leurs économies en lieu sûr. Tout est de la merde, mais ils préfèrent tout de même Bach à je ne sais quel groupe de thrash ou de death metal. On comprend assez vite à qui on a affaire, et d’où vient qu’ils conchient l’existence (en dehors des livres et de la spéculation philosophique, du commérage métaphysique). Nancy Huston le démontre fort bien, faits à l’appui.
C’est parce qu’ils ne sont pas dans la vraie vie qu’ils haïssent tout de la vie ordinaire. Hormis deux ou trois, dont Houellebecq et Angot, aucun n’a jamais eu d’enfant, n’a désiré en avoir (suprême horreur !). Ils peuvent ainsi haïr ceux des autres, puisqu’ils n’ont jamais eu à aimer les leurs, à se soucier de leur santé, de leur éducation, de leur avenir — ce que nous faisons tous avec plus ou moins de sollicitude, en soupirant parfois très fort. Le fait est qu’avoir des enfants, si ce n’est pas reposant, si ce n’est pas tellement désirable quand on aime le silence ou qu’on a besoin de calme pour lire, écrire, rêver — offre cet avantage d’un fort ancrage dans le réel. Qu’on le veuille ou non, quand votre gamin se casse une première fois la gueule à vélo, impossible de demeurer impassible, de penser à Don Quichotte, à Bloom, à Thérèse d’Avila. La plus sublime pièce de Bach n’a jamais soigné la rougeole d’un enfant, et tel magnifique penseur, si subtil dans ses réflexions, habile comme tout à l’écritoire, est un veau dès qu’il s’agit d’utiliser ses mains pour un usage moins noble que le grattage de sinciput.
Il y a certainement des imbéciles parmi les gens qui ne se soucient jamais du verbe, des livres, de Bach et autres merveilles, mais à de rares exceptions près, ce ne sont pas des imbéciles nocifs. Ce ne sont pas eux qui pousseront au suicide, même sans le vouloir vraiment, des êtres un peu tendres venus à eux avec confiance, plein de vie, de santé, de force — et que l’on retrouve après trois ans au bout d’une corde, parce qu’ils ont pris trop au sérieux les vitupérations contre la vie de leurs professeurs, se sont mis à haïr leur propre nature, se sont vus enfermés dans un corps effectivement sujet aux ravages du temps, des maladies — un corps qui transpire, saigne, souffre, éprouve sa pesanteur, n’exhale pas toujours que des parfums, dont une certaine partie s’ouvre à tel moment de la journée pour soulager son propriétaire d’un locataire parfois pressé de sortir. Être un homme (au sens de l’humanité, pas du sexe), c’est accepter de n’être pas un concept, une idée, un être avec des ailes et pas de trou de balle, cette horreur anatomique, c’est consentir aux contraintes de notre très imparfaite nature, car il est possible aussi d’en rire, et même d’en jouir. Que vaut une force qui refuse ses faiblesses, qui les nie ? Comment apprécier un parfum si l’on méconnait la puanteur ? Comment haïr, si on n’a jamais aimé ?
Je pense que les écrivains, ceux du genre dénoncé, et tous les intellectuels tellement détachés des contingences de la trop commune existence, devraient se colleter plus fréquemment avec le quotidien, celui de tout le monde. Leurs idées noires ont toutes les chances de se dissiper bien vite, car les soucis du réel, s’ils nous agacent prodigieusement parfois, ont cette qualité, du fait de leur poids (une facture ne se résout pas, ça se règle, et tant que ce n’est pas fait, elle se rappelle à votre souvenir, augmentée d’un certain pourcentage, ce qu’on appelle une amende), de diminuer, par la distraction qu’ils occasionnent, les tourments véritables ou factices du moi. Facile à dire, mais facile à vérifier aussi. Tant que nous ne sortons pas de la pièce où nous avons chié, nous demeurons incommodés par nos propres miasmes. Un peu d’air, por favor !
Une chose encore sur quoi Nancy Huston insiste à raison, ce sont les rapports louches, difficiles, tendus, entre passion et répulsion, que les néantistes ont eu avec une certaine femme, la première de toutes : leur mère. Ils n’ont pas été désirés, donc ont été rejetés (Thomas Bernhard), ou trop désirés, donc étouffés (Samuel Beckett). Ils ont souffert au pire moment, pendant l’enfance, de carences affectives. Ce n’est pas drôle, je n’en ris pas. C’est un drame, certes. C’est un drame personnel. Ils peuvent en parler, en écrire, là n’est pas la question. Un drame personnel ne justifie en rien une métaphysique du vide, du pire toujours certain. Votre regard sur le monde n’est pas le mien. Vos jugements sans appel sur la médiocrité du monde ne disent rien du monde réel, mais beaucoup du vôtre. Nous n’en voulons pas. Ayez donc le sublime courage de vos diagnostics. Quittez la place. Partez.
NOTES
1. Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Quadrige / PUF, 17e édition, 1985, p. 9
Illustration : Le goût du néant, © Christian Chatard, d’après le poème de Charles Baudelaire, 2008 — avec l’autorisation de l’auteur.
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17 commentaires dans " Nihilistes et Néantistes "
S'abonner au flux rss ou faire un TrackbackQue dire, sinon : excellent texte ? Même si je suis un peu défrisé de vous voir placer Houellebecq et Angot sur la même (basse) étagère !
Pour ce qui est de cet axiome, selon lequel on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, il me semble qu’il conviendrait d’y revenir, de l’examiner d’un peu plus près, de ne pas l’accepter comme argent comptant (ce que je n’ai que trop tendance à faire moi-même, du reste). commencer par tenter de définir ce que peut être un “bon” sentiment, par exemple. Et puis, chaque fois que je relis Proust (on n’est pas plus snob, n’est-ce pas ?), je suis justement frappé par l’extraordinaire bonté qui se dégage de toute son œuvre (bonté qui n’exclut pas les coups de poinçon, bien entendu). Sont-ce de “bons” sentiments ? Autre chose ?
En tout cas, je me suis retrouvé à plusieurs reprises dans votre texte – et je n’étais pas toujours “sur mon bon profil” : ne serait-ce que pour cela, grand merci de l’avoir écrit.
(N’ayant jamais eu la tripe philosophique (et l’ayant souvent déploré par le passé), j’ai échappé presque entièrement à Nietzsche et à Schopenhauer. Apparemment, j’ai eu de la chance : je crois qu’ils m’auraient rendu proprement imbuvable…)
N’y aurait-il que le désespoir face au néant ?
N’y aurait-il que des désespérés qui puissent en parler ?
Est-ce ce qui est écrit qui pousse au meilleur ou au pire ? Ou plutôt ce qu’on perçoit de ce qu’on lit ? Ou rien de tout ça, la littérature n’ayant aucun des pouvoirs qu’on lui prête ?
J’avais envie de poser ici ces quelques questions après la lecture complète et agréable de votre note. Des questions car je ne pourrais qu’avoir des doutes face à d’éventuelles affirmations issues de mes frêles mains d’être humain.
Je m’y risque pourtant : Lire, c’est chercher un sourire. Un sourire de connivence, même face au néant et à son indiscutable réalité.
Combien de fois ai-je souri à la lecture d’un aphorisme de Cioran ou au détour d’une phrase de Houellebecq. Aucun désespoir pour ma part, face au rien, au nul, au vide, juste un sourire.
Accuser l’auteur, n’est-ce pas retirer son cerveau au lecteur ?
Juliette semble morte, Roméo se tue, Juliette se réveille, le voit, embrasse la mort. A qui la faute ?
Les mots ne font rien d’autre que réveiller ou toucher ce qui est présent au préalable, même bien enfoui, en soi.
N’accusons pas les mots de l’auteur mais la crédulité du lecteur.
Au plaisir de vous lire.
Bonjour Cédric, content de vous « revoir ».
Certains auteurs boivent la cervelle de leurs lecteurs après les avoir subjugués. La rhétorique dispose pour cela d’outils éprouvés. Vieille science, la rhétorique, et toujours efficace. Que font les sectes, croyez-vous ? Avec quoi séduisent-elles ? Des mots, de banals mots. J’en ai connu quelques-uns, des types subjugués par le discours.
Il y a des lecteurs intelligents et prévenus (les vieux routiers). Il y a des lecteurs intelligents, mais trop sensibles. Une certaine violence dans les mots peut faire très mal, mais aussi la manière d’agencer ces mots, de les orchestrer. Thomas Bernhard est diabolique dans le genre, un véritable ensorceleur. En plus de matraquer, il ressasse. Si vous êtes psychologiquement fragile (ce qui peut aller de pair avec une certaine intelligence), vous succomberez au charme vénéneux de sa prose, mais vous n’y succomberez pas esthétiquement. Les mots qu’il emploie, ils ont un sens. Hitler aussi subjuguait par la force de son verbe. Et ce n’est pas moi qui compare Bernhard et Hitler, c’est Nancy Huston. Comparaison de méthodes, rien au-delà. Essayez donc de courir le marathon sans entrainement : vous vous effondrerez après dix kilomètres au maximum. Essayez de lire Bernhard sans protection (la distance, l’expérience, la bouteille, le coffre, le volume) : vous allez devenir aussi intransigeant et bouillant de haine que le peintre Strauch, le héros de « Gel ». La lecture de Bernhard a exacerbé les sentiments d’Elfriede Jelinek, de toute évidence. Elle avait déjà un grain, mais son compatriote lui a offert un passeport et des armes… Ceci dit, grand écrivain (Bernhard). Mais que de haine ! Soit, il a de l’humour aussi. Pas Jelinek. Jamais. Elle est glaçante. J’ai peur d’elle.
Vous dites : « Les mots ne font rien d’autre que réveiller ou toucher ce qui est présent au préalable, même bien enfoui, en soi. »
Justement. Mais votre « que » est bien naïf. Un poignard ne fait « que » tuer aussi.
C’est pourquoi j’insiste : on n’écrit jamais impunément. Si des lecteurs courroucés cassaient plus fréquemment la gueule de certains écrivains, ça en ferait peut-être réfléchir quelques-uns.
La littérature s’adresse à l’intellect et aux sens. Les sens, ça dérape vite. Buvez deux litres de bières et vous verrez. Faites une lecture littérale du Coran, et vous éructerez vous aussi contre les chiens chrétiens et les porcs juifs, malgré votre belle intelligence.
Bien sûr que Cioran est parfois très drôle. La langue française l’a humanisé. « Sur les cimes du désespoir » (1934), c’est éprouvant. Le buvable Cioran commence avec « Le précis de décomposition », en 49, son premier livre rédigé en français.
C’est bien de vouloir casser la gueule à Bernhard (virtuellement), à Jelinek (avec une rose, c’est une femme) mais alors il faut aller plus loin,pourquoi ne pas vouloir casser la gueule à des Bloy, des Céline, des Bernanos,des Léautaud (excellents écrivains eux aussi, que j’admire, mais dont parfois les mots et les idées sont encore ou ont été assassins)et pour lesquels je vous vois faire des réserves ou plutôt je vous entends vous livrer à une exégèse parfois paradoxale, que vous n’accordez pas facilement à d’autres, je suis d’accord avec vous ( et si je comprends bien avec Nancy Huston)sur la puissance de la littérature et sur le fait qu’on puisse condamner moralement (encore que “moralement” n’est pas le mot que je voudrais employer ici, mais, sur le champ, je n’en ai pas d’autre) un écrivain, à condition que ce soit sans hiérarchie préalable de nos goûts, de nos convictions ou de nos options politiques ou sociales, sinon ça revient à faire de la littérature un simple prolongement de la politique.
Merci pour votre commentaire, Henri.
Je pense que frapper Jelinek avec une rose lui déplairait plutôt, étant donné ses gouts. Un piano sur la gueule et on n’en parle plus. Et puis c’est vous qui dites que c’est une femme. À ce degré-là de violence, ce n’est plus une femme, et Bloy à côté d’elle semble un chérubin.
Des mots assassins chez Léautaud ????
Attendez, là… Le sujet n’est pas de fesser ou de museler tous les garnements de la littérature, mais de fustiger une catégorie précise d’écrivains : les nihilistes, les professeurs de désespoir, vu que c’est le sujet du livre à partir duquel j’ai rédigé ma note. J’ai beau me fouiller, je ne vois pas où les 4 zozos que vous citez professent le désespoir, le dégout de la vie. Ce n’est pas la violence que je condamne, c’est l’ivresse du dégout, l’exaltation du pus, la mise en glaire du monde et des hommes. Je préfère un vrai tueur à un promoteur de désespoir.
Il faut noter aussi, c’est important, que la moitié au moins des auteurs mis en joue dans mon article font dans l’autofiction, donc dans le réel. Ce que raconte la très hideuse Angot à propos de sa fille au berceau… Elle parle bien d’elle-même, et le prénom de sa fille est donné (son véritable prénom), ce n’est pas un personnage. Si elle avait mis ce propos dans la bouche d’un personnage de fiction, sans qu’on puisse soupçonner qu’elle répand là un fantasme digne d’un solide traitement psychiatrique et chimique, je n’aurais rien dit, sinon que je trouvais ça glauque ou malsain. C’est en quoi la fille est maladroite, d’une lourdeur pathétique. Une fiction aurait eu bien plus de force. Il va de soi qu’une « Recherche du temps perdu » non romancée, que Proust nous aurait donnée sous la forme d’un témoignage objectif, en recopiant scrupuleusement ses notes, ça n’aurait été rien de plus qu’une chronique mondaine sans intérêt pour nous. Proust est un créateur, un artiste, et Céline aussi, dans un autre genre. Immenses tous les deux. Houellebecq ? Angot ? Jelinek ? Madrépores, varechs et limules !
J’ai envie d’approfondir quelques réflexions qui me viennent.
Fondamentalement, le lecteur est le maître, ou alors l’esclave mais que de lui-même.
Il faut tout de même marquer fortement la différence entre des mots et une arme. L’intention de celui qui écrit n’a pas le même poids que l’intention de celui qui face à soi tient une arme à la main.
La littérature, ce ne sont que des mots, tous les imbéciles du monde peuvent continuer à écrire, ça ne m’atteint en rien ; par contre, si, ne serait-ce que deux imbéciles viennent chez moi, poignard à la main et idées lâches en tête, il me faudra réagir.…et intelligemment.
Des mots peuvent, en effet, être des poignards dans certaines circonstances, mais c’est le lecteur qui est alors le meurtrier, j’insiste également.
Les mots peuvent être poignards ou friandises ou rien, cela, indépendamment de l’intention de l’auteur . L’intention du lecteur prime, c’est lui qui dirige volontairement ou non, consciemment ou non, ce qu’il fait des mots…Le lecteur peut faire des mots d’un désespéré quelque chose d’agréable ou d’intéressant à lire. Un autre lecteur, en plein désespoir celui-là, peut, à la lecture d’une œuvre pleine de bons sentiments, décrivant le bonheur d’un couple et les beautés du monde, écrite avec les meilleures intentions par un auteur très heureux, avec femme, enfants et labrador, sentir monter en lui une angoisse existentielle le poussant, pourquoi pas, à se jeter par la fenêtre…
Un lecteur « courroucé » ne fait que donner de l’importance aux mots de l’auteur qu’il a lu.
Mais bon, évidemment, je préférerais que tout le monde soit heureux et gentil, avec cœur pur et pensées sereines, qu’il n’existe pas de lecteur influençable, crédule ou faible, ni d’adolescents suicidés d’avoir été quittés.…
Mais je préfère de loin, étant donné l’impossibilité d’étendre le monde des Bisounours à la planète entière, que les imbéciles et les désespérés et les méchants et les mauvais écrivains continuent d’écrire plutôt qu’autre chose. Je préfère aux attentats politiques en Autriche, les mots de haine envers l’Autriche.
Au plaisir…
Bon alors Yanka, je m’en excuse, je crois que j’ai extrapolé tout en croyant être en plein dans le sujet, c’est-à-dire la force entraînante de la littérature, j’ai cru que mettre un écrivain quel qu’il soit, ante mortem ou post mortem, en face de ses responsabilités était votre sujet, alors que vous ne vouliez parler que des nihilistes, mais quand même permettez moi cette réflexion sur le danger (au sens physique) des mots,et sans vouloir amoindrir votre thèse que je comprends parfaitement, il me semble que les nihilistes et Bernhard en particulier sont bien peu dangereux par rapport à ceux que je citais, il me semble que humainement parlant, les pousse au crime, idéologues, militaristes, antisémites ou racistes, sont infiniment plus redoutables (par les coupables qu’ils désignent et les militantismes sanglants qu’ils peuvent susciter) et ont fait plus de victimes que les nihilistes que vous citez, à peine ai-je écrit, militariste que je dois bien entendu exclure de ma liste Léautaud, mais malgré ce que vous en dites, certains mots de Léautaud (à la fin de son journal littéraire et dans la période de l’occupation où je vous le concède les mots n’avaient peut être pas le même sens, mais un écrivain a-t-il une excuse pour le sens des mots) font froid dans le dos. On peut admirer tout en blamant, en littérature en tout cas.
comme ton texte et triste,sans force,tout droit sorti de la littérature que maintenant tu hais.tu as gardé Céline et à moitié Bernard .Dans le livre “Thierry” deMarc Cholodenko(né en 1950)il dit nous étions tous parti avec modèle Céline et Bernard et avions poursuivi la manière de T Bernard.(avant le parti pris des choses d’heiddeger)
Et comme on sent l’impuissance d’écrire un livre désiré.et quel sont les auteurs du bohneur qu’on peut lire,as-tu eu le temps de les lire,et pourquoi cette conversion?elle vient de toi ou d’autres?que tu trouves osant parler,mais pas tout à fait vraiment écrire une oeuvre de poids.Tu étais nihiliste qu’es-tu devenu?as-tu lu “passage à la ligne” et“de la ligne,“le livre du bohneur” ou l’autobiographie de Powys,et hans henry janh n’est t’il pas l’écrivain le plus nihiliste,ou peut être le plus décadent ou toutefois à le lire:dérangeant.et verlaine danse la yanka dans une saison en enfer,et la démission de la poésie de son temps c’était quand?au Rimbaud?pour moi à la deuxième déclaration au poste de police,là c’est fini,on met au propre la saison et on part.Je sais plus si tu as écrit un livre,et si oui me sera t’il heureux.Et ce n’est pas l’auteur ou le lecteur qui fait le bien ou le mal c’est dieu,l’auteur sème le lecteur moisonne dieu fait croitre.
Saine réaction. Et utile témoignage. Merci.
Absolument lumineux, parfaitement équilibré, une mise en balance de tous les contrepoids philosophiques disponibles, qui plus est avec légèreté et maitrise…
Perfect! Et cerise… même pas long ni lourd!
Vous venez de me conforter dans cette décision que j’ai prise de ne pas tenir de blog! Tout y est…!
Je n’ai lu aucun des livres évoqués dans ce billet mais grâce à vous c’est comme si je les avait tous lus. Je vous en remercie encore plus vivement puisque grâce à votre texte, c’est comme si vous les aviez lus pour moi!
Je n’en fais pas complexe ni mystère, je n’ai pas d’attrait particulier pour la littérature, je n’ai d’intérêt que pour le langage, celui qui parle du réel, donc je me coltine le réel, comme vous dites, je préfère ça aussi… plus dur mais plus sain, plus formateur, plus constructif, plus risqué.… Bref, vous êtes dans le vrai du vrai… Je suis, par contre, contrits à l’idée que vous vous êtes tapé une sacrée enfilade d’abjections couchées sur velin avant de l’avoir perçu.
Mais comme semble le dire le filigrane de votre analyse:
Soyons ce que nous sommes et ne soyons que cela…!
Vous êtes, donc? Et bien m’en voila fort aise!
Je reviendrais!
Salutations…
PS: Me relisant, je me rend compte que je suis injuste et moqueur… C’est plutôt votre patience à lire le néant sans y tomber qui vous a donné cette plume, assurement!
Je voudrais répondre à tout le monde, mais ce n’est pas possible, d’autant moins que je reçois aussi par mail des réactions pas mal intéressantes. Réglons cependant le cas Bob…
Mon cher Bob, une première chose : vous me tutoyez. Venant d’un personnage aussi désagréable que vous, je prends ça pour du mépris et non pour de la désinvolture.
Seconde chose. Vos commentaires se ressemblent tous, ici ou chez le Stalker : logorrhée, délire verbal manifeste. Vous n’incitez pas à la discussion. Vous semblez n’avoir pour but que d’asséner.
Pour le reste…
Je n’ai jamais dit que j’avais été nihiliste. Faut pas pousser. J’ai parlé de désespoir. Et là encore, faut voir lequel. Rien d’absolu, rien de vital : un désespoir qui ressemble à du désenchantement, tel celui qui frappe un nombre considérable d’artistes ou d’intellectuels vers la trentaine (en gros), quand il se rendent compte enfin que le monde ne s’adaptera jamais à eux, à leurs rêves démesurés de puissance, que le monde est ce qu’il est, plus ou moins plat et décevant, et qu’il leur faudrait au contraire s’adapter au monde, consentir au monde, essayez d’y vivre, bon an mal an. Le désenchantement ou la désillusion proviennent de cette révélation : le soufflé qui retombe, une sorte de déconfiture personnelle, une découverte du leurre dans lequel nous pataugions et qu’il est dur d’accepter, d’autant plus dur que souvent, l’illusion a pour fondement non pas tant la naïveté du personnage que l’exacerbation de son esprit, de ses sens, par une certaine littérature. On lit Nietzsche et on se sent puissant, un surhomme, on pète le feu, on rugit. On regarde la vie de Nietzsche, on voit l’existence assez triste d’un pauvre type, incapable de séduire une femme, un impuissant qui s’est vengé de ses frustrations par la philosophie, d’une manière certes magnifique, mais qui doit nous inciter à plus de méfiance vis-à-vis de son œuvre, pas du tout en adéquation avec ce qu’était le bonhomme Nietzsche. Schopenhauer, même chose. Et que dire de Ladislav Klíma ! Une terreur en philosophie, un pleutre dans la vie, qui prodiguait des titres à tout le monde, s’excusait de tout, était d’une timidité et d’une politesse assez peu en accord avec la brutalité et la radicalité de son discours. Alors bien sûr on peut le lire, et Nietzsche et Schopenhauer, mais il faut savoir qui ils étaient vraiment et les ramener sur terre, au lieu de nous laisser entrainer par eux dans un ailleurs qui n’est pas le monde, mais une vision pessimiste et déformée du monde. Vous voulez savoir ? Ils étaient des minables. Personnellement, ça me les rend plutôt sympathiques, plus humains. C’est leurs œuvres dont je me méfie, des impératifs que j’y trouve, ce mépris de frustrés pour la terre entière, dont il n’ont de cesse de dénoncer la médiocrité. Mais où est-elle vraiment, cette médiocrité ? Si je vous traite de con, ça ne veut pas dire que vous êtes con, ça veut dire que je le pense. Nuance ! Si bien que quand Schopenhauer maltraite les femmes, par exemple, d’une façon tout de même ridicule venant de la part d’un homme qui n’en a pas touchées beaucoup et n’en connaissait guère, je ne me sens pas tenu de croire qu’il dit sur elles la vérité. En fait, son opinion sur les femmes n’a pas plus d’intérêt, philosophiquement parlant, que les miennes sur la reproduction des bouquetins, un domaine où je n’ai aucune compétence.
Lorsqu’on comprend que le monde ne s’adaptera jamais à nos rêves, deux choix possibles : s’enferrer, devenir un forcené de la négation, une tête brulée, soit un individu à peu près infect. Ou bien, et c’est l’option que j’ai choisie, vous acceptez le monde tel qu’il est, vous acceptez d’en être, vous reconnaissez que dans le jeu vous n’êtes qu’un pion. Que se passe-t-il alors ? Vos épaules tombent, donc votre tête se redresse, parce que vos angoisses imbéciles décrochent, comme les fruits pourris d’un arbre malade : vous êtes libéré. Vous pouvez vivre, enfin ! Et cela ne signifie pas que vous consentiez à vivre médiocrement. Vous êtes une grenouille et le monde est un bœuf. On peut vivre pleinement une vie de grenouille…
Sauf Houellebecq, Angot et Jelinek, j’aime tous les auteurs mis en joue, en particulier Cioran, Beckett et surtout Thomas Bernhard. Mais lorsque je lis ce dernier, je le ramène à sa dimension humaine, je vois le pauvre type qui n’a probablement jamais touché une femme de sa vie, qui vivait avec sa « tante » (Hedwig Satavianicek), une femme plus âgée que lui de… 37 ans (elle a 56 ans, lui 19), avec qui il vivra jusqu’à sa mort en 84 (34 ans de vie commune) et qui lui servira de mère, d’infirmière, de bonne et d’oreilles, avec qui il n’aura jamais de relation intime plus poussée. Quand je lis Bernhard, je suis donc méfiant. Parce que je connais sa vie, je ne cesse de voir l’homme derrière, et je comprends ce qui motive sa détestation de tout (sauf Bach). Il exprime non la vérité sur le monde (l’Autriche, les femmes, les enfants, etc.), mais son malaise au sein de ce monde qui le rejetait enfant. Il ne cesse d’ailleurs de revivre son cauchemar, de le ressasser, de chercher à s’en débarrasser via l’écriture. C’est une thérapie (vouée à l’échec), un exutoire. On voudrait que je voie le monde avec son regard à lui, prétendument lucide ? Non, merci.
Je ne vous réponds pas sur le reste, car ce sont des sommations.
Je connais un peu Hans-Henny Jahnn. Est-ce de lui que vous parlez ?
Bien qu’approuvant votre distance critique face aux discours de ces merveilleux misanthropes, je me demande dans quelle mesure vous ne vous méprenez pas sur la nature exacte de l’essai de N. Huston, qui me paraît un condensé de pensée positive gnan gnan tout-à-fait dans l’air du temps, et je vous invite à lire le texte “La colère d’une mère” de François Ricard paru dans son recueil “Chroniques d’une époque loufoque” paru il y a de cela quelques années je le crains et sans doute difficilement trouvable.
Je vous lis parfois, en silence, tant l’acuité de la réflexion et la richesse des références m’imposent un respect qui se passe de mots (des miens, surtout, tant je suis loin de cette ampleur).
Mais l’évolution de votre regard sur le nihilisme et la désespérance est tellement identique à ce que j’ai pu ressentir que je ne peux qu’ajouter la plate expression de mon plein accord. Il m’a fallu huit ans pour me libérer du diktat de la détestation du monde, de cette pose mortifère de blasé, qui désenchante aussi bien le réel (les philosophes que vous citez), que la littérature (l’imposture du Nouveau Roman par exemple) et qui, en mon cas, stérilisa toute velléité créatrice.
Je ne sais si je dois avoir honte de citer ici l’auteur qui m’a “sauvée” par la lumineuse caresse de son regard et de son verbe, tant il est moqué par beaucoup d’intellectuels comme l’archétype du niaiseux. Mais ayant pu expérimenter à maintes reprises que le ridicule ne tuait pas, je me risque à nommer Bobin.
PS : Le détail sur la première chute de vélo du fruit de ses tripailles m’a fait sourire :
1°) par la coïncidence chronologique avec celle du mien, il y a quelques semaines à peine.
2°)par sa totale justesse, car il manque parfois à ceux qui n’ont jamais craint pour la vie qu’ils ont donnée une capacité d’empathie fondamentale.
“pensée positive gnan-gnan” : combien de fois ne m’a-t-on pas brandi cette réticence facile, lorsque je m’attaquais à faire l’éloge de ce livre, le meilleur pour moi de Nancy Houston. Mais lisez le donc ! éprouvez ses couleurs, ses morsures, ses craintes, sa sensibilité, ses révoltes. Ygor dit “courageuse” et je le remercie de ce terme car il en faut, étant femme qui plus est, pour se libérer des idées que l’on se fait d’une littérature valable : virile, forte, couillue, suffisante, proclamée (et Jelinek ne le démentirai pas)et affronter ces mauvais baiseurs pour qui une femme qui fait l’éloge de la vie (et des bébés, mais oui je vous entends ricaner…)est forcément une romancière gnan-gnan pour lecteur en mal d’émerveillements.
Nancy Houston est à la hauteur des auteurs qu’elle convoque, elle a sûrement d’ailleurs porter leurs couleurs, elle sait de quoi elle parle, seulement ce carnaval ne lui plaît plus, elle a confié ses couilles à l’homme qu’elle aime et choisi de combattre en femme.
Une auteur s’épanouit. Et j’en profite encore.
Et oui…la litté rature !
«Non, non, non ! Il n’était plus amoureux d’elle ! Il se sentait seulement, après l’avoir vue ce matin, entre ses ciseaux et ses soieries, se préparant pour la réception, incapable d’échapper à son souvenir ; elle ne cessait de lui revenir comme un dormeur qui ballotterait contre lui dans un wagon de chemin de fer ; ce qui n’était pas être amoureux bien sûr ; c’était penser à elle, la critiquer, recommencer, trente ans après, à essayer de l’élucider. Ce que l’on pouvait dire d’évident à son propos, c’est qu’elle était mondaine ; elle était trop préoccupée de son rang social, de bonne société, de réussite dans le monde – c’était la vérité d’une certaine façon ; elle l’avait reconnu devant lui. (Vous pouviez toujours lui faire admettre les choses si vous en preniez la peine, elle était honnête.) Elle disait bien qu’elle détestait les rombières, les radoteurs et les ratés, ce qu’il était lui-même sans doute ; elle pensait que les gens n’avaient pas le droit de s’avachir, les mains dans les poches, il fallait faire quelque chose, devenir quelqu’un ; et ce beau monde, ces duchesses, ces vieilles comtesses chenues que l’on rencontrait dans son salon, et qui étaient à cent lieues de représenter quoi que ce soit pour lui, incarnaient pour elle la réalité. Lady Bexborough, avait-elle dit un jour, se tenait droite (comme d’ailleurs Clarissa ; elle ne se relâchait en aucun sens du terme ; elle était droite comme une flèche, un peu rigide à dire vrai). Elle disait qu’ils avaient une sorte de courage qu’elle respectait de plus en plus à mesure qu’elle prenait de l’âge. Il y avait beaucoup de Dalloway dans tout cela naturellement ; c’était imprégné d’esprit civique, d’Empire britannique, de réforme des tarifs douaniers, bref l’esprit de la classe dominante n’avait pas manqué de déteindre sur elle. Avec deux fois plus d’intelligence que lui, il fallait qu’elle voie les choses avec son regard à lui –une des tragédies de la vie conjugale. Avec l’esprit qu’elle avait, il fallait toujours qu’elle cite Richard –comme si on ne savait pas à la virgule près ce que pensait Richard en lisant le Morning Post du matin ! Ces réceptions, par exemple, elle ne les donnait que pour lui, ou pour l’idée qu’elle se faisait de lui (pour rendre justice à Richard, il aurait été plus heureux comme agriculteur dans le Norfolk). Elle faisait de son salon une sorte de lieu de rencontre ; elle avait du génie pour cela. Maintes et maintes fois, il l’avait vue entreprendre quelque jeune homme inexpérimenté, le tourner et le retourner, l’éveiller ; le lancer. Naturellement, des quantités de gens sans intérêt s’agglutinaient autour d’elle. mais des gens insolites apparaissaient inopinément ; parfois un artiste ; parfois un écrivain ; curieux gibier dans cette atmosphère. Et il y avait derrière tout cela un réseau de visites, de cartes à déposer, de gentillesses à faire aux gens ; courir partout avec des bouquets de fleurs, des petits cadeaux. Untel allait en France –il fallait lui trouver un coussin pneumatique ; elle y laissait son énergie ; tout ce commerce incessant qu’entretiennent les femmes de son genre ; mais elle s’y prêtait avec sincérité, naturelle d’instinct.
Curieusement, elle était parmi les esprits sceptiques les plus convaincus qu’il ait rencontrés et peut-être (c’était une théorie qu’il avait échafaudée pour l’expliquer, si transparente par certains aspects, si insondable par d’autres), peut-être se disait-elle : puisque notre race est condamnée, enchaînés que nous sommes à un vaisseau qui sombre (jeune fille, ses lectures favorites étaient Huxley et Tyndall, et tous deux affectionnaient ces métaphores nautiques), puisque tout cela n’est qu’une mauvaise blague, tenons au moins notre rôle ; allégeons les souffrances de nos compagnons d’infortune (Huxley encore) ; décorons le cachot de fleurs et de coussins pneumatiques ; soyons aussi convenables que possible. Les dieux, ces criminels, n’en feront pas toujours à leur tête –son idée sur la question étant que les dieux, qui ne perdaient jamais une occasion de blesser, de contrarier et de gâcher les vies humaines, étaient sérieusement déconcertés si vous vous comportiez quand même comme une grande dame. Cette phase avait succédé directement à la mort de Sylvia –cette horrible histoire. Voir votre propre sœur mourir écrasée par un arbre (entièrement par la faute de Justin Parry –à cause de sa négligence) sous vos yeux, une jeune fille elle aussi à l’aube de la vie, la plus douée d’entre elles disait toujours Clarissa, c’était assez pour vous rendre amère. Par la suite, elle n’était peut-être plus aussi formelle. Elle pensait que les dieux n’existaient pas ; que personne n’y était pour rien ; ainsi elle se constitua cette religion d’une athée qui faisait le bien par amour du bien.
Et bien sûr elle profitait intensément de la vie. C’était sa nature de tirer plaisir des choses »
IRLment,
MF
http://www.youtube.com/watch?v=9tgxIWgJ_DE
PS : in Mrs Dalloway, de Virginia Woolf, il va de soi. Ris!
Tout d’abord félicitation pour votre article.
J’ai aussi lu le livre, qui m’a intéressé car je verse plutôt du côté nihiliste.
Et j’avoue ne pas avoir compris comment, si ce n’est pas la plongée dans la norme et le quotidien, l’auteur a pu changer si elle fut bel et bien disciple du néant. C’est une frontière de laquelle on ne peut revenir sans renier une partie de la pensée, de la logique. Et c’est bien ainsi que Hudson a procédé : elle ne justifie pas ses oppositions contre les écrivains du néant par des arguments intellectuels mais seulement par de l’émotionel. De la même manière le délire sur la mère est absurde et pitoyable : l’un est l’opposé de l’autre et a les mêmes effets, et tous ceux qui ont eu droit au même rapport à la mère qui n’ont pas fini disciples du néant? Ceux là on les oublie alors?
En fait de connaissance de cette pensée l’auteur prouve que ce n’était qu’une tendance d’un individu rebelle, mais le problème c’est qu’elle semble croire que tous ceux qui partagent la pensée nihiliste seraient comme elle. De même elle occulte nombre de penseurs majeurs de cette philosophie : les pyrrhonistes, sceptiques, stoiques, cyniques, mais aussi des penseurs plus modernes comme Caraco ou Messtavic (pour ce dernier la découverte de son oeuvre date peut-être d’après la publication de “professeurs de désespoir”).
Ensuite elle réduit le nihilisme à un spleen un peu teinté de philosophie, comme elle se trompe! Alice aux pays des merveilles par exemple est un livre des plus nihilistes et en rien désanchanté. Pourquoi est-il nihiliste? Parce qu’il ouvre sur l’impossibilité de distinguer le vrai du faux, ceci est encore plus avéré puisqu’il a eu une suite où Alice continua de croire en ses rêves.