« Souviens-toi que tu étais poussière et que tu me dois 500$ »
Comme n’importe quel tenancier de blog, je me soucie parfois de statistiques. Peu me chaut d’avoir 12, 503 ou 1489 visiteurs quotidiens. Une bonne moitié de mes visiteurs ne font d’ailleurs que passer ou repasser, quelques secondes tout au plus. Quelques-uns lisent vraiment, et ce sont ces visiteurs-là qui m’intéressent. En fait, ils m’intriguent. Pourquoi me lisent-ils ? C’est que mes articles, s’ils sont plutôt rares, ont ce mérite d’être longs (« trop loooongs… » soupire une voix intérieure). Si j’étais payé au mot, je gagnerais bien ma vie, et le lecteur s’il achetait mes phrases en aurait pour son bel or… au moins pour la quantité du propos ! En quoi, par exemple, mes joutes solitaires avec le très peu réputé et très quelconque Raphaël Denys sont-elles susceptibles d’intéresser le lecteur ? Je n’en sais fichtre rien. Je pense tout de même que, bah ! je n’écris pas trop mal pour un gars qui ne peut se vanter d’avoir usé même un seul pantalon sur les bancs de l’école. Je n’étais pas un cancre, mais un élève très moyen, notoirement nul dans le domaine mathématique et à peine intéressé (je mens) par le français, la géographie, l’histoire, les langues mortes et vivantes. Mais pour faire et surtout réussir des études, il faut être au minimum moyen en tout. J’étais moyen en tout, sauf en sciences où j’étais nul, par désintérêt plus que par bêtise, si bien que je fus prié par mon défunt père d’aller gagner des sous dans la vraie vie au lieu d’usurper ma qualité d’étudiant.
À 14 ans, j’entrai donc en apprentissage. Je retournerai au bout d’un an à l’école, pour six mois et de nouvelles bavures qui me valurent de quitter, définitivement cette fois, l’école et son mortel ennui. Voilà, je m’ennuyais à l’école. Je n’apprenais rien ou pas grand-chose des pédagogues assermentés. Leur savoir n’était pas vain cependant, enfin pas moins vain que n’importe quel savoir à visée pédagogique, mais ils n’avaient pas le truc, l’étincelle, la flamme susceptible de passionner un énergumène dans mon genre, à l’imagination très vive et quelque peu fantaisiste. C’étaient des fonctionnaires, avec des cervelles de fonctionnaires et des manières et des salaires et des épouses de fonctionnaires. Comprenez qu’ils bandaient peu dans l’existence et faisaient peu bander. Je ne manquais cependant pas de dispositions certaines, dues à mon éducation (je passe les détails, c’est trop compliqué). Quand, à douze ans, j’entrai à la grande école, je fus, suite aux tests liminaires, versé dans la section A4 des professionnels, pour apprendre un métier dans le fer ou dans le bois. Je fus rattrapé de justesse grâce à l’intervention d’un homme qui me connaissait un peu, car nous étions voisins dans mon village, et qui allait devenir mon prof de latin : Gabriel Spirlet. Il avait estimé, à juste titre, que je valais mieux que la section A4, sorte de bazar où étaient relégués les crétins et les patauds, entre autres cas sociaux. M. Spirlet — que nous appelions Spirletumus et qui fumait des pipes avec du tabac Clan, très odorant — fut mon premier sauveur. Le second s’appelait Julien Rongvaux, mon prof de français, un passionné de verdure et de vocabulaire. Celui-là avait noté à mon égard plusieurs choses : que je n’étais pas aussi mauvais que mes piteuses rédactions lui laissaient voir sur le plan orthographique, car j’avais beaucoup d’imagination et possédais déjà un certain art du récit. Nous avions eu un thème libre et alors que mes camarades avaient sué littérairement sur des cueillettes de champignons et autres récits très quotidiens, j’avais mis en scène une vente aux enchères à laquelle je n’avais jamais assisté, non plus qu’à aucune autre d’ailleurs, et qui m’avait sans doute été inspirée par la très expressive chanson de Bécaud. Ce jour-là, je remportai le droit de voir ma rédaction figurer dans le journal trimestriel de ma classe, ce dont je fus très fier, bien que légèrement honteux d’avoir dupé mon prof sur la réalité de mon expérience de la vente aux enchères. M. Rongvaux, dont je ne perturbais pas le cours, parce que je respectais l’homme, à la fois ferme et bon, m’avait pour ainsi dire pris sous son aile et il avait surtout eu la géniale idée de réduire mes velléités perturbatrices en me mettant en valeur par le biais d’un trésor que j’étais seul à posséder, soit un dictionnaire Micro-Robert, cadeau de ma tante pour mon entrée à la grande école. Le dictionnaire officiel de la classe était un Larousse dont le préposé était un élève chaque fois différent, choisi parmi l’élite de la classe. J’avais, moi, le privilège insensé d’être le préposé immuable au second dictionnaire de la classe, le mien propre. Ainsi, chaque fois que M. Rongvaux priait un quelconque Jean-Louis Copus ou Alain Broeckx de vérifier un terme dans le Larousse, j’étais appelé en seconde ressource et en renfort pour lire la définition du même mot dans mon Robert version light, ce qui donnait ensuite lieu à de passionnantes discussions sur le sens des mots, leurs acceptions. De par ma position, je corrigeais en quelque sorte le Larousse, et le verdict du Micro-Robert était ainsi toujours très attendu, comme la sentence du jury d’assises.
En seconde année, hélas ! j’eus pour titulaire de classe le prof de maths, un sadique nerveux (je n’ai connu comme profs de maths que des sadiques, c’est bizarre) dénué du moindre charisme, impitoyable et rancunier, qui avait l’art d’exciter en moi, par sa seule vue, le pire, tant et si bien que je redoublai mon année pour, la suivante, me retrouver avec une ombre de moustache, des pulsions masturbatoires et un je-m’en-foutisme scolaire à peu près total. J’entrai donc en apprentissage chez un artisan boulanger-pâtissier, sadique lui aussi. En neuf mois, j’appris surtout à faire la vaisselle, à frotter les platines, à nettoyer l’atelier et à écraser les cafards qui pullulaient. Un beau jour, las d’être la peu consentante victime des coups de pelles à enfourner dont croyait devoir m’honorer mon patron (parce que je n’allais jamais assez vite à son gout), je me levai alors qu’il faisait nuit encore, comme à mon habitude, mais au lieu de me rendre au boulot, je pris le train pour Bruxelles où j’errai, puis pour Liège où ma sœur ainée habitait. Fugue d’une semaine dont je ne conserve pas un tellement bon souvenir. Je ne voulus plus entendre parler de la boulangerie. Retour sur les bancs de l’école pour deux trimestres, le premier brillant, le second désastreux. Passons, passons… Et c’est ainsi que je commençai à travailler sur des chantiers, puis en usine. Dures expériences que je ne voudrais point revivre mais que je suis content d’avoir vécues, car elles m’ont forgé mine de rien le caractère et m’ont permis de découvrir tôt certains aspects de la vraie vie, comme la roublardise des patrons et la mesquinerie du monde ouvrier.
Et me voici, vingt-cinq ans plus tard, en train d’écrire (un retour aux sources vives de mon enfance et une réaction), en train d’être lu par toutes sortes de gens pas mal plus diplômés que moi (c’est assez facile) et qui, sauf erreur, semblent gouter ma prose, sinon parfois mes idées, s’il m’arrive d’en avoir (je ne le fais jamais exprès, les idées m’échappent comme un rot). Je n’écris jamais comme je rêve d’écrire, soit d’une manière plus incisive, plus sèche, plus froide, sans me perdre sur les bourbeux sentiers de la mélancolie. Un jour, peut-être… Je me reconnais un petit talent, un certain art d’écrire, d’agencer avec plus ou moins de bonheur les phrases en usant d’un vocabulaire adéquat et plutôt riche, sans fioritures excessives, mais avec des détours, des plongées et contre-plongées, de soudaines focalisations — mais rien au-delà, ou pas grand-chose. Combien de fois ne me suis-je pas entendu dire : « Avec le talent que tu as… » ou « Comment un écrivain aussi talentueux que toi peut manquer à ce point de confiance ? » Je n’en sais rien. Je constate seulement que si je suis très exigeant vis-à-vis de moi-même quant au style (si je connais mes limites actuelles, je sais aussi de quoi je suis capable et je refuse de m’illustrer en-deçà), je suis mon premier critique et détracteur. Jamais content, toujours bougon. Une de mes phrases favorites : « Oui, c’est pas mal écrit, mais… » Tout est dans le « mais », comme le ver dans la pomme. Toujours, j’ai le sentiment que je pourrais mieux faire avec davantage de… d’application, d’intelligence, de talent, de force et que sais-je encore ? Perfectionniste, voilà, donc névrosé (quand ma squaw va lire ceci, elle va me faire de gros yeux, ça va discuter sec et je conclurai à ma brutale manière par un fougueux : « De toute façon, même si j’ai du talent, ce qui reste à démontrer scientifiquement, ça n’intéresse personne, ce que j’écris, ni sur le fond ni dans la forme, et si jamais ça intéressait quelqu’un, ce serait probablement un professeur, un psychiatre ou un pendu, soit un digne représentant de la bêtise et du faux, un notable du Rien, un ministre du Vent, un professionnel du Ratage ! » Alors elle, dépitée : « Ce que tu peux être con, parfois… » Et moi, avec au fond des yeux une gourmandise perverse de verrat s’apprêtant à dévorer l’ordure : « Naturellement que je suis con ! Très, très con même, et je revendique bien fort ma connerie, ni plus ni moins épaisse que la croute terrestre. Il suffit de me regarder d’ailleurs : un beau con bien cabochard, lourd comme un bœuf, lent comme un âne et triste comme un évier bouché ! ») Enfin, ces sortes de choses. On peut rire, c’est fait pour.
J’en reviens à mon point de départ et à mes statistiques qui me permettent au moins de savoir que certains lecteurs sont assidus, qu’ils lisent mes articles jusqu’au bout. Je préfère dix fidèles lecteurs à cent-cinquante coquins toujours tellement pressés qu’ils sortent à peine entrés, venus Dieu sait quoi faire, tout sauf lire, apparemment. Je l’ai signalé déjà : mon activité littéraire ne se limite pas au blog. Le blog vient en troisième lieu après la fiction et le journal. L’expérience me plait, car elle me permet de développer certaines réflexions (je suis bref dans mon journal et je n’encombre pas mes fictions de réflexions). Dans mon journal, par exemple, mes impressions après avoir lu La route de McCarthy tiennent en trois lignes. Je me suis mis au défi d’en écrire davantage et de livrer tout de suite aux lecteurs le fruit mûr et cogité de mes réflexions. Ça m’a pris trois jours et si je ne suis pas sûr d’avoir dit des choses très pertinentes, j’ai dit ce que j’avais à dire d’une manière littérairement satisfaisante, et nul ne peut me reprocher d’avoir salopé mon ouvrage. Le blog me sert aussi de vitrine, des fois qu’un éditeur au nez fin passerait (rêvons, chers amis, ça ne coute rien). Après vingt-cinq années d’écriture, je ne me suis pas ruiné et je n’ai pas enrichi la Poste en bombardant les éditeurs de manuscrits. C’est un autre métier, ça, envoyeur de manuscrits. Et ce métier-là m’ennuie, pouvez pas savoir. Je reste donc là dans mon coin, bien paisible, bien obscur, et j’écris, car je suis inapte au reste.
Paisible certes, et obscur plus encore — mais aux aguets. Je suis à ma manière un petit stratège et je ne dévie pas de ma route. Je ne vendrais pas mon âme au Stalk… euh, au Diable, pour un peu de notoriété. Je ne pourrais pas, comme Didier Goux, prêter ma plume. Je préfère la voie sèche, avec tous les risques que cela comporte (de ne jamais être édité, faute non de talent, mais d’assiduité auprès des éditeurs, vu qu’après tout 80% des livres qui sortent — et je suis aimable sur le pourcentage comme sur la notion de « livres » — sont écrits par des souillons manifestes et des prêcheurs de baraquements forains). Si les éditeurs se préoccupaient de littérature au sens noble et apparemment désuet du terme, moins de livres sortiraient et nous y verrions plus clairs. Nous n’aurions plus à souffrir les émois (et moi et moi et moi) de telle romancière obsédée par son reflet dans le miroir, ni les grandiloquents hoquets de tel auteur en pâmoison devant sa propre intelligence, ni… ni… ni… !
Assez causé ! J’en viens à l’objet de ma note. Je consultais donc mes statistiques ce matin et j’étais surpris, alors que ma dernière note date du 28 juin, par le nombre soudain de visiteurs et par leur qualité de lecteurs (des stations de 25 à 50 minutes). Et je comprends qu’il s’est passé quelque chose — mais quoi ? Aurait-on parlé de moi à la télé ? Non, bien sûr. Je regarde alors la provenance de mes soudains lecteurs et je vois : Le Magazine Littéraire. Hein ? Le Magazine Littéraire, le vrai, celui-là que je lis depuis 1984 ? Oui, Môssieu ! Je vais voir sur le site en question et dans une catégorie « Les blogs », je vois que mon p’tit Opus XVII à moi tout seul est à l’honneur tout seul sous le label flatteur « critique », avec cette brève (et plus flatteuse encore) mention : « Un blog littéraire majeur de la sphère française ». Alors, là, je dégringole de ma chaise et me retrouve le cul au plancher, en train à la fois de me pincer et de rire comme seul un idiot peut rire. Un blog littéraire majeur de la sphère française, ils ont écrit, dans Le Magazine Littéraire ! C’est la gloire, Grégoire ! À nous les dollars, Oscar !
Vanité, certes, mais aussi ironie (voir le titre et les tags de cet article). Je ne vais pas bouder non plus mon petit plaisir, surtout s’il me vaut des lecteurs de qualité (je ne me plains pas des miens, mais j’aime assez les nouvelles têtes), de futurs fidèles qui, de par leur seule et attentive présence, me forceront à demeurer vigilant. Bienvenue à ceux-là et merci au Magazine Littéraire.
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7 commentaires dans " Memento mori "
S'abonner au flux rss ou faire un TrackbackBravo pour cette étonnante publicité, surtout que les blogs entourant le vôtre (pas moins de… deux, quel empan !) n’ont pas exactement la qualité de vos opus.
Gageons que les gars du ML remarquent que vous n’êtes pas le seul à tenir un bon blog : Noël, Monti, d’autres encore (dont le très regretté Dominique Autié) et bien évidemment celui du Dém… d’Asensio, pourquoi me gêner pour le dire ?
Ah !
Comment : de fil en fil, une recherche, des articles, la Zone puis vos notes.
Pourquoi (rester, revenir, rester) : pour la clarté de vos écrits, la justesse tout le temps cherchée (et à mes yeux, trouvée), la palette très large de vos tons (je ris souvent, et émue, touchée, piquée) et peut-être surtout pour votre capacité de tolérance mais irriguée tout le temps de principes forts ; une alchimie rare.
Au final une cohérence à méditer.
Vilaine Isabelle, vous m’avez fait rougir ! ;-)
Isabelle a, je crois, tout dit.
Mais je vais essayer d’utiliser quelques uns de mes mots pour vous expliquer pourquoi je flâne si souvent sur votre blog.
J’aime, je vous l’ai déjà dit, votre écriture. J’y trouve quelque chose comme de la bonhommie, de la simplicité. Je vous lis et j’ai l’impression d’être chez vous, bien accueilli, chez quelqu’un d’humble et de bienveillant.
Mais comme dirait notre cher chef d’Etat français : “simplicité ne veut pas dire simplisme”.
Votre écriture est savoureuse et elle a une âme. Que vous nous racontiez vos déboires avec Vebret ou la bande à Sollers, ce dont dans l’absolu, je me moque complètement, je prends du plaisir à vous lire.
Et surtout, continuez à prendre votre temps pour accoucher de longs billets. C’est toujours un plaisir.
Ygor, je suis content pour vous. Il est bien temps que votre talent pour l’écriture soit signalé en dehors d’internet.
Comme les autres commentateurs j’apprécie votre talent, votre exigence, votre ironie, votre liberté de parole donc de pensée.
Au plaisir de continuer à vous lire.
Samuel
Ah, oui, c’est la gloire ! Encore mieux que ma semaine de staritude sur ma radio suisse romande !
Quant à ma plume, je ne la monnaie que parce que je la sais sans valeur ou à peu près.
Cher Ygor, il y a moins d’une minute, par la vertu d’une faute de frappe, j’ai trouvé un mot-valise “spécial Québécois”. Je vous le livre en première exclusivité mondiale :
ASIATUQUE : bonnet chinois.