Tentative foireuse de meurtre sur l’estimable personne de Juan AsensioJE NE SAIS si l’honorable Tan­guy Simon, auteur d’une aven­tu­reuse des­cente en flammes (1) du Stal­ker, mesure bien l’ampleur de son attaque, et s’il a plei­ne­ment conscience des risques encou­rus. Un fre­lon qu’on taquine, ça reste rare­ment de marbre. Si on aspire à jouir de l’existence avec une belle quié­tude, mieux vaut, à mon avis, se gar­der de cher­cher noise au fre­lon : sa réac­ti­vité est fou­droyante, sa piqure dou­lou­reuse et sa téna­cité pro­ver­biale. Vous le croyez repu, au large, vaquant à ses mouches, et vous l’avez dans le pan­ta­lon ou sous la che­mise. Au final, épuisé, écœuré, empoi­sonné, plein d’une belle amer­tume, vous regret­tez votre vie d’avant, si pai­sible, et vous son­gez au sui­cide, remède puis­sant contre les tour­ments de la vie.

Tan­guy Simon, s’il se sui­cide, le fera vir­tuel­le­ment, comme il semble le vou­loir. Avant même que sa vic­time sache qu’elle était sa vic­time, le brave pro­fes­seur Simon avait d’ores et déjà décidé plus ou moins d’arrêter son blog, sitôt rédi­gée la der­nière ligne de son san­glant for­fait, en guise à la fois de signa­ture et d’ultime confes­sion. Qu’on me per­mette : ça ne fait pas très sérieux. Quoi ? Un mate­lot ter­rasse, anéan­tit, bou­sille, tru­cide le capi­taine, et au lieu de reven­diquer hau­te­ment et for­te­ment son crime, en met­tant le pied sur la cha­rogne enfin réduite à sa merci et en sai­sis­sant ensuite le gou­ver­nail du navire, il jette à l’eau une frêle cha­loupe et se barre, hon­teux, confus, le remords au cœur ? Curieuse manière d’assumer un crime qui aurait pu sinon, qui aurait dû faire la Une du Sea­side Eve­ning et du Sea­gulls Mir­ror.

Notre bon pro­fes­seur, avant de quit­ter cette terre ingrate afin de mieux fuir les lieux et le sou­ve­nir de son atroce atten­tat, publie une pre­mière fois sa note, mer­credi, avec dans le sein même du texte bien du remords déjà. Je la lis donc, et je prends quelques notes en pré­vi­sion d’un billet ici même, vu que je suis cité, à la fois comme admi­ra­teur du Stal­ker et comme appré­cié par son assas­sin. La nuit tom­bée, la femme au lit, les chats dans leurs paniers, me sen­tant d’humeur à taqui­ner et la muse et le blai­reau, je vais pour exé­cu­ter ma sombre tâche de sicaire à plume. Je com­mence et je ris déjà très fort. Mes notes ne suf­fisent pas tou­te­fois. Je cours à la source, soit à l’article. Dam­ned, dis­paru ! À sa place, une trai­née de bave au fort relent de limace, et un bizarre mea-​​culpa où je perçois un mélange pour le moins sin­gu­lier (mais natu­rel chez cer­tains cri­mi­nels impro­vi­sés) de remords et de fierté. Émotif comme je suis, ne répu­gnant jamais, même dans la soli­tude, à m’exclamer, je lâche en qué­bé­cois (on me répute Qué­bé­cois, j’assume) un sonore : « Ben cou­donc, i sait tu c’qu’i veut, lui, là ? » Il tue le monstre, le dis­sèque, publie ses conclu­sions et aus­si­tôt regrette, ravale, renie, renonce, se ren­cogne, boude, s’affole, se sauve, revient, rit jaune, pleur­niche, gam­bille, rumine, se tâte, blê­mit, s’effare, louche, crache, hoche un chef alourdi de sou­cis rares et confus, jure de ne plus… pro­met de… empoigne le fau­bert dans l’intention appa­rem­ment sin­cère de net­toyer le pont souillé de sang du rafiot, se ravise, penche la tête, flotte dans la brume, doute, mâche ses propres dents, va, vient, clau­dique et marche, glisse dans le sang, tombe au sol, rigole tout seul, se relève et reçoit du ciel, sur le crâne, la fiente épaisse d’un macareux.

Ne pou­vant plus, par la force des choses, écrire sur un meurtre évanoui (et dont je finis par croire qu’il n’a existé que dans ma fié­vreuse ima­gi­na­tion), je range dans son étui ma plume, adresse ma note au diable et monte me cou­cher, tan­dis que point le jour. Le len­de­main, comme je l’avais pres­senti, la note cri­mi­nelle avait retrouvé son père, et ce der­nier un soupçon de quié­tude, après, semble-​​t-​​il, une manière d’arrangement avec sa vic­time ou son spectre, je ne sais plus trop qui vit encore et qui est ad patres.

Je peux en écrire comme ça trois kilo­mètres durant, sans rien dire de plus, sans prendre posi­tion, sans me com­pro­mettre, sans mouiller même la semelle de mes fortes bottes, en res­tant très au-​​dessus de la mêlée, au sec, bien au chaud, tour­ni­coti, tour­ni­co­ton, et vive les cochons ! Seule­ment voilà, en humble enfant des vertes et bru­meuses Ardennes, je suis un peu cochon et j’aime assez la fange.

J’ignore ce qui a poussé Tan­guy Simon à voler si sou­dai­ne­ment dans les plumes du condor de la Zone, à prendre le risque de se faire mau­dire jusqu’à la hui­tième géné­ra­tion (soyons clé­ment), après avoir été mordu, griffé, pincé, piqué, souf­fleté, esso­rillé, etc., par tout ce que la Zone compte de Zonards for­cé­ment enra­gés et vin­di­ca­tifs. Je ne connais pas celui qui signe volon­tiers « Tan­gle­ding », et jusqu’à ce mer­credi, je n’avais lu de sa plume moins gour­mande que gour­mée que des com­men­taires sur d’autres blogs, et peut-​​être sur le mien (l’ancien, pas celui-​​ci). S’il n’a pas encore com­menté ici la moindre note, il figure au nombre des ins­crits, depuis les pre­miers jours, ce qui de toute évidence dénote un gout exquis et une âme un peu trem­pée, par­don ! Tan­guy Simon, qui n’a pas, Dieu merci, que des qua­li­tés, est pro­fes­seur, et comme il semble mal­chan­ceux de nais­sance, il est pro­fes­seur de lettres ou de français. Et dire que, mille fois, à moi qui me suis toujours tenu le plus éloi­gné pos­sible des établis­se­ments sco­laires, dont le par­cours sco­laire est plus mince qu’un papier à ciga­rettes, on a répété que j’eusse fait un excellent péda­gogue, dans le domaine des lettres, jus­te­ment. Incon­gruité abso­lue, men­songe, fan­tasme et lubie ! La seule idée me rend malade, de dis­til­ler un imbé­cile savoir à un trou­peau de bou­ton­neux épilep­tiques venus là Dieu sait quoi faire, tout sauf apprendre. Je ne me pré­tends nul­le­ment anar­chiste, mais j’en suis un, farouche et radi­cal sur maints plans, dont celui de l’enseignement : aux ânes que peut-​​on apprendre, hor­mis à braire ? Pas besoin de faire des études pour ça. S’il y a quelque chose d’utile à apprendre de la vie ou des livres, suf­fit de s’y plon­ger, seul, nu, sans guide, sans cette hor­rible, bavarde et sen­ten­cieuse chose qu’on appelle un pro­fes­seur. Mais je m’éloigne du sujet. Disons que le décor est planté et les acteurs en scène.

Com­ment le Stal­ker a pris cette gifle, je l’ignore. Mal, dirait-​​on. Et à tort, si c’est le cas. Cette gifle ne m’a pas paru bien vio­lente, ni très adroite. J’avais noté une pre­mière impres­sion : « Comme s’il tirait à l’élastique sur un rhi­no­cé­ros. Un ani­mal aussi robuste se tire au bazooka. Arme et cible inadéquates. » Cible inadéquate, en effet. Pourquoi s’en prendre au Stal­ker ? Prou­ver quoi en s’attaquant à un type de sa trempe ? Qu’on en a dans le cal­cif, et pas du mou ? Est-​​ce bien lui, l’ennemi ? Si le prof de lettres est démangé par un fort désir de cor­ri­ger son âne, je puis lui en pré­sen­ter quelques-​​uns, de vraies bour­riques ne sachant point écrire mais se piquant, jusqu’à la sur­dose, de Lit­té­ra­ture. Le peu astu­cieux péda­gogue eût-​​il gour­mandé, cor­rigé… par exemple Céline, en lui oppo­sant la prose sup­po­sée par­faite de… qui donc ? Mau­rice Gene­voix ? Le but est-​​il, pla­te­ment, de « bien » écrire, sans faire honte un seul ins­tant au puriste, ou d’exprimer avec un tem­pé­ra­ment par­ti­cu­lier (donc dans un style par­ti­cu­lier) des réflexions assez peu ordi­naires sur des sujets rares et dont même Jean-​​Luc Dela­rue n’a pas idée ? Le but est-​​il d’écrire toujours dans le droit fil de la gram­maire, mais en beige, à la manière très ordi­naire des pro­fes­seurs, jus­te­ment ? Le plus chré­tien est-​​il toujours celui qui se rend chaque dimanche à la messe et com­mu­nie, pour, aus­si­tôt dehors, débla­té­rer contre le pape, le curé et tous les parois­siens — ou celui qui, fai­sant fi du déco­rum, des manières et des rites, nanti d’une foi modeste et peut-​​être naïve, prouve par ses actes au quo­ti­dien et ses pen­sées qu’il est bien plus que l’autre un digne enfant de Dieu ? Un habit propre, d’une écla­tante blan­cheur, ne peut-​​il cacher des des­sous minables, voire dou­teux ? Une prose toujours cor­recte rela­ti­ve­ment à la gram­maire, plate quant au style (parce que ne se per­met­tant aucune fan­tai­sie), raide dans sa tenue (l’obsession, la ter­reur de la faute qui ami­donne, cor­sète le style de tant de profs), si elle dénote une connais­sance par­faite du français comme pure forme, ne masque-​​t-​​elle pas en vérité une pen­sée de faible ampli­tude, le grand, dou­lou­reux et très inouï silence de la nuit neuronale ?

Asen­sio, c’est un fait, n’écrit pas toujours de la manière la plus claire, sans mal écrire pour autant. Ses phrases, sou­vent trop longues, se perdent par­fois dans un dédale de subor­don­nées, forçant le lec­teur à reprendre plus haut le fil. Une simple vir­gule, un point-​​virgule ou un tiret long don­ne­rait de l’air à cer­taines de ses phrases. Les incises, nom­breuses chez lui, gagne­raient à être bien iso­lées. La tâche du lec­teur est com­pliquée du fait que le bouillant dis­sec­teur a la réfé­rence pro­li­fé­rante. J’ignore si, lorsqu’il prend la plume, il sait exac­te­ment ce qu’il veut dire ou s’il découvre sa pen­sée de fond au fil de sa rédac­tion. Ce serait inté­res­sant de le savoir et ça excu­se­rait bien des méandres. Une pen­sée qui, se livrant, se découvre, j’aime assez ça, per­son­nel­le­ment. Et peu importe le che­min par­couru, les détours visi­tés, si l’aventure est ins­truc­tive pour le lec­teur et néces­saire pour le scrip­teur. Cio­ran avait pour habi­tude de ne conser­ver que l’aboutissement de ses réflexions. Ça donne de brillants apho­rismes, mais ils leur manque la saveur du pro­ces­sus. Un pain que j’ai vu pétrir et façon­ner me semble toujours plus savou­reux. À une époque, dans mon jour­nal, je me met­tais à écrire sans savoir ce que je cher­chais à dire au fond, mais en sachant que j’allais dire quelque chose, que j’allais sor­tir un truc, déco­cher une flèche. Mira­cu­leu­se­ment la chose tom­bait au bout de dix ou quinze lignes, par­faite, sou­daine, expli­cite, dans une forme brève rap­pe­lant l’aphorisme, et c’était une déli­vrance telle que je me gar­dais d’ajouter un seul mot. Je reli­sais le tout début et ça n’avait aucun rap­port, mais je n’aurais pu me pas­ser de ce pré­am­bule bavard, sorte de rinçage de la bouche avant l’expulsion de la parole atten­due. J’aurais pu, comme Cio­ran, ne conser­ver que la chute, sauf que, sans être dérai­son­na­ble­ment imbu de mes phrases, je trou­vais que cette obs­cu­rité limi­naire déga­geait en quelque sorte la lumière au sor­tir du tun­nel, la proje­tait, l’exposait, la met­tait en valeur.

Si la prose du Stal­ker semble her­mé­tique par­fois, est-​​ce d’un her­mé­tisme déli­béré, ou bien est-​​ce en rai­son même des thèmes trai­tés, thèmes com­plexes de nature ? Traite-​​t-​​on du mal en lit­té­ra­ture avec la même lim­pi­dité, la même légè­reté, la même insou­ciance que l’on met dans la rela­tion d’une par­tie de billard ou de jambes en l’air avec Suzanne ? Il est des choses qu’on ne peut réduire par des for­mules et qui exigent un double effort : à l’écriture par l’auteur, à la lec­ture par le lec­teur. Cer­tains textes du Stal­ker m’ont déjà rebuté, parce que je n’y com­pre­nais rien. Je suis ainsi fait que si je ne com­prends pas quelque chose, sur­tout un texte, je me sens vexé, et je me traite volon­tiers d’abruti. Une seconde charge, une atten­tion plus sou­te­nue, viennent à bout fréquem­ment du « laïus », et l’imbécile auteur se mue en imbé­cile lec­teur. D’une chose que l’on ne com­prend pas, dire que c’est her­mé­tique est une antienne un peu trop seri­née pour être cré­dible à tous les coups. Quant à l’accusation de pédan­te­rie qui pèse sur la tête du Stal­ker, je la récuse vigou­reu­se­ment. Nom­mer une chose par son nom, dès lors que ce nom existe et qu’on le connait, ce n’est pas être pédant, c’est être pré­cis, comme d’appeler Jacques un type pré­nommé Jacques et non Joseph ou Sébas­tien. Dire que, dans ma vie anté­rieure, une femelle qui avait plus de pré­ten­tions intel­lec­tuelles que de moyens, m’avait traité de snob parce que j’utilise « davan­tage » plus volon­tiers que « plus », sans y pen­ser d’ailleurs. Parce que, dans sa bouche à elle, « davan­tage » n’était pas natu­rel, dans la mienne il deve­nait incon­gru, le signe d’une excep­tion­nelle fatuité. Je vous demande un peu !

Je ne repro­che­rais pas à un myco­logue ses connais­sances myco­lo­giques, ni à un méde­cin son grec ou son latin, pourvu que le pre­mier ne cherche pas à me four­guer une ama­nite phal­loïde en la fai­sant pas­ser pour une lépiote, et que le second me soigne en français. Il ne me vient pas non plus à l’idée de repro­cher au Stal­ker des connais­sances qu’il a dans un domaine pré­cis où je n’éprouve aucune peine à me décla­rer ignare. S’il peut m’apprendre des choses, m’inciter à réflé­chir, moi qui adore cela, je lui en sais plu­tôt gré. Ma culture est bien moins étof­fée que la sienne, plus vaga­bonde, et je ne songe pas à lui en tenir rigueur. La force que je lui accorde volon­tiers ne me rend pas débile. Et je ne l’admire pas : je le res­pecte. Son érudi­tion est tout ce qu’on vou­dra, sauf feinte. Qui en dou­te­rait peut véri­fier. Après tout il n’est pas avare de réfé­rences, si bien qu’il nous serait facile de confondre ses inep­ties, si d’aventure il en proférait.

Le voca­bu­laire toujours riche, varié et pré­cis du Stal­ker est une source de grand plai­sir pour moi qui raf­fole des mots. Il est rare qu’il m’en apprenne, car je suis un vieux lec­teur de dic­tion­naires et les mots sont un peu ma marotte. Par­fois, je véri­fie une accep­tion. Une seule fois je lui ai signalé l’emploi indu d’un terme (dans un entre­tien publié sur un autre site) : viduité au lieu de vacuité, un lap­sus d’ailleurs repéré déjà chez d’autres. Un lap­sus en trois ans sur com­bien de mil­liers de phrases ? Conve­nez qu’il faille d’urgence lapi­der ce zébu !

Le Stal­ker n’a pas d’humour… Si on veut de la bonne et grasse plai­san­te­rie, de la vanne à jet continu et du tor­dant en masse, c’est clair que la Zone n’est pas un endroit fréquen­table. Y est-​​on sérieux cepen­dant de l’aube au soir, d’une gra­vité mona­cale ou pire, teu­to­nique (période 40 – 45) ? Nenni, bien sûr. Le Stal­ker a de l’humour et il rit peut-​​être davan­tage que moi, s’il fait moins le pitre. Son humour peut déplaire, c’est un autre débat. Humour noir, sar­cas­tique, cin­glant, sca­to­lo­gique… Par­fois, un quart d’heure après, je ris encore, et d’un rire franc, de la manière déso­pi­lante, fol­le­ment absurde, dont il a dépecé sa proie, un pauvre jour­na­liste, un écri­vain mous­ta­chu (sou­vent, par ailleurs, jour­na­liste au sur­plus), un blanc-​​bec, un quel­conque doge quelque peu décati, une vieille bique, trois bau­dets. Il met à vous déman­ti­bu­ler un patient une éner­gie réjouis­sante et emploie pour ce faire un luxe de pro­cé­dés. Son souci du détail dans le char­cu­tage de ploucs est extra­or­di­naire, et son humeur fort belle, communicative.

Il est ques­tion de moi à deux reprises dans la longue esta­fi­lade du bret­teur Simon. La seconde fois, je suis cité au pre­mier rang des afi­cio­na­dos du Stal­ker. Afi­cio­nado sonne tout de même à mes oreilles comme grou­pie, dévot — soit un explosé du bulbe qui n’aurait plus à l’esprit que l’image de son idole, la véné­rant par­tout et à toute heure, rêvant d’elle la nuit. Ça lui écor­che­rait vrai­ment la gueule, au fonc­tion­naire Simon, d’admettre que le Stal­ker puisse avoir des amis et que les amis du Stal­ker ne soient pas des ampu­tés du cer­veau, ni des canailles de nais­sance ou par voca­tion, veu­le­rie et que sais-​​je encore ? Et croit-​​il peut-​​être, ce Laver­dure de bédé­thèque, que gou­ter en géné­ral les œuvres, épices et cochon­nailles du sombre héros, signi­fie sou­mis­sion, aveu­gle­ment à son endroit ? Croit-​​il que si la folie pre­nait Juan de me com­man­der l’exécution capi­tale et noc­turne, dans les latrines d’un cabou­lot, d’un quel­conque bour­rin honni de lui et qu’il sau­rait par hasard que je hon­nis aussi — croit-​​il donc que j’accepterais le contrat sans bron­cher, sous pré­texte que je serais à ses ordres ?

Si le Stal­ker et moi avons de toute évidence des affi­ni­tés, lit­té­raires et sans doute poli­tiques, je ne par­tage pas tous ses gouts et ne com­prends par exemple pas qu’il puisse faire si grand cas de la science-​​fiction, genre qui me laisse froid et que je trouve pas­sa­ble­ment ridi­cule, ennuyeux au pos­sible (ça se passe toujours dans dix mille ans, je ne sais où dans l’univers, ça grouille de machines et de néo­lo­gismes, mais la psy­cho­lo­gie des per­son­nages est du temps de TF1). Dan­tec lit­té­rai­re­ment m’emmerde, je n’aime ni le per­son­nage, ni ses idées. J’ai lu Bloy il y a long­temps déjà, romans, pam­phlets, jour­naux et sa cor­res­pon­dance en par­tie, celle éditée chez Des­clée De Brou­wer. Pas de prose plus vio­lente, plus scin­tillante, plus ter­rible, plus assas­sine que la sienne, et je l’admire pour sa vigueur (en plus, c’est un for­mi­dable sty­liste, un enragé du voca­bu­laire sonore)… mais le bon­homme Bloy avait des ridi­cules pas mal impres­sion­nants, une reli­gio­sité de bigote à — forte — mous­tache, une abjecte véné­ra­tion des images pieuses et des appa­ri­tions, sans comp­ter que le féroce Léon pou­vait être ser­vile, en plus d’être notoi­re­ment pleu­rard et d’une sen­ti­men­ta­lité de vache. Mais à qui s’inquiète auprès de moi d’un art d’écrire, je ne manque jamais de recom­man­der cet insur­pas­sable écri­vain. Un grand cru m’a toujours paru plus sus­cep­tible d’éveiller et de for­mer le palais que la piquette usuelle. Il n’est point de trop fortes épices pour qui sou­haite voya­ger loin et profond.

Les textes du Stal­ker consa­crés à Faulk­ner, à Ber­na­nos, à Gadenne et plus récem­ment à McCar­thy (Cor­mac) sont d’opimes joyaux, à tous points de vue. Ils sont en effet d’une belle ampleur et d’une pro­fon­deur dont on cher­che­rait en vain la pareille chez ses confrères cri­tiques de la presse offi­cielle. Lorsqu’il a décou­vert, un mois après moi et sans concer­ta­tion, par le biais de la même œuvre qui plus est (Méri­dien de sang), Cor­mac McCar­thy, je lui en ai presque voulu d’avoir eu le cou­rage et le talent d’une cri­tique aussi péné­trante, de cla­mer si fort ce que je n’ai pas eu moi-​​même le cran de seule­ment mur­mu­rer, alors que je l’ai pensé au bout de dix pages et que je le pense toujours, à savoir que McCar­thy est l’unique écri­vain amé­ri­cain sus­cep­tible de riva­li­ser avec Faulk­ner. J’avais alors médité une note, mais au final m’étais dérobé devant une tâche insur­mon­table pour moi : je ne me sen­tais tout sim­ple­ment pas à la hau­teur. Lui, Asen­sio, il l’a été.

Vous excu­se­rez ma joyeuse anar­chie, mais je ne suis aucun plan. Toujours dans la seconde men­tion qu’il fait de ma per­sonne, Simon pas Tem­plar me qua­li­fie de réac­tion­naire qué­bé­cois, comme si c’était là une pro­fes­sion, ma pro­fes­sion. Je ne puis cacher un pen­chant très net pour ce qu’on appelle en poli­tique la réac­tion, si cela veut encore dire quelque chose. Je suis plu­tôt conser­va­teur, adepte non du libre mar­ché, mais du libre dis­cours. Je ne suis dupe d’aucune des lubies de cette époque (tech­nique à outrance, ludisme effréné, por­no­gra­phie à dose mas­sive, rela­ti­visme, culte de la nou­veauté, consu­mé­risme, etc.). Au-​​delà de ça, je ne suis pas bien sûr d’être un très fervent par­ti­san de la démo­cra­tie, sans être davan­tage pour la dic­ta­ture. Un des­pote éclairé ferait mon affaire, mais je n’y crois sim­ple­ment pas. De droite, cer­tai­ne­ment, mais plus phi­lo­so­phique­ment que poli­tique­ment. Je n’épouse sinon aucune doc­trine. Je tends plu­tôt au syn­cré­tisme. Je me méfie en géné­ral des sys­tèmes et je ne crois pas qu’il puisse y avoir une manière idéale de gou­ver­ner la société et qui serait uni­ver­selle. Il faut de la poli­tique, mais ce n’est pas à elle de tout dic­ter. Elle doit orga­ni­ser la société, émettre des règles géné­rales, et se faire aussi dis­crète que pos­sible, comme les rouages d’une machine. La fré­né­sie actuelle du légis­la­tif et la judi­cia­ri­sa­tion crois­sante de la société ne me disent vrai­ment rien de bon qui vaille. Sachez enfin que, si je suis réac­tion­naire, je le serais encore si le pou­voir était occupé par mes amis. Anar­chiste de droite ten­dance écolo­giste, si vous tenez à me déco­rer d’une étiquette.

Catho­lique, le Stal­ker ? Je n’en suis pas aussi sûr que vous, Tan­guy Simon. Et encore même le serait-​​il, de quel catho­li­cisme parlons-​​nous et le catho­li­cisme de quelle époque, de quel lieu ? Ne serait-​​il pas plu­tôt chré­tien, un chré­tien du temps de la fer­veur, soit un démon au regard des chré­tiens qui ont trans­formé la foi en une sorte de bazar social géré par de vieilles dames à col­le­rettes et chi­gnons ? A-​​t-​​il d’ailleurs la foi, ou aspire-​​t-​​il à l’avoir ? Il me semble connaitre assez bien le las­car, et sur cette ques­tion — cru­ciale — je suis inca­pable cepen­dant d’affirmer quoi que ce soit, et n’en ai cure d’ailleurs. Ce que je perçois chez lui comme inquié­tude reli­gieuse me ras­sure quant à sa spi­ri­tua­lité. Je pré­fère les voya­geurs aux tou­ristes, parce qu’ils se déplacent et bougent sans cesse, tan­dis que les tou­ristes arrivent et s’installent. Et en ce sens le Stal­ker m’apparait comme un pèle­rin. Je le vois mal poser son bagage, sinon un ins­tant pour boire à sa gourde. Et s’il arrive un jour quelque part, je suis convaincu qu’il repar­tira bien vite. Voilà ce que j’aime chez lui : son éner­gie, sa haine du repos.

L’affaire Anne-​​Lorraine et, au-​​delà, le conten­tieux Stalker/​Dandrieu. Valeurs Actuelles — le meilleur maga­zine français, d’assez loin — a com­mis dans l’affaire Anne-​​Lorraine, sous la plume de Laurent Dan­drieu, un véri­table hol­dup que Juan a eu rai­son de dénon­cer, d’une manière hélas ! bien peu noble. Met­tons ça sur le compte de l’indignation. Valeurs Actuelles a voulu faire de cette jeune fille la mar­tyre qu’elle n’était pas du tout. Elle n’a pas été tour­men­tée puis tuée pour sa foi. Elle aurait pu être musul­mane, juive ou boud­dhiste. Sur­tout, elle ne s’est jamais rési­gnée à mou­rir. Elle s’est défen­due, bec et ongles. Je ne doute pas que si elle avait eu un pis­to­let, elle aurait logé un pru­neau dans la tête de son agres­seur, sans se pré­oc­cu­per des conséquences (judi­ciaires, divines) de sa rébel­lion. Sa vie était en jeu, et elle ne l’a pas per­due pour avoir manqué de déter­mi­na­tion, par aban­don à la séduc­tion d’un vain mar­ty­ro­loge, mais parce que son agres­seur était plus fort qu’elle. La force seule lui a manqué, pas le cou­rage. Il est pos­sible même qu’elle ait puisé dans sa foi la volonté de défendre sa vie au lieu de suc­com­ber à la peur qui para­lyse. Elle n’a manqué que de force phy­sique. Le Stal­ker s’est donc indi­gné de la récu­pé­ra­tion faite par Valeurs Actuelles. Il a eu, mille fois, rai­son de le faire. Je suis aussi inter­venu sur le forum du maga­zine, tout de suite après la polé­mique, pour signa­ler en trois lignes, sans faire la moindre réfé­rence au Stal­ker et avec une par­faite cour­toi­sie, que la jeune fille dont on vou­lait faire une mar­tyre n’en était pas une et qu’elle avait tout fait, dans la mesure de ses forces, pour refu­ser la mort. Mon com­men­taire n’a jamais été publié…

Je ne cache pas main­te­nant que la manière dont le Stal­ker a traité Dan­drieu m’a déplu, mais dans la forme seule­ment. Il faut être chiche de son mépris. Le mépris et son expres­sion vio­lente est une manière de sys­tème chez Asen­sio, et c’est trop par­fois. Si on n’est pas ou plus son ami, on dégrin­gole au rang de pour­ri­ture, de flaque de vomi, de résidu de latrines, j’en passe et de moins allé­chantes. Est-​​ce tou­te­fois un mépris, une haine véri­tables, ou un pro­cédé lit­té­raire, un modus ope­randi ? Je n’ai de conseils à don­ner à per­sonne, sur­tout pas au Stal­ker, mais j’observe que la plu­part du temps il se fait haïr moins par ses articles que par les com­men­taires outran­ciers (par leur vio­lence) qu’il laisse sur d’autres blogs. Tout de suite, avec lui, c’est le seau de merde à la figure. Une chique­naude serait la plu­part du temps bien plus effi­cace, en ce sens qu’elle pour­rait inci­ter l’autre à réflé­chir, à révi­ser sa posi­tion, à cor­ri­ger sa copie. Qui, ayant reçu un seau de merde ou de vomi à la figure, songe à réflé­chir ? Pas moi. Je décroche ma Win­ches­ter et je tire à vue… Il faut savoir ména­ger même ses enne­mis, car ils peuvent demain deve­nir vos alliés, pro­vi­soires ou défi­ni­tifs. La pos­ture du damné me semble intenable.

Tan­guy Simon reproche aussi au Stal­ker ce qui parait être un crime bien abo­mi­nable. Figurez-​​vous que nulle part le génial cri­tique ne consacre une note, même en dix lignes, au grand Via­latte ! Honte au Stal­ker ! Sei­gneur, veut-​​on dres­ser la liste des auteurs français, mol­daves, péru­viens, valaques, bur­gondes et même hot­ten­tots dont Asen­sio ne parle en aucun lieu, sans que cela puisse être la preuve ni de son mépris envers eux, ni de son indif­fé­rence, ni même d’une quel­conque igno­rance de la part du cri­tique à l’encyclopédique culture. Où peut-​​on lire que le Stal­ker ne connait pas Via­latte, qu’il le dédaigne ou le hait ? Dans l’imagination de Tan­guy Simon et là seulement.

Asen­sio est de toute évidence un homme orgueilleux, et fier (et ombra­geux). Rap­pe­lons ses ori­gines basques. Il y a en lui de l’hidalgo. Sa vanité, nous dit-​​on, est incom­men­su­rable. Curieu­se­ment, sur son blog, il parle fort peu de lui-​​même, ce qui cadre assez mal avec l’idée qu’on se fait d’un per­son­nage imbu de soi-​​même, tout concen­tré sur soi. Ses notes parlent des écri­vains et des livres, et pas à la manière d’une concierge assoif­fée de can­cans. Asen­sio semble avoir de grands talents cachés, de pho­to­graphe notam­ment. Où s’en vante-​​t-​​il ? On raille son insup­por­table vanité pour une note où il met en scène son propre livre pho­to­gra­phié dans la vitrine d’un libraire mont­réa­lais. Il faut être de mau­vaise foi pour ne pas sen­tir toute l’ironie de sa réflexion. Quant au fait qu’il mette en exergue sur son blog les bonnes cri­tiques de sa Lit­té­ra­ture à contre-​​nuit, je ne vois pas en quoi il est pen­dable de se sou­cier du des­tin de sa propre œuvre et de faire connaitre à ses lec­teurs les cri­tiques émises ailleurs sur un livre tout de même assez peu banal et qui, j’en suis convaincu, avec le temps, devien­dra une référence.

Je fréquente Asen­sio depuis bien­tôt trois ans, sans le connaitre phy­sique­ment, sans pré­tendre aucu­ne­ment être son ami, sinon vir­tuel. Nos rap­ports sont cor­diaux, toujours, et empreints d’une grande cour­toi­sie. J’ai tra­vaillé sous sa direc­tion, et ce fut un plai­sir. Ce par­fait butor (selon ceux ou celles à qui il avait fait confiance et qui l’ont trahi) est assez loin de se com­por­ter en tyran. Il sol­li­cite volon­tiers des sug­ges­tions et leur fait bon accueil (j’en ai encore eu la preuve récem­ment en lui sug­gé­rant un sujet et une per­sonne pré­cise pour le trai­ter). Je ne sais ce qu’il vaut dans le privé, mais rien ne m’incite à soupçon­ner qu’il puisse être un salaud, et c’est avec infi­ni­ment de plai­sir que je le ren­con­tre­rais, dût-​​il m’assommer de lit­té­ra­ture, moi qui n’en suis pas friand. Je sais juste une chose : il faut être avec lui franc, hon­nête, et res­pec­ter ses enga­ge­ments. Demande-​​t-​​on autre chose à un homme ?

À Tan­guy Simon, tel­le­ment sou­cieux de la forme, je vou­drais signa­ler, puisque lui-​​même se le per­met avec autrui, avec une suf­fi­sance et une mesqui­ne­rie exem­plaires — je vou­drais signa­ler dans son texte plu­sieurs fautes contre la typo­gra­phie, d’inattention par­fois, mais lui-​​même ne se prive pas de men­tion­ner chez Juan des erreurs qui sont de toute évidence d’inattention (Ygo). Les seuls guille­mets admis en français sont les che­vrons (« ») et non les guille­mets anglais (“ ”), per­mis tou­te­fois dans un texte déjà enca­dré de guille­mets. Entre les guille­mets et l’italique, pour une cita­tion, il faut choi­sir. C’est l’un ou l’autre. Aurel Ramat recom­mande plu­tôt les guille­mets. On isole une incise à l’aide du tiret long ( — ) et non du trait d’union. Ce signe s’obtient par la com­bi­nai­son ALT + 0151 sur le cla­vier numé­rique. Et enfin, les signes de ponc­tua­tion haute sont sépa­rés du mot qu’ils pré­cé­dent par une espace (fine insé­cable, idéa­le­ment) et ne doivent en aucun cas être col­lés au mot, ce qui est un usage anglais. Une doc­trine prend un bas-​​de-​​casse ini­tial, donc islam et non Islam. Par cha­rité typo­gra­phique, je ne dirai rien de la manière hideuse dont vous ponc­tuez — ou plu­tôt ne ponc­tuez pas, à maints endroits. Mieux vaut avoir le der­rière propre quand on se mêle de don­ner aux autres des leçons d’hygiène.

Je vous salue, maraud.

 

 

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