(Suite et pas fin de mon texte Maleak I.)
Un jour, c’était il y a longtemps, j’avais 18 ans et je me suis marié. Pardon, mais je ne me suis jamais vanté de toujours faire des choix judicieux. Qui pis est, je me suis marié sans y être contraint (vous savez, cette chose répugnante qu’on appelle un bébé), avec une femme impossible, de trois ans et demi mon aînée (à cet âge-là, ça compte). « Impossible » est un terme bien faible pour décrire « la chose ». Je ne tiens d’ailleurs pas à parler d’elle. Le sujet m’y contraint, et j’en suis bien fâché.
Avant de devenir ma femme, elle était la sœur de mon beau-frère, et c’est par lui que je l’ai connue. Leur père était mort quelques années plus tôt, en Belgique, de la… malaria ! Né au Congo belge de parents hollandais, il avait pour la première fois posé le pied en Europe pour y faire ses études (logé, nourri, blanchi — bref, entretenu par une femme plus âgée qu’il largua sitôt ses études achevées pour regagner son Afrique chérie). À Stanleyville (Kisangani) où mon ex-femme naitra en 1959, son père avait une plantation et quelques nègres pour le servir, qu’il traitait avec les égards de la schlague, comme tout bon colon qui se respecte. Il était entomologiste et fournisseur du Musée Royal de l’Afrique Centrale à Tervueren, près de Bruxelles. En 1960, fin juin, le Congo devint un état indépendant. Dès juillet, mutineries, massacres et compagnie. De nombreux Belges durent fuir le pays. Quelques-uns furent passés au fil de la machette. Mon ex-beau-père, qui n’avait franchement rien à se reprocher et qui aimait à sa façon bourrue les nègres, ne crut pas au danger, si bien qu’il refusa de quitter le pays comme on le lui conseillait, où il était né et où il mourrait, foi de colon ! Il n’y crut pas, jusqu’au jour où son plus proche voisin, sur le chemin de l’aéroport vers quoi il filait avec de la diarrhée dans le fond de son pantalon, arrêta sa jeep en catastrophe devant chez lui et lui hurla de décamper, car les nègres arrivaient, la machette très en verve. Mon ex-beau-père n’eut que le temps d’emporter deux cantines, quelques couvertures, sa carabine, sa femme et ses enfants (dont celle que j’épouserai vingt ans plus tard), et zou ! dans l’avion, destination le plat pays.
Il y avait alors en Belgique une vaste campagne de vaccination, contre la variole, je crois. N’étant pas assujetti à la sécurité sociale du pays, puisqu’il n’y travaillait pas, Raymond C. ne put faire vacciner ses enfants, à sa grande fureur. L’homme, déjà passablement ombrageux, prit la Belgique en totale exécration (ce que je conçois et comprends). C’est avec ce caractère-là et cette haine magnifique qu’il éleva, en les contaminant bien, ses enfants. Il était libéral, à fond la caisse, et d’un anticléricalisme rare, virulent. Il était aussi raciste, hélas ! Ces trois maladies assez peu bénignes, comme on en conviendra aisément, il les communiqua à ses enfants, et d’autres valeurs, plus sympathiques, comme le gout de la nature et de la débrouillardise, avec exercices obligatoires sur le terrain. Le dimanche, par exemple, il emmenait ses enfants dans la forêt de Soignes et ses hautes futaies de hêtres, ses champignons et autres « bilulus » (insectes). Ce n’était pas pour s’y promener en mâchouillant des brindilles, non. Il leur apprenait à tout identifier, d’une manière impressionnante, à en juger par les connaissances de mon ex-femme dans les domaines de la botanique, de la mycologie et de l’entomologie. Il lâchait les enfants dans la forêt et ils devaient rentrer seuls à la maison, à quelques kilomètres de là, dans un délai imparti. Je ne sais ce que vaut la méthode sur le plan de la morale, mais elle donne d’excellents résultats et un sens de l’orientation fabuleux.
L’été 1976 fut caniculaire en Belgique. L’ancien colon tomba gravement malade. On ne lui trouva rien de connu sous les belges latitudes. Son état empira. Le cancer l’avait déjà bien rongé quand on découvrit qu’il avait bêtement fait une rechute de paludisme, provoquée par les fortes chaleurs, et que le mal, non diagnostiqué, donc non soigné, avait dégénéré en cancer généralisé. Raymond fit au monde ingrat ses adieux et s’en fut sous terre gésir un peu.
Je n’ai donc pas connu le redoutable individu. J’ai par contre fort bien connu sa redoutable fille. J’en ai même fait ma femme, au moins trois ans durant, soit un bref cauchemar qui se prolongea vingt loooooongues et odieuses années, à cause du gosse que nous avions fini par faire, par ennui. Comme je vous ai présenté la bête, vous pensez : une intellectuelle emmerdante au possible, une enquiquineuse à cervelle hypertrophiée. Euh, pas vraiment, et je m’y connais un peu. Aucune cervelle en fait, mais beaucoup de nerfs. Une tonne de nerfs dans une petite bonne femme d’à peine cinquante kilos (dont cinq de cheveux). Quelque chose de fou. Et avec ça, maniaque, obsédée par le rangement, la propreté. Et brutale dans ses relations avec autrui. Ses yeux… Jamais rien vu d’aussi froid. J’en frémis encore. Et cet air bravache qu’elle prenait pour agonir d’injures à peu près tout le monde et pour n’importe quel motif. Toujours affairée, les bras comme agités de tics, une exaspérante manière brève et sèche de tousser et l’art de se moucher toutes les dix secondes avec des mouchoirs qu’elle enfouissait dans les manches de ses chemisiers, dont elle bourrait les poches de son peignoir, dont elle garnissait le poêle lorsque, par bonheur, elle avait le rhume, et c’était fréquemment, l’hiver. J’ai fini par l’appeler par son nom : L’insecte. Je devais avoir identifié le virus, parce que c’est la seule mouche de mon escadrille qui atteignait son but, la piquant pour de bon, déclenchant, comme on le devine, une rage noire pour moi providentielle, car alors, tandis qu’un calme hyperolympien me gagnait, elle perdait soudain le contrôle et son ironie méchante, pour sombrer, au sens strict, dans la grossièreté, une grossièreté à ce point extravagante qu’elle n’avait sur moi aucun effet, sinon de me contenter très fort, de me divertir, de me permettre d’étudier au plus près, au plus vif de ses mœurs singulières, l’étonnant animal qu’est une hystérique en colère.
Raciste, comme son père, surtout vis-à-vis des Noirs. D’une manière éhontée, provocatrice. Nous vivions heureusement dans une petite ville ardennaise où le Noir ne courait pas les rues. Je me souviens toutefois d’une anecdote. Nous n’étions pas encore mariés. Nous voici dans un train, quittant Bruxelles. En face de nous sur la banquette prend place un Noir. Horreur ! Un beau Noir pourtant, bien lisse, l’air fort aimable et souriant — pire : propre. Je voyais bien qu’elle le regardait avec hostilité, tandis que lui, innocent comme tous ceux de sa race, me dévisageait, moi, avec une tendre bonhommie et un air de curiosité grandissante. Affable de nature, je lui souris. Le scélérat en profita pour me poser, avec un luxe de précautions et une gentillesse étonnante (misérable, va !), une question à laquelle je n’avais pas eu le loisir encore de penser (d’ailleurs, en ces temps éloignés, je ne pensais pas encore, pas même que j’étais sans doute con) et qui ne laissa pas de beaucoup m’impressionner par sa pertinence. Le noir coquin voulait savoir si nous, les Blancs, nous distinguions entre nous par nationalités sur des critères ethnico-physiologiques. Bref, pour le dire sans que le Stalker me traite d’universitaire stipendié : est-ce que, à tout hasard, sans échanges verbaux, un Belge pouvait distinguer à leurs traits un Italien d’un Espagnol, un Polonais d’un Anglais, une Lettonne d’une Allemande ? Mes yeux s’arrondirent. Ma foi, je n’avais jamais songé à une telle éventualité. Je lui répondis donc qu’il était plutôt facile de ne pas confondre un Portugais avec un Norvégien, ou un Allemand avec un Français (à cause du doigt de moustache sous le nez des Allemands et du béret coiffant les crânes français), mais qu’il fallait être très fort pour reconnaître à l’œil un Danois au milieu d’un troupeau de Finlandais, ou un Napolitain d’un habitant de Guimarães. Nous commencions lui et moi à bien nous bidonner quand la chose à côté de moi se manifesta verbalement. Je ne me souviens plus, bien sûr, des propos tenus, mais ils étaient clairement désobligeants pour mon nouvel ami : « On sait bien, vous les Noirs, que… ! » Et autres amabilités. D’ailleurs elle a sans doute dit « nègres » au lieu de « Noirs », elle avait cette audace. Le gars en face se rembrunit. Il crut à une blague, quelque chose comme une caméra cachée. Ce n’en était pas une, et ma promise profita de la stupéfaction du pauvre abruti pour lui reprocher d’avoir eu cet incroyable toupet de lui adresser la parole, à ses yeux une souillure indélébile. Et lui, trop poli décidément pour être honnête, d’essayer de raisonner cette dingue, de lui faire comprendre et admettre qu’elle y allait un peu fort et que son racisme était tout de même excessif. Moi, si je ne me taisais pas, je ne parlais pas non plus, alignant des « Mais… ! » indignés qui laissaient de marbre la future épouse et consolaient à peine Jean-Joseph (il avait une tête à se prénommer ainsi, comme tous les Noirs). J’étais sous le choc, comme on dit, à la fois de découvrir à quel point on pouvait être hardi dans la vilénie, et de me voir incapable de réagir comme il aurait fallu, soit en lui claquant ma main dans la gueule, à cette sorcière. Je tolère qu’on puisse avoir des humeurs racistes, qu’on bougonne à la vue d’un fort contingent de Zoulous en costume et cravate, mais cette haine arrogante, cette grossièreté, ce mépris de l’autre… !
Pourquoi l’ai-je épousée, alors ? Si je le savais ! Par bêtise, dirons-nous pour nous tirer prestement de ce mauvais pas, la queue pas raide du tout entre deux quilles flageolantes. Elle m’avait dépucelé, et comme j’étais très bête, j’ai cru bon devoir la récompenser par une alliance et une rapide station devant le maire (car le mariage était une religion pour elle et j’étais le premier imbécile à lui avoir suggéré l’idée très saugrenue d’une union conjugale). J’ai dû l’aimer parfois, bien qu’elle ne fît jamais rien pour se rendre aimable. Je jouais au foot alors et je m’occupais d’écologie, à une époque où ce n’était point la mode et où les écologistes portaient encore la barbe et les cheveux gras. Sans doute m’aimait-elle aussi, entre deux éternuements et trois mouchages. Elle me trouvait différent des autres (celle-là, on me l’a sortie cent fois, pour mieux me reprocher ensuite de n’être pas comme tout le monde, le genre pas sortable, nocturne quant aux mœurs, bavard une heure, taciturne la suivante, drôle à mourir soudain, puis triste sans raison apparente, etc.). La vérité, c’est que je cherchais à m’émanciper de mon père, homme sans méchanceté comme sans chaleur, bourru de l’aube à la brune, d’une insupportable ladrerie, qui me spoliait du fruit de mon travail, vu que je devais lui remettre tout mon salaire et travailler dur, le samedi soir, pour qu’il consentît, non sans grogner, non sans me remettre dans les oreilles son discours préféré sur la jeunesse qui ne pense qu’à s’amuser, à me donner 200 francs (5 €) pour ma sortie hebdomadaire, alors qu’il recevait de ma main, chaque mois, les 16 ou 18.000 francs que j’avais gagnés à la sueur de mon front, par mon travail dans l’usine de pneus de son beau-frère, où lui-même, au sortir de la Guerre, avait buché un temps. Ce père dont je suis si peu le fils, que je n’ai jamais aimé, qui me toucha toutefois la seule fois où je le vis à ma merci, soit quelques jours avant sa mort, survenue en novembre 1996 (il était hospitalisé, cancer partout, et portait une couche, ce à quoi je ne m’attendais pas, car je l’avais toujours connu costaud et en train) — je devais le fuir ou bien lui abandonner ma peau, le laisser me lessiver. Je choisis, parmi cent issues possibles, la pire d’entre elles : le mariage. Avec une folle.
(À suivre)
NOTES
Illustration © Éric Bégin
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5 commentaires dans " Maleak II "
S'abonner au flux rss ou faire un Trackback..” l’été 76 fut caniculaire en Belgique”.. en France aussi.. et mes souvenirs sont encore plus mauvais que les vôtres…
très beau texte..
Lisant votre texte je suis étonné par le courage dont vous fîtes preuve. Fut-il le fruit d’une méconnaissance du danger ? Texte fort bien fait comme toujours.
Pas méconnaissance, mais bêtise pure, je n’ai de honte aucune à le reconnaitre. J’ai fait dans ma vie des choix curieux, et je n’en regrette au final aucun, car j’apprends toujours de mes expériences, fussent-elles négatives, comme ce mariage précoce avec ce… cette… hum, disons créature, pour ne point paraitre grossier. On me répute sage, parce que je suis calme de nature, mais je suis un sauvage avec des gouts pas possibles, surtout en matière féminine. Une femme doit me faire bouillir, sinon je meurs d’ennui. J’ai donc ce talent de dénicher toujours des femmes pas franchement reposantes. Mais bon, hein, pour le repos, j’ai l’éternité devant moi…
Merci cher Ygor, pour ces précisions.
Bien d’accord avec vous. Il ne faut pas se mettre en couple pour se reposer !
L’enfer du couple.
On peut avantageusement approfondir le sujet par ce livre de Ludwig Lewinsohn, publié chez Phebus, au temps où JP Sicre y officiait encore.
La préface de l’éditeur (Sicre) est ainsi faites:
“The Case of Mr Crump — …et se voit jeter à la figure son manuscrit dans toutes les maisons où il s’est risqué à le présenter. Certains éditeurs n’hésitent pas à le traiter de tous les noms : pervers, sournois, calomniateur de la vertueuse Amérique, démolisseur des valeurs du mariage, pornographe… Bref, il lui arrive exactement ce qui arrivera à Nabokov en 1958 avec Lolita — et pour les mêmes raisons (empressons-nous pourtant de dire tout de suite que Le Destin de Mr Crump, même s’il est l’oeuvre d’un esprit « libre », n’a aucun caractère scandaleux …”
Comme Nabokov, Lewinshon c’est tourné vers la vieille Europe pour publier son texte.
Trouveriez-vous un éditeur congolais pour le votre?
Permettez que je paraphrase ainsi : il n’y a pas d’amour mais des pieuvres d’amour…