Texte publié pour la pre­mière fois le 1 juin 2007 sur Opus XVII v1.

Y. Yanka à Montréal (vieux port) — mai 2007JE NE MANQUE PAS d’un cer­tain tou­pet. Je vais avoir 45 ans (je n’en crois rien, mais c’est comme ça), j’écris depuis plus de vingt ans et je n’ai pas le moindre livre publié à faire lire. Je n’ai qu’une seule fois, sans insis­ter, essayé de me faire publier. Un lec­teur un peu mieux luné ce jour-​​là et j’étais chez Flam­ma­rion. Un jour, peut-​​être…

Je suis donc écri­vain. Je pour­rais être notaire, maçon, ven­tri­loque ou bour­reau. Je suis écri­vain. C’est comme ça, je ne puis rien contre, non mon ambi­tion (car j’en manque cruel­le­ment), mais ma nature. Et peu importe que je sois ou non publié, demain ou dans mille ans. Peu importe même que j’écrive. Je suis écri­vain dans l’âme. Je pense en écri­vain, et si je n’écris pas tous les jours, sauf quelques lignes indis­pen­sables dans mon jour­nal, au moins je vis en per­pé­tuel état d’écriture (un peu comme un cow­boy qui aurait en per­ma­nence la main sur le Colt, sans en faire usage tou­te­fois, ou rarement).

Écri­vain. Ce n’est pas une pos­ture, non. Je ne suis pas fier de cela. Ça me rend plu­tôt mal­heu­reux, car je suis inca­pable de m’intéresser à l’existence sans, non l’écriture, mais la pen­sée de l’écriture. Et j’écris dans ma tête, sans cesse. Mon œuvre vir­tuelle est colos­sale. L’œuvre réelle est un peu moins impres­sion­nante. Il y a de quoi tout de même impri­mer quelques volumes. Un jour, peut-​​être, tout cela sera confié au feu puri­fi­ca­teur et je me bru­le­rai la cer­velle dans la fou­lée. La vie sans les mots, même s’ils ne sont pas impri­més, pas écrits, cela ne m’intéresse plus. Mes nom­breuses pas­sions sont liées à l’écriture (l’écriture et non la lit­té­ra­ture). On m’ôte la pers­pec­tive d’écrire et je cesse immé­dia­te­ment de me pas­sion­ner pour les choses de la vie en géné­ral et en par­ti­cu­lier, même les plus étran­gères en appa­rence à l’écriture.

Je ne me van­te­rais pas d’avoir le can­cer. Je ne me vante pas non plus d’être pos­sédé par le can­cer de l’écriture et la seule idée d’être applaudi un jour parce que je suis écri­vain me rem­plit de colère. C’est bien simple : je hais les écri­vains. Je veux dire : je hais les bate­leurs de l’écriture, les mon­dains du Verbe, les gre­nouilles d’encriers. Je les hais, ces buses qui ne savent pas écrire mais font de la lit­té­ra­ture, ou croient en faire parce qu’elles sèment à la volée des noms de grands auteurs sanc­ti­fiés. Bos­suet ! Rim­baud ! Vol­taire ! Et les Béo­tiens de fris­son­ner, à la fois de ter­reur et d’envie. On admire sou­vent moins l’œuvre que les auteurs. Les vedettes de la plume excitent moins, certes, que celles, puantes, du cinéma, de la chan­son ou pire, de la mode. On vou­drait être Johnny Depp ou Leo­nardo Di Caprio. Qui rêve, chez les petites gens, d’être Jean d’Ormesson ou Michel Houel­le­becq, figures assez bien expo­sées média­tique­ment ? Je sais : les deux pre­miers sont jeunes encore et en plus d’avoir du talent, ils sont beaux. Il arrive tou­te­fois aux écri­vains d’être beaux. Amé­lie Nothomb n’est pas sans charme, une fois ôtés et jetés à la pou­belle ses ridi­cules cha­peaux. Elle est jeune encore et a du talent, en plus d’être assez lou­foque. Je ne sache pas que beau­coup de jeunes filles, parmi celles qui n’écrivent pas (car toutes les jeunes filles n’écrivent pas, contrai­re­ment à l’idée répan­due), rêvent d’être Amé­lie Nothomb plu­tôt que n’importe quelle connasse (le mot est faible) dura­ble­ment moche pour­tant comme Paris H. ou Brit­ney S. Un acteur quand il dis­serte à la télé­vi­sion sur sa marque pré­fé­rée de confi­ture, c’est encore du cinéma. Il est dans le spec­tacle, comme le chan­teur, même quand il lâche, d’un air péné­tré, des inep­ties comme : « Tu sais, il est dan­ge­reux, hein, Sarko ! C’est la droite dure ! » L’écriture est une acti­vité de l’ombre et de soli­tude. Les écri­vains n’ont rien à faire sur les tréteaux.

Un jour, Dieu créa Houel­le­becq. Les Inrocks l’apprirent et cou­rurent sus au nou­veau phé­no­mène des lettres. L’homme avait tout l’air d’un beauf quel­conque, il sen­tait la clope, le vieux sperme et peut-​​être même le pipi, en hom­mage à Gros Dégueu­lasse. Sa voix était atone et ses pro­pos inco­lores, tout comme son style. Raf­fa­rin plus tard repré­sen­tera en poli­tique la France d’en bas (on le fit croire du moins, parce que le bon­homme était inconnu et qu’on pos­sé­dait de lui une inso­lite photo de jeu­nesse où on le voyait faire du rock et suer d’abondance). Houel­le­becq consacre en lit­té­ra­ture l’avènement de cette France d’en bas (de Bor­deaux ? de Nice ?) modeste, labo­rieuse et sur­tout, grise — celle-​​là même dont on sait qu’elle n’aime guère le savon. Comme si, sou­dain, la vraie vie entrait en lit­té­ra­ture. Comme si la lit­té­ra­ture jusque-​​là n’avait été, jus­te­ment, qu’un cinéma avec ses vedettes maquillées et raides, raide comme l’était cet empoté de John Wayne. Houel­le­becq écri­vait comme n’importe qui aurait pu écrire et par­lait de choses très banales, assez vul­gaires même, comme la mas­tur­ba­tion com­pul­sive ou la drague (régu­liè­re­ment foi­reuse) de semi-​​vieilles quand on est soi-​​même semi-​​vieux, moche, bedon­nant, et qu’on sent le linge de corps pas fréquem­ment changé, en plus d’être chauve, aigre et pas­sa­ble­ment con. Dieu révéla donc Houel­le­becq. Les Inrocks, fas­ci­nés par cette gueule de beauf rebelle, ce monu­ment de gri­saille sty­lis­tique (la marque d’un authen­tique et pur talent !), dérou­lèrent le tapis rouge et vidèrent les cen­driers. Un micro fut tendu. Houel­le­becq y sou­pira, avant de faire « euh… » Deux doigts jau­nis de nico­tine grat­tèrent un sin­ci­put et l’homme der­rière le micro hurla que c’était génial, tel­le­ment vrai, tel­le­ment… woaw ! Trouant, quoi ! Houel­le­becq ne fai­sait pas de manières et c’était la marque du génie. Il écri­vait tel­le­ment bana­le­ment des choses tel­le­ment banales qu’il devait être porté en triomphe et décoré dans l’heure. Jus­te­ment, des manières, Houel­le­becq en fai­sait, mais pas de celles qu’on attend d’ordinaire d’un homme de lettres (il doit être let­tré, fin, spi­ri­tuel, suave, un rien pom­peux et très légè­re­ment iro­nique). Houel­le­becq, de toute évidence, ce n’est pas le salon du Wur­tem­berg. C’est plu­tôt le bar-​​tabac Chez Pas­cal à Lignières-​​Châtelain (Picar­die, dépar­te­ment de la Somme). Houel­le­becq était génial parce qu’il avait l’air con, comme tout le monde, comme vous, comme moi — sans l’être du tout (c’est ça l’astuce, car on n’éditerait pas un vrai con, tout de même !). Houel­le­becq, enfant du rock, fai­sait son Gains­bourg, son Renaud, en plus (faus­se­ment) cras­seux s’il est pos­sible, en plus terne, en plus inau­dible à force de bafouillis. La face déla­vée, l’œil mort, les cernes, le che­veu rare (mal pei­gné qui pis est), l’haleine par­fu­mée à la Gau­loise sans filtre et à la Kro­nen­bourg, furent un temps les irré­fu­tables preuves du génie, selon Les Inrocks du moins et leurs jau­nâtres séides.

J’ai lu Houel­le­becq. Je n’ai rien aimé chez lui. J’ai aussi lu Jean-​​Claude Pirotte, qui ne paie pas de mine non plus et qui fume et qui boit. D’où vient que deux lignes chez Pirotte me fassent enra­ger de n’en pas être l’auteur, tan­dis que je ne sauve abso­lu­ment rien de toute l’œuvre de Houel­le­becq, à part quelques vir­gules, par cha­rité chré­tienne ? Ai-​​je déjà vu quelque part Pirotte se prendre pour Bob Dylan ? Non. Lui, le poi­vrot en cavale, l’ai-je déjà vu faire le pitre à la téloche en se pre­nant pour le fils caché de Bus­ter Kea­ton et d’Annie Girar­dot ? Jamais. Ses livres ne sont pas épais et parlent de choses appa­rem­ment tri­viales (la Bour­gogne et le bour­gogne sous la pluie, pour résu­mer). Mais cha­cune de ses phrases est pré­cieuse comme un rubis, bien qu’il écrive sans emphase. Qu’il parle d’une quel­conque Hol­lan­daise ou d’un soir plu­vieux de février à Rethel, Pirotte célèbre la vie, même et sur­tout quand elle est triste, comme elle a l’art de l’être par temps de ciel bas dans les contrées nor­diques. Il arrive, dans le fumier, à décou­vrir la pépite, l’éclat de beauté qui console des lai­deurs inouïes de l’existence ordi­naire. Et c’est comme quand, un jour de pro­fond déses­poir, une fillette incon­nue nous sou­rit, avec dans son regard la lumière éter­nelle du soleil de l’enfance. Dieu, qui n’existe pas, est un grand cacho­tier et un sublime, très déli­cat far­ceur. Et si ce n’est pas Dieu, qu’est-ce donc ? Je ne crois pas au hasard. Je crois au regard, je crois à l’attention.

Pour­sui­vons. Je sais plus ou moins ce que je veux dire, rap­port à mon titre (mes­sa­ger, en hébreu — sous-​​entendu « de Dieu »). Parce qu’un jour, il y a long­temps, il m’est arrivé quelque chose, non pas un regard, mais une voix — un chant plus exac­te­ment. Et j’ai su que c’était un appel — unique — et que j’aurais pu ne pas l’entendre, si j’avais été dis­trait comme la plu­part du temps le sont les imbé­ciles. Moi, j’étais pré­paré depuis l’enfance à l’entendre, sauf que j’aurais pu ne pas l’entendre, car il m’arrive d’être sourd. Je vais y reve­nir, beau­coup plus bas.

Ma femme, qui est par­fois cruelle (c’est une squaw de la vieille tribu agri­cole des Malé­cites), me par­lait récem­ment de notre voi­sin comme de l’homme idéal. C’est vexant comme tout de s’entendre dire ça, quand on n’est pas le voi­sin. Il m’arrive d’échanger quelques mots avec lui. C’est un solide gaillard, franc, sym­pa­thique, jovial et gen­til. Une bonne tren­taine d’années, une femme coif­feuse et deux enfants blonds, un garçon, une fille. Il tra­vaille dans le gaz (et moi, dans la fumée). Il s’est fait construire une assez grosse mai­son et lorsqu’il s’y trouve, il est toujours en train de tri­mer (comme mon satané père — alors vous pen­sez bien que de me voir pré­sen­ter en homme idéal un clone de mon père ne me fasse pas très plai­sir !). Il a construit un pou­lailler, puis un caba­non, puis un autre caba­non, et sans doute encore un troi­sième caba­non, invi­sible de mon jar­din. Je ne le vois que sur son petit trac­teur, en train de char­rier du bois. L’hiver, il déblaye­rait la neige de toute la région par pure gen­tillesse, et pour vous remer­cier de l’avoir remer­cié, il vous don­ne­rait sa che­mise après l’avoir lui-​​même repas­sée, plus une stère de bon bois. Il est tra­vailleur, modeste et enthou­siaste. C’est un homme simple, ser­viable, habile et bon. Bref, un vrai Qué­bé­cois. Le mari idéal, le gendre idéal, le père idéal. Son truc à lui, c’est de vivre tranquille avec sa petite famille à la cam­pagne, et d’avoir ben du fonne — c-​​à-​​d bien du plai­sir, chose essen­tielle dans ce pays qui n’a pas d’autre phi­lo­so­phie que « tra­vail » et « plai­sir ». Tra­vailler, donc bucher comme un bœuf afin de pou­voir se payer un gros « char » (une grosse voi­ture), une pis­cine pri­vée et une semaine à Cuba, au Mexique ou en Flo­ride en hiver. Et avoir ben du fonne, autre­ment dit avoir des amis avec qui regar­der le hockey à la télé tout en vidant des bières aussi insi­pides que la Mol­son Dry, avec une demi-​​pizza tiède en guise de col­la­tion. À pro­pos de bière, une anec­dote… Un jour, alors que je dégou­pillais une Kil­kenny, mon beau-​​père, sérieux, lui qui ne cesse de bla­guer, affirma que la Hei­ne­ken était l’une des meilleures bières au monde — et j’ai cru que les yeux allaient me jaillir des orbites, de stupeur !

Je suis à peu près tout le contraire de notre voi­sin. Je ne suis ni grand (1,70 m), ni épais (58,5 kg). Solide, je le suis, sur le plan de la santé en géné­ral et de la vigueur intel­lec­tuelle. Franc, cela m’arrive — bru­ta­le­ment, à la manière des timides. Sym­pa­thique par­fois, avec qui je veux et quand je veux, et je ne veux pas toujours. Jovial, jamais. Gen­til, oui, très, et même trop, au point de sou­vent m’effacer. Ser­viable, jamais. Aucune goutte d’altruisme dans mon sang. Bref, je ne vais pas énumé­rer toutes les qua­li­tés de mon voi­sin et me com­pa­rer à lui. Tout homme idéal qu’il paraisse aux yeux de ma femme, ce n’est pas lui qu’elle est allée cher­cher en Bel­gique pour en faire son mari, et jusqu’à preuve du contraire, c’est avec moi qu’elle couche. J’ai toujours trouvé assez bizarre que les femmes nous pré­sentent tel et tel comme le mari ou l’amant idéal, mais ce n’est jamais celui-​​là qu’elles épousent ou mettent sous leur couette. Elles choi­sissent toujours des petits chauves au sou­rire rare et aux dents cariées ou des grosses brutes bien baveuses qui ont la main plu­tôt légère et le rot facile. Les femmes veulent toujours être des mères pour leurs maris (tout mari pour sa femme est un gamin qu’il faut sans cesse remettre droit dans la réa­lité et gour­man­der) et être en même temps des petites filles que nous devons sans cesse ras­su­rer (« Mais oui, je t’aime ! » — « Mais oui, tu es belle ! » — « Mais non, tu n’es pas grosse ! »). Avec ça, elles ont la larme facile, un peu trop à mon gout.

À l’homme idéal, que demande-​​t-​​on ? D’être par­fait, soit trans­pa­rent (la lumière est trans­pa­rente). L’homme moderne par­fait doit être fort, très fort, mais aussi très sen­sible. Il doit être dur et tendre. Il doit… Il doit beaucoup.

(À suivre)


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