Tentative foireuse de meurtre sur l’estimable personne de Juan AsensioJE NE SAIS si l’honorable Tanguy Simon, auteur d’une aventureuse descente en flammes (1) du Stalker, mesure bien l’ampleur de son attaque, et s’il a pleinement conscience des risques encourus. Un frelon qu’on taquine, ça reste rarement de marbre. Si on aspire à jouir de l’existence avec une belle quiétude, mieux vaut, à mon avis, se garder de chercher noise au frelon : sa réactivité est foudroyante, sa piqure douloureuse et sa ténacité proverbiale. Vous le croyez repu, au large, vaquant à ses mouches, et vous l’avez dans le pantalon ou sous la chemise. Au final, épuisé, écœuré, empoisonné, plein d’une belle amertume, vous regrettez votre vie d’avant, si paisible, et vous songez au suicide, remède puissant contre les tourments de la vie.

Tanguy Simon, s’il se suicide, le fera virtuellement, comme il semble le vouloir. Avant même que sa victime sache qu’elle était sa victime, le brave professeur Simon avait d’ores et déjà décidé plus ou moins d’arrêter son blog, sitôt rédigée la dernière ligne de son sanglant forfait, en guise à la fois de signature et d’ultime confession. Qu’on me permette : ça ne fait pas très sérieux. Quoi ? Un matelot terrasse, anéantit, bousille, trucide le capitaine, et au lieu de revendiquer hautement et fortement son crime, en mettant le pied sur la charogne enfin réduite à sa merci et en saisissant ensuite le gouvernail du navire, il jette à l’eau une frêle chaloupe et se barre, honteux, confus, le remords au cœur ? Curieuse manière d’assumer un crime qui aurait pu sinon, qui aurait dû faire la Une du Seaside Evening et du Seagulls Mirror.

Notre bon professeur, avant de quitter cette terre ingrate afin de mieux fuir les lieux et le souvenir de son atroce attentat, publie une première fois sa note, mercredi, avec dans le sein même du texte bien du remords déjà. Je la lis donc, et je prends quelques notes en prévision d’un billet ici même, vu que je suis cité, à la fois comme admirateur du Stalker et comme apprécié par son assassin. La nuit tombée, la femme au lit, les chats dans leurs paniers, me sentant d’humeur à taquiner et la muse et le blaireau, je vais pour exécuter ma sombre tâche de sicaire à plume. Je commence et je ris déjà très fort. Mes notes ne suffisent pas toutefois. Je cours à la source, soit à l’article. Damned, disparu ! À sa place, une trainée de bave au fort relent de limace, et un bizarre mea-culpa où je perçois un mélange pour le moins singulier (mais naturel chez certains criminels improvisés) de remords et de fierté. Émotif comme je suis, ne répugnant jamais, même dans la solitude, à m’exclamer, je lâche en québécois (on me répute Québécois, j’assume) un sonore : « Ben coudonc, i sait tu c’qu’i veut, lui, là ? » Il tue le monstre, le dissèque, publie ses conclusions et aussitôt regrette, ravale, renie, renonce, se rencogne, boude, s’affole, se sauve, revient, rit jaune, pleurniche, gambille, rumine, se tâte, blêmit, s’effare, louche, crache, hoche un chef alourdi de soucis rares et confus, jure de ne plus… promet de… empoigne le faubert dans l’intention apparemment sincère de nettoyer le pont souillé de sang du rafiot, se ravise, penche la tête, flotte dans la brume, doute, mâche ses propres dents, va, vient, claudique et marche, glisse dans le sang, tombe au sol, rigole tout seul, se relève et reçoit du ciel, sur le crâne, la fiente épaisse d’un macareux.

Ne pouvant plus, par la force des choses, écrire sur un meurtre évanoui (et dont je finis par croire qu’il n’a existé que dans ma fiévreuse imagination), je range dans son étui ma plume, adresse ma note au diable et monte me coucher, tandis que point le jour. Le lendemain, comme je l’avais pressenti, la note criminelle avait retrouvé son père, et ce dernier un soupçon de quiétude, après, semble-t-il, une manière d’arrangement avec sa victime ou son spectre, je ne sais plus trop qui vit encore et qui est ad patres.

Je peux en écrire comme ça trois kilomètres durant, sans rien dire de plus, sans prendre position, sans me compromettre, sans mouiller même la semelle de mes fortes bottes, en restant très au-dessus de la mêlée, au sec, bien au chaud, tournicoti, tournicoton, et vive les cochons ! Seulement voilà, en humble enfant des vertes et brumeuses Ardennes, je suis un peu cochon et j’aime assez la fange.

J’ignore ce qui a poussé Tanguy Simon à voler si soudainement dans les plumes du condor de la Zone, à prendre le risque de se faire maudire jusqu’à la huitième génération (soyons clément), après avoir été mordu, griffé, pincé, piqué, souffleté, essorillé, etc., par tout ce que la Zone compte de Zonards forcément enragés et vindicatifs. Je ne connais pas celui qui signe volontiers « Tangleding », et jusqu’à ce mercredi, je n’avais lu de sa plume moins gourmande que gourmée que des commentaires sur d’autres blogs, et peut-être sur le mien (l’ancien, pas celui-ci). S’il n’a pas encore commenté ici la moindre note, il figure au nombre des inscrits, depuis les premiers jours, ce qui de toute évidence dénote un gout exquis et une âme un peu trempée, pardon ! Tanguy Simon, qui n’a pas, Dieu merci, que des qualités, est professeur, et comme il semble malchanceux de naissance, il est professeur de lettres ou de français. Et dire que, mille fois, à moi qui me suis toujours tenu le plus éloigné possible des établissements scolaires, dont le parcours scolaire est plus mince qu’un papier à cigarettes, on a répété que j’eusse fait un excellent pédagogue, dans le domaine des lettres, justement. Incongruité absolue, mensonge, fantasme et lubie ! La seule idée me rend malade, de distiller un imbécile savoir à un troupeau de boutonneux épileptiques venus là Dieu sait quoi faire, tout sauf apprendre. Je ne me prétends nullement anarchiste, mais j’en suis un, farouche et radical sur maints plans, dont celui de l’enseignement : aux ânes que peut-on apprendre, hormis à braire ? Pas besoin de faire des études pour ça. S’il y a quelque chose d’utile à apprendre de la vie ou des livres, suffit de s’y plonger, seul, nu, sans guide, sans cette horrible, bavarde et sentencieuse chose qu’on appelle un professeur. Mais je m’éloigne du sujet. Disons que le décor est planté et les acteurs en scène.

Comment le Stalker a pris cette gifle, je l’ignore. Mal, dirait-on. Et à tort, si c’est le cas. Cette gifle ne m’a pas paru bien violente, ni très adroite. J’avais noté une première impression : « Comme s’il tirait à l’élastique sur un rhinocéros. Un animal aussi robuste se tire au bazooka. Arme et cible inadéquates. » Cible inadéquate, en effet. Pourquoi s’en prendre au Stalker ? Prouver quoi en s’attaquant à un type de sa trempe ? Qu’on en a dans le calcif, et pas du mou ? Est-ce bien lui, l’ennemi ? Si le prof de lettres est démangé par un fort désir de corriger son âne, je puis lui en présenter quelques-uns, de vraies bourriques ne sachant point écrire mais se piquant, jusqu’à la surdose, de Littérature. Le peu astucieux pédagogue eût-il gourmandé, corrigé… par exemple Céline, en lui opposant la prose supposée parfaite de… qui donc ? Maurice Genevoix ? Le but est-il, platement, de « bien » écrire, sans faire honte un seul instant au puriste, ou d’exprimer avec un tempérament particulier (donc dans un style particulier) des réflexions assez peu ordinaires sur des sujets rares et dont même Jean-Luc Delarue n’a pas idée ? Le but est-il d’écrire toujours dans le droit fil de la grammaire, mais en beige, à la manière très ordinaire des professeurs, justement ? Le plus chrétien est-il toujours celui qui se rend chaque dimanche à la messe et communie, pour, aussitôt dehors, déblatérer contre le pape, le curé et tous les paroissiens — ou celui qui, faisant fi du décorum, des manières et des rites, nanti d’une foi modeste et peut-être naïve, prouve par ses actes au quotidien et ses pensées qu’il est bien plus que l’autre un digne enfant de Dieu ? Un habit propre, d’une éclatante blancheur, ne peut-il cacher des dessous minables, voire douteux ? Une prose toujours correcte relativement à la grammaire, plate quant au style (parce que ne se permettant aucune fantaisie), raide dans sa tenue (l’obsession, la terreur de la faute qui amidonne, corsète le style de tant de profs), si elle dénote une connaissance parfaite du français comme pure forme, ne masque-t-elle pas en vérité une pensée de faible amplitude, le grand, douloureux et très inouï silence de la nuit neuronale ?

Asensio, c’est un fait, n’écrit pas toujours de la manière la plus claire, sans mal écrire pour autant. Ses phrases, souvent trop longues, se perdent parfois dans un dédale de subordonnées, forçant le lecteur à reprendre plus haut le fil. Une simple virgule, un point-virgule ou un tiret long donnerait de l’air à certaines de ses phrases. Les incises, nombreuses chez lui, gagneraient à être bien isolées. La tâche du lecteur est compliquée du fait que le bouillant dissecteur a la référence proliférante. J’ignore si, lorsqu’il prend la plume, il sait exactement ce qu’il veut dire ou s’il découvre sa pensée de fond au fil de sa rédaction. Ce serait intéressant de le savoir et ça excuserait bien des méandres. Une pensée qui, se livrant, se découvre, j’aime assez ça, personnellement. Et peu importe le chemin parcouru, les détours visités, si l’aventure est instructive pour le lecteur et nécessaire pour le scripteur. Cioran avait pour habitude de ne conserver que l’aboutissement de ses réflexions. Ça donne de brillants aphorismes, mais ils leur manque la saveur du processus. Un pain que j’ai vu pétrir et façonner me semble toujours plus savoureux. À une époque, dans mon journal, je me mettais à écrire sans savoir ce que je cherchais à dire au fond, mais en sachant que j’allais dire quelque chose, que j’allais sortir un truc, décocher une flèche. Miraculeusement la chose tombait au bout de dix ou quinze lignes, parfaite, soudaine, explicite, dans une forme brève rappelant l’aphorisme, et c’était une délivrance telle que je me gardais d’ajouter un seul mot. Je relisais le tout début et ça n’avait aucun rapport, mais je n’aurais pu me passer de ce préambule bavard, sorte de rinçage de la bouche avant l’expulsion de la parole attendue. J’aurais pu, comme Cioran, ne conserver que la chute, sauf que, sans être déraisonnablement imbu de mes phrases, je trouvais que cette obscurité liminaire dégageait en quelque sorte la lumière au sortir du tunnel, la projetait, l’exposait, la mettait en valeur.

Si la prose du Stalker semble hermétique parfois, est-ce d’un hermétisme délibéré, ou bien est-ce en raison même des thèmes traités, thèmes complexes de nature ? Traite-t-on du mal en littérature avec la même limpidité, la même légèreté, la même insouciance que l’on met dans la relation d’une partie de billard ou de jambes en l’air avec Suzanne ? Il est des choses qu’on ne peut réduire par des formules et qui exigent un double effort : à l’écriture par l’auteur, à la lecture par le lecteur. Certains textes du Stalker m’ont déjà rebuté, parce que je n’y comprenais rien. Je suis ainsi fait que si je ne comprends pas quelque chose, surtout un texte, je me sens vexé, et je me traite volontiers d’abruti. Une seconde charge, une attention plus soutenue, viennent à bout fréquemment du « laïus », et l’imbécile auteur se mue en imbécile lecteur. D’une chose que l’on ne comprend pas, dire que c’est hermétique est une antienne un peu trop serinée pour être crédible à tous les coups. Quant à l’accusation de pédanterie qui pèse sur la tête du Stalker, je la récuse vigoureusement. Nommer une chose par son nom, dès lors que ce nom existe et qu’on le connait, ce n’est pas être pédant, c’est être précis, comme d’appeler Jacques un type prénommé Jacques et non Joseph ou Sébastien. Dire que, dans ma vie antérieure, une femelle qui avait plus de prétentions intellectuelles que de moyens, m’avait traité de snob parce que j’utilise « davantage » plus volontiers que « plus », sans y penser d’ailleurs. Parce que, dans sa bouche à elle, « davantage » n’était pas naturel, dans la mienne il devenait incongru, le signe d’une exceptionnelle fatuité. Je vous demande un peu !

Je ne reprocherais pas à un mycologue ses connaissances mycologiques, ni à un médecin son grec ou son latin, pourvu que le premier ne cherche pas à me fourguer une amanite phalloïde en la faisant passer pour une lépiote, et que le second me soigne en français. Il ne me vient pas non plus à l’idée de reprocher au Stalker des connaissances qu’il a dans un domaine précis où je n’éprouve aucune peine à me déclarer ignare. S’il peut m’apprendre des choses, m’inciter à réfléchir, moi qui adore cela, je lui en sais plutôt gré. Ma culture est bien moins étoffée que la sienne, plus vagabonde, et je ne songe pas à lui en tenir rigueur. La force que je lui accorde volontiers ne me rend pas débile. Et je ne l’admire pas : je le respecte. Son érudition est tout ce qu’on voudra, sauf feinte. Qui en douterait peut vérifier. Après tout il n’est pas avare de références, si bien qu’il nous serait facile de confondre ses inepties, si d’aventure il en proférait.

Le vocabulaire toujours riche, varié et précis du Stalker est une source de grand plaisir pour moi qui raffole des mots. Il est rare qu’il m’en apprenne, car je suis un vieux lecteur de dictionnaires et les mots sont un peu ma marotte. Parfois, je vérifie une acception. Une seule fois je lui ai signalé l’emploi indu d’un terme (dans un entretien publié sur un autre site) : viduité au lieu de vacuité, un lapsus d’ailleurs repéré déjà chez d’autres. Un lapsus en trois ans sur combien de milliers de phrases ? Convenez qu’il faille d’urgence lapider ce zébu !

Le Stalker n’a pas d’humour… Si on veut de la bonne et grasse plaisanterie, de la vanne à jet continu et du tordant en masse, c’est clair que la Zone n’est pas un endroit fréquentable. Y est-on sérieux cependant de l’aube au soir, d’une gravité monacale ou pire, teutonique (période 40-45) ? Nenni, bien sûr. Le Stalker a de l’humour et il rit peut-être davantage que moi, s’il fait moins le pitre. Son humour peut déplaire, c’est un autre débat. Humour noir, sarcastique, cinglant, scatologique… Parfois, un quart d’heure après, je ris encore, et d’un rire franc, de la manière désopilante, follement absurde, dont il a dépecé sa proie, un pauvre journaliste, un écrivain moustachu (souvent, par ailleurs, journaliste au surplus), un blanc-bec, un quelconque doge quelque peu décati, une vieille bique, trois baudets. Il met à vous démantibuler un patient une énergie réjouissante et emploie pour ce faire un luxe de procédés. Son souci du détail dans le charcutage de ploucs est extraordinaire, et son humeur fort belle, communicative.

Il est question de moi à deux reprises dans la longue estafilade du bretteur Simon. La seconde fois, je suis cité au premier rang des aficionados du Stalker. Aficionado sonne tout de même à mes oreilles comme groupie, dévot — soit un explosé du bulbe qui n’aurait plus à l’esprit que l’image de son idole, la vénérant partout et à toute heure, rêvant d’elle la nuit. Ça lui écorcherait vraiment la gueule, au fonctionnaire Simon, d’admettre que le Stalker puisse avoir des amis et que les amis du Stalker ne soient pas des amputés du cerveau, ni des canailles de naissance ou par vocation, veulerie et que sais-je encore ? Et croit-il peut-être, ce Laverdure de bédéthèque, que gouter en général les œuvres, épices et cochonnailles du sombre héros, signifie soumission, aveuglement à son endroit ? Croit-il que si la folie prenait Juan de me commander l’exécution capitale et nocturne, dans les latrines d’un caboulot, d’un quelconque bourrin honni de lui et qu’il saurait par hasard que je honnis aussi — croit-il donc que j’accepterais le contrat sans broncher, sous prétexte que je serais à ses ordres ?

Si le Stalker et moi avons de toute évidence des affinités, littéraires et sans doute politiques, je ne partage pas tous ses gouts et ne comprends par exemple pas qu’il puisse faire si grand cas de la science-fiction, genre qui me laisse froid et que je trouve passablement ridicule, ennuyeux au possible (ça se passe toujours dans dix mille ans, je ne sais où dans l’univers, ça grouille de machines et de néologismes, mais la psychologie des personnages est du temps de TF1). Dantec littérairement m’emmerde, je n’aime ni le personnage, ni ses idées. J’ai lu Bloy il y a longtemps déjà, romans, pamphlets, journaux et sa correspondance en partie, celle éditée chez Desclée De Brouwer. Pas de prose plus violente, plus scintillante, plus terrible, plus assassine que la sienne, et je l’admire pour sa vigueur (en plus, c’est un formidable styliste, un enragé du vocabulaire sonore)… mais le bonhomme Bloy avait des ridicules pas mal impressionnants, une religiosité de bigote à — forte — moustache, une abjecte vénération des images pieuses et des apparitions, sans compter que le féroce Léon pouvait être servile, en plus d’être notoirement pleurard et d’une sentimentalité de vache. Mais à qui s’inquiète auprès de moi d’un art d’écrire, je ne manque jamais de recommander cet insurpassable écrivain. Un grand cru m’a toujours paru plus susceptible d’éveiller et de former le palais que la piquette usuelle. Il n’est point de trop fortes épices pour qui souhaite voyager loin et profond.

Les textes du Stalker consacrés à Faulkner, à Bernanos, à Gadenne et plus récemment à McCarthy (Cormac) sont d’opimes joyaux, à tous points de vue. Ils sont en effet d’une belle ampleur et d’une profondeur dont on chercherait en vain la pareille chez ses confrères critiques de la presse officielle. Lorsqu’il a découvert, un mois après moi et sans concertation, par le biais de la même œuvre qui plus est (Méridien de sang), Cormac McCarthy, je lui en ai presque voulu d’avoir eu le courage et le talent d’une critique aussi pénétrante, de clamer si fort ce que je n’ai pas eu moi-même le cran de seulement murmurer, alors que je l’ai pensé au bout de dix pages et que je le pense toujours, à savoir que McCarthy est l’unique écrivain américain susceptible de rivaliser avec Faulkner. J’avais alors médité une note, mais au final m’étais dérobé devant une tâche insurmontable pour moi : je ne me sentais tout simplement pas à la hauteur. Lui, Asensio, il l’a été.

Vous excuserez ma joyeuse anarchie, mais je ne suis aucun plan. Toujours dans la seconde mention qu’il fait de ma personne, Simon pas Templar me qualifie de réactionnaire québécois, comme si c’était là une profession, ma profession. Je ne puis cacher un penchant très net pour ce qu’on appelle en politique la réaction, si cela veut encore dire quelque chose. Je suis plutôt conservateur, adepte non du libre marché, mais du libre discours. Je ne suis dupe d’aucune des lubies de cette époque (technique à outrance, ludisme effréné, pornographie à dose massive, relativisme, culte de la nouveauté, consumérisme, etc.). Au-delà de ça, je ne suis pas bien sûr d’être un très fervent partisan de la démocratie, sans être davantage pour la dictature. Un despote éclairé ferait mon affaire, mais je n’y crois simplement pas. De droite, certainement, mais plus philosophiquement que politiquement. Je n’épouse sinon aucune doctrine. Je tends plutôt au syncrétisme. Je me méfie en général des systèmes et je ne crois pas qu’il puisse y avoir une manière idéale de gouverner la société et qui serait universelle. Il faut de la politique, mais ce n’est pas à elle de tout dicter. Elle doit organiser la société, émettre des règles générales, et se faire aussi discrète que possible, comme les rouages d’une machine. La frénésie actuelle du législatif et la judiciarisation croissante de la société ne me disent vraiment rien de bon qui vaille. Sachez enfin que, si je suis réactionnaire, je le serais encore si le pouvoir était occupé par mes amis. Anarchiste de droite tendance écologiste, si vous tenez à me décorer d’une étiquette.

Catholique, le Stalker ? Je n’en suis pas aussi sûr que vous, Tanguy Simon. Et encore même le serait-il, de quel catholicisme parlons-nous et le catholicisme de quelle époque, de quel lieu ? Ne serait-il pas plutôt chrétien, un chrétien du temps de la ferveur, soit un démon au regard des chrétiens qui ont transformé la foi en une sorte de bazar social géré par de vieilles dames à collerettes et chignons ? A-t-il d’ailleurs la foi, ou aspire-t-il à l’avoir ? Il me semble connaitre assez bien le lascar, et sur cette question — cruciale — je suis incapable cependant d’affirmer quoi que ce soit, et n’en ai cure d’ailleurs. Ce que je perçois chez lui comme inquiétude religieuse me rassure quant à sa spiritualité. Je préfère les voyageurs aux touristes, parce qu’ils se déplacent et bougent sans cesse, tandis que les touristes arrivent et s’installent. Et en ce sens le Stalker m’apparait comme un pèlerin. Je le vois mal poser son bagage, sinon un instant pour boire à sa gourde. Et s’il arrive un jour quelque part, je suis convaincu qu’il repartira bien vite. Voilà ce que j’aime chez lui : son énergie, sa haine du repos.

L’affaire Anne-Lorraine et, au-delà, le contentieux Stalker/Dandrieu. Valeurs Actuelles — le meilleur magazine français, d’assez loin — a commis dans l’affaire Anne-Lorraine, sous la plume de Laurent Dandrieu, un véritable holdup que Juan a eu raison de dénoncer, d’une manière hélas ! bien peu noble. Mettons ça sur le compte de l’indignation. Valeurs Actuelles a voulu faire de cette jeune fille la martyre qu’elle n’était pas du tout. Elle n’a pas été tourmentée puis tuée pour sa foi. Elle aurait pu être musulmane, juive ou bouddhiste. Surtout, elle ne s’est jamais résignée à mourir. Elle s’est défendue, bec et ongles. Je ne doute pas que si elle avait eu un pistolet, elle aurait logé un pruneau dans la tête de son agresseur, sans se préoccuper des conséquences (judiciaires, divines) de sa rébellion. Sa vie était en jeu, et elle ne l’a pas perdue pour avoir manqué de détermination, par abandon à la séduction d’un vain martyrologe, mais parce que son agresseur était plus fort qu’elle. La force seule lui a manqué, pas le courage. Il est possible même qu’elle ait puisé dans sa foi la volonté de défendre sa vie au lieu de succomber à la peur qui paralyse. Elle n’a manqué que de force physique. Le Stalker s’est donc indigné de la récupération faite par Valeurs Actuelles. Il a eu, mille fois, raison de le faire. Je suis aussi intervenu sur le forum du magazine, tout de suite après la polémique, pour signaler en trois lignes, sans faire la moindre référence au Stalker et avec une parfaite courtoisie, que la jeune fille dont on voulait faire une martyre n’en était pas une et qu’elle avait tout fait, dans la mesure de ses forces, pour refuser la mort. Mon commentaire n’a jamais été publié…

Je ne cache pas maintenant que la manière dont le Stalker a traité Dandrieu m’a déplu, mais dans la forme seulement. Il faut être chiche de son mépris. Le mépris et son expression violente est une manière de système chez Asensio, et c’est trop parfois. Si on n’est pas ou plus son ami, on dégringole au rang de pourriture, de flaque de vomi, de résidu de latrines, j’en passe et de moins alléchantes. Est-ce toutefois un mépris, une haine véritables, ou un procédé littéraire, un modus operandi ? Je n’ai de conseils à donner à personne, surtout pas au Stalker, mais j’observe que la plupart du temps il se fait haïr moins par ses articles que par les commentaires outranciers (par leur violence) qu’il laisse sur d’autres blogs. Tout de suite, avec lui, c’est le seau de merde à la figure. Une chiquenaude serait la plupart du temps bien plus efficace, en ce sens qu’elle pourrait inciter l’autre à réfléchir, à réviser sa position, à corriger sa copie. Qui, ayant reçu un seau de merde ou de vomi à la figure, songe à réfléchir ? Pas moi. Je décroche ma Winchester et je tire à vue… Il faut savoir ménager même ses ennemis, car ils peuvent demain devenir vos alliés, provisoires ou définitifs. La posture du damné me semble intenable.

Tanguy Simon reproche aussi au Stalker ce qui parait être un crime bien abominable. Figurez-vous que nulle part le génial critique ne consacre une note, même en dix lignes, au grand Vialatte ! Honte au Stalker ! Seigneur, veut-on dresser la liste des auteurs français, moldaves, péruviens, valaques, burgondes et même hottentots dont Asensio ne parle en aucun lieu, sans que cela puisse être la preuve ni de son mépris envers eux, ni de son indifférence, ni même d’une quelconque ignorance de la part du critique à l’encyclopédique culture. Où peut-on lire que le Stalker ne connait pas Vialatte, qu’il le dédaigne ou le hait ? Dans l’imagination de Tanguy Simon et là seulement.

Asensio est de toute évidence un homme orgueilleux, et fier (et ombrageux). Rappelons ses origines basques. Il y a en lui de l’hidalgo. Sa vanité, nous dit-on, est incommensurable. Curieusement, sur son blog, il parle fort peu de lui-même, ce qui cadre assez mal avec l’idée qu’on se fait d’un personnage imbu de soi-même, tout concentré sur soi. Ses notes parlent des écrivains et des livres, et pas à la manière d’une concierge assoiffée de cancans. Asensio semble avoir de grands talents cachés, de photographe notamment. Où s’en vante-t-il ? On raille son insupportable vanité pour une note où il met en scène son propre livre photographié dans la vitrine d’un libraire montréalais. Il faut être de mauvaise foi pour ne pas sentir toute l’ironie de sa réflexion. Quant au fait qu’il mette en exergue sur son blog les bonnes critiques de sa Littérature à contre-nuit, je ne vois pas en quoi il est pendable de se soucier du destin de sa propre œuvre et de faire connaitre à ses lecteurs les critiques émises ailleurs sur un livre tout de même assez peu banal et qui, j’en suis convaincu, avec le temps, deviendra une référence.

Je fréquente Asensio depuis bientôt trois ans, sans le connaitre physiquement, sans prétendre aucunement être son ami, sinon virtuel. Nos rapports sont cordiaux, toujours, et empreints d’une grande courtoisie. J’ai travaillé sous sa direction, et ce fut un plaisir. Ce parfait butor (selon ceux ou celles à qui il avait fait confiance et qui l’ont trahi) est assez loin de se comporter en tyran. Il sollicite volontiers des suggestions et leur fait bon accueil (j’en ai encore eu la preuve récemment en lui suggérant un sujet et une personne précise pour le traiter). Je ne sais ce qu’il vaut dans le privé, mais rien ne m’incite à soupçonner qu’il puisse être un salaud, et c’est avec infiniment de plaisir que je le rencontrerais, dût-il m’assommer de littérature, moi qui n’en suis pas friand. Je sais juste une chose : il faut être avec lui franc, honnête, et respecter ses engagements. Demande-t-on autre chose à un homme ?

À Tanguy Simon, tellement soucieux de la forme, je voudrais signaler, puisque lui-même se le permet avec autrui, avec une suffisance et une mesquinerie exemplaires — je voudrais signaler dans son texte plusieurs fautes contre la typographie, d’inattention parfois, mais lui-même ne se prive pas de mentionner chez Juan des erreurs qui sont de toute évidence d’inattention (Ygo). Les seuls guillemets admis en français sont les chevrons (« ») et non les guillemets anglais (” “), permis toutefois dans un texte déjà encadré de guillemets. Entre les guillemets et l’italique, pour une citation, il faut choisir. C’est l’un ou l’autre. Aurel Ramat recommande plutôt les guillemets. On isole une incise à l’aide du tiret long (—) et non du trait d’union. Ce signe s’obtient par la combinaison ALT + 0151 sur le clavier numérique. Et enfin, les signes de ponctuation haute sont séparés du mot qu’ils précédent par une espace (fine insécable, idéalement) et ne doivent en aucun cas être collés au mot, ce qui est un usage anglais. Une doctrine prend un bas-de-casse initial, donc islam et non Islam. Par charité typographique, je ne dirai rien de la manière hideuse dont vous ponctuez — ou plutôt ne ponctuez pas, à maints endroits. Mieux vaut avoir le derrière propre quand on se mêle de donner aux autres des leçons d’hygiène.

Je vous salue, maraud.

 

 

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