(Suite et pas fin de mon texte Maleak I.)

Mante religieuse (© Éric Bégin)

Un jour, c’était il y a long­temps, j’avais 18 ans et je me suis marié. Par­don, mais je ne me suis jamais vanté de toujours faire des choix judi­cieux. Qui pis est, je me suis marié sans y être contraint (vous savez, cette chose répu­gnante qu’on appelle un bébé), avec une femme impos­sible, de trois ans et demi mon aînée (à cet âge-​​là, ça compte). « Impos­sible » est un terme bien faible pour décrire « la chose ». Je ne tiens d’ailleurs pas à par­ler d’elle. Le sujet m’y contraint, et j’en suis bien fâché.

Avant de deve­nir ma femme, elle était la sœur de mon beau-​​frère, et c’est par lui que je l’ai connue. Leur père était mort quelques années plus tôt, en Bel­gique, de la… mala­ria ! Né au Congo belge de parents hol­lan­dais, il avait pour la pre­mière fois posé le pied en Europe pour y faire ses études (logé, nourri, blan­chi — bref, entre­tenu par une femme plus âgée qu’il lar­gua sitôt ses études ache­vées pour rega­gner son Afrique ché­rie). À Stan­ley­ville (Kisan­gani) où mon ex-​​femme nai­tra en 1959, son père avait une plan­ta­tion et quelques nègres pour le ser­vir, qu’il trai­tait avec les égards de la schlague, comme tout bon colon qui se res­pecte. Il était ento­mo­lo­giste et four­nis­seur du Musée Royal de l’Afrique Cen­trale à Ter­vue­ren, près de Bruxelles. En 1960, fin juin, le Congo devint un état indé­pen­dant. Dès juillet, muti­ne­ries, mas­sacres et com­pa­gnie. De nom­breux Belges durent fuir le pays. Quelques-​​uns furent pas­sés au fil de la machette. Mon ex-​​beau-​​père, qui n’avait fran­che­ment rien à se repro­cher et qui aimait à sa façon bour­rue les nègres, ne crut pas au dan­ger, si bien qu’il refusa de quit­ter le pays comme on le lui conseillait, où il était né et où il mour­rait, foi de colon ! Il n’y crut pas, jusqu’au jour où son plus proche voi­sin, sur le che­min de l’aéroport vers quoi il filait avec de la diar­rhée dans le fond de son pan­ta­lon, arrêta sa jeep en catas­trophe devant chez lui et lui hurla de décam­per, car les nègres arri­vaient, la machette très en verve. Mon ex-​​beau-​​père n’eut que le temps d’emporter deux can­tines, quelques cou­ver­tures, sa cara­bine, sa femme et ses enfants (dont celle que j’épouserai vingt ans plus tard), et zou ! dans l’avion, des­ti­na­tion le plat pays.

Il y avait alors en Bel­gique une vaste cam­pagne de vac­ci­na­tion, contre la variole, je crois. N’étant pas assujetti à la sécu­rité sociale du pays, puisqu’il n’y tra­vaillait pas, Ray­mond C. ne put faire vac­ci­ner ses enfants, à sa grande fureur. L’homme, déjà pas­sa­ble­ment ombra­geux, prit la Bel­gique en totale exé­cra­tion (ce que je conçois et com­prends). C’est avec ce caractère-​​là et cette haine magni­fique qu’il éleva, en les conta­mi­nant bien, ses enfants. Il était libé­ral, à fond la caisse, et d’un anti­clé­ri­ca­lisme rare, viru­lent. Il était aussi raciste, hélas ! Ces trois mala­dies assez peu bénignes, comme on en convien­dra aisé­ment, il les com­mu­niqua à ses enfants, et d’autres valeurs, plus sym­pa­thiques, comme le gout de la nature et de la débrouillar­dise, avec exer­cices obli­ga­toires sur le ter­rain. Le dimanche, par exemple, il emme­nait ses enfants dans la forêt de Soignes et ses hautes futaies de hêtres, ses cham­pi­gnons et autres « bilu­lus » (insectes). Ce n’était pas pour s’y pro­me­ner en mâchouillant des brin­dilles, non. Il leur appre­nait à tout iden­ti­fier, d’une manière impres­sion­nante, à en juger par les connais­sances de mon ex-​​femme dans les domaines de la bota­nique, de la myco­lo­gie et de l’entomologie. Il lâchait les enfants dans la forêt et ils devaient ren­trer seuls à la mai­son, à quelques kilo­mètres de là, dans un délai imparti. Je ne sais ce que vaut la méthode sur le plan de la morale, mais elle donne d’excellents résul­tats et un sens de l’orientation fabuleux.

L’été 1976 fut cani­cu­laire en Bel­gique. L’ancien colon tomba gra­ve­ment malade. On ne lui trouva rien de connu sous les belges lati­tudes. Son état empira. Le can­cer l’avait déjà bien rongé quand on décou­vrit qu’il avait bête­ment fait une rechute de palu­disme, pro­voquée par les fortes cha­leurs, et que le mal, non diag­nos­tiqué, donc non soi­gné, avait dégé­néré en can­cer géné­ra­lisé. Ray­mond fit au monde ingrat ses adieux et s’en fut sous terre gésir un peu.

Je n’ai donc pas connu le redou­table indi­vidu. J’ai par contre fort bien connu sa redou­table fille. J’en ai même fait ma femme, au moins trois ans durant, soit un bref cau­che­mar qui se pro­lon­gea vingt loooooongues et odieuses années, à cause du gosse que nous avions fini par faire, par ennui. Comme je vous ai pré­senté la bête, vous pen­sez : une intel­lec­tuelle emmer­dante au pos­sible, une enquiqui­neuse à cer­velle hyper­tro­phiée. Euh, pas vrai­ment, et je m’y connais un peu. Aucune cer­velle en fait, mais beau­coup de nerfs. Une tonne de nerfs dans une petite bonne femme d’à peine cinquante kilos (dont cinq de che­veux). Quelque chose de fou. Et avec ça, maniaque, obsé­dée par le ran­ge­ment, la pro­preté. Et bru­tale dans ses rela­tions avec autrui. Ses yeux… Jamais rien vu d’aussi froid. J’en fré­mis encore. Et cet air bra­vache qu’elle pre­nait pour ago­nir d’injures à peu près tout le monde et pour n’importe quel motif. Toujours affai­rée, les bras comme agi­tés de tics, une exas­pé­rante manière brève et sèche de tous­ser et l’art de se mou­cher toutes les dix secondes avec des mou­choirs qu’elle enfouis­sait dans les manches de ses che­mi­siers, dont elle bour­rait les poches de son pei­gnoir, dont elle gar­nis­sait le poêle lorsque, par bon­heur, elle avait le rhume, et c’était fréquem­ment, l’hiver. J’ai fini par l’appeler par son nom : L’insecte. Je devais avoir iden­ti­fié le virus, parce que c’est la seule mouche de mon esca­drille qui attei­gnait son but, la piquant pour de bon, déclen­chant, comme on le devine, une rage noire pour moi pro­vi­den­tielle, car alors, tan­dis qu’un calme hyper­olym­pien me gagnait, elle per­dait sou­dain le contrôle et son iro­nie méchante, pour som­brer, au sens strict, dans la gros­siè­reté, une gros­siè­reté à ce point extra­va­gante qu’elle n’avait sur moi aucun effet, sinon de me conten­ter très fort, de me diver­tir, de me per­mettre d’étudier au plus près, au plus vif de ses mœurs sin­gu­lières, l’étonnant ani­mal qu’est une hys­té­rique en colère.

Raciste, comme son père, sur­tout vis-​​à-​​vis des Noirs. D’une manière éhon­tée, pro­vo­ca­trice. Nous vivions heu­reu­se­ment dans une petite ville arden­naise où le Noir ne cou­rait pas les rues. Je me sou­viens tou­te­fois d’une anec­dote. Nous n’étions pas encore mariés. Nous voici dans un train, quit­tant Bruxelles. En face de nous sur la banquette prend place un Noir. Hor­reur ! Un beau Noir pour­tant, bien lisse, l’air fort aimable et sou­riant — pire : propre. Je voyais bien qu’elle le regar­dait avec hos­ti­lité, tan­dis que lui, inno­cent comme tous ceux de sa race, me dévi­sa­geait, moi, avec une tendre bon­hom­mie et un air de curio­sité gran­dis­sante. Affable de nature, je lui sou­ris. Le scé­lé­rat en pro­fita pour me poser, avec un luxe de pré­cau­tions et une gen­tillesse éton­nante (misé­rable, va !), une ques­tion à laquelle je n’avais pas eu le loi­sir encore de pen­ser (d’ailleurs, en ces temps éloi­gnés, je ne pen­sais pas encore, pas même que j’étais sans doute con) et qui ne laissa pas de beau­coup m’impressionner par sa per­ti­nence. Le noir coquin vou­lait savoir si nous, les Blancs, nous dis­tin­guions entre nous par natio­na­li­tés sur des cri­tères ethnico-​​physiologiques. Bref, pour le dire sans que le Stal­ker me traite d’universitaire sti­pen­dié : est-​​ce que, à tout hasard, sans échanges ver­baux, un Belge pou­vait dis­tin­guer à leurs traits un Ita­lien d’un Espa­gnol, un Polo­nais d’un Anglais, une Let­tonne d’une Alle­mande ? Mes yeux s’arrondirent. Ma foi, je n’avais jamais songé à une telle éven­tua­lité. Je lui répon­dis donc qu’il était plu­tôt facile de ne pas confondre un Por­tu­gais avec un Nor­vé­gien, ou un Alle­mand avec un Français (à cause du doigt de mous­tache sous le nez des Alle­mands et du béret coif­fant les crânes français), mais qu’il fal­lait être très fort pour recon­naître à l’œil un Danois au milieu d’un trou­peau de Fin­lan­dais, ou un Napo­li­tain d’un habi­tant de Gui­marães. Nous com­men­cions lui et moi à bien nous bidon­ner quand la chose à côté de moi se mani­festa ver­ba­le­ment. Je ne me sou­viens plus, bien sûr, des pro­pos tenus, mais ils étaient clai­re­ment déso­bli­geants pour mon nou­vel ami : « On sait bien, vous les Noirs, que… ! » Et autres ama­bi­li­tés. D’ailleurs elle a sans doute dit « nègres » au lieu de « Noirs », elle avait cette audace. Le gars en face se rem­bru­nit. Il crut à une blague, quelque chose comme une caméra cachée. Ce n’en était pas une, et ma pro­mise pro­fita de la stu­pé­fac­tion du pauvre abruti pour lui repro­cher d’avoir eu cet incroyable tou­pet de lui adres­ser la parole, à ses yeux une souillure indé­lé­bile. Et lui, trop poli déci­dé­ment pour être hon­nête, d’essayer de rai­son­ner cette dingue, de lui faire com­prendre et admettre qu’elle y allait un peu fort et que son racisme était tout de même exces­sif. Moi, si je ne me tai­sais pas, je ne par­lais pas non plus, ali­gnant des « Mais… ! » indi­gnés qui lais­saient de marbre la future épouse et conso­laient à peine Jean-​​Joseph (il avait une tête à se pré­nom­mer ainsi, comme tous les Noirs). J’étais sous le choc, comme on dit, à la fois de décou­vrir à quel point on pou­vait être hardi dans la vilé­nie, et de me voir inca­pable de réagir comme il aurait fallu, soit en lui claquant ma main dans la gueule, à cette sor­cière. Je tolère qu’on puisse avoir des humeurs racistes, qu’on bou­gonne à la vue d’un fort contin­gent de Zou­lous en cos­tume et cra­vate, mais cette haine arro­gante, cette gros­siè­reté, ce mépris de l’autre… !

Pourquoi l’ai-je épou­sée, alors ? Si je le savais ! Par bêtise, dirons-​​nous pour nous tirer pres­te­ment de ce mau­vais pas, la queue pas raide du tout entre deux quilles fla­geo­lantes. Elle m’avait dépu­celé, et comme j’étais très bête, j’ai cru bon devoir la récom­pen­ser par une alliance et une rapide sta­tion devant le maire (car le mariage était une reli­gion pour elle et j’étais le pre­mier imbé­cile à lui avoir sug­géré l’idée très sau­gre­nue d’une union conju­gale). J’ai dû l’aimer par­fois, bien qu’elle ne fît jamais rien pour se rendre aimable. Je jouais au foot alors et je m’occupais d’écologie, à une époque où ce n’était point la mode et où les écolo­gistes por­taient encore la barbe et les che­veux gras. Sans doute m’aimait-elle aussi, entre deux éter­nue­ments et trois mou­chages. Elle me trou­vait dif­fé­rent des autres (celle-​​là, on me l’a sor­tie cent fois, pour mieux me repro­cher ensuite de n’être pas comme tout le monde, le genre pas sor­table, noc­turne quant aux mœurs, bavard une heure, taci­turne la sui­vante, drôle à mou­rir sou­dain, puis triste sans rai­son appa­rente, etc.). La vérité, c’est que je cher­chais à m’émanciper de mon père, homme sans méchan­ceté comme sans cha­leur, bourru de l’aube à la brune, d’une insup­por­table ladre­rie, qui me spo­liait du fruit de mon tra­vail, vu que je devais lui remettre tout mon salaire et tra­vailler dur, le samedi soir, pour qu’il consen­tît, non sans gro­gner, non sans me remettre dans les oreilles son dis­cours pré­féré sur la jeu­nesse qui ne pense qu’à s’amuser, à me don­ner 200 francs (5 €) pour ma sor­tie heb­do­ma­daire, alors qu’il rece­vait de ma main, chaque mois, les 16 ou 18.000 francs que j’avais gagnés à la sueur de mon front, par mon tra­vail dans l’usine de pneus de son beau-​​frère, où lui-​​même, au sor­tir de la Guerre, avait buché un temps. Ce père dont je suis si peu le fils, que je n’ai jamais aimé, qui me tou­cha tou­te­fois la seule fois où je le vis à ma merci, soit quelques jours avant sa mort, sur­ve­nue en novembre 1996 (il était hos­pi­ta­lisé, can­cer par­tout, et por­tait une couche, ce à quoi je ne m’attendais pas, car je l’avais toujours connu cos­taud et en train) — je devais le fuir ou bien lui aban­don­ner ma peau, le lais­ser me les­si­ver. Je choi­sis, parmi cent issues pos­sibles, la pire d’entre elles : le mariage. Avec une folle.

(À suivre)

NOTES

Illus­tra­tion © Éric Bégin


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