Le philosophe Serge Reding, penseur de poidsLES SPORTIFS, c’est bien connu, n’ont guère dans la tête qu’un petit pois, s’ils ont de gros bras et de fortes cuisses. C’est pourquoi la plu­part des gens se dés­in­té­ressent du sport et pré­fèrent la phi­lo­so­phie, plus exci­tante que les assom­mantes prises de tête dont les spor­tifs sont cou­tu­miers. J’ai ainsi le sou­ve­nir d’une joute sopo­ri­fique sur le pla­teau d’Antoine Spire, et sous son arbi­trage, oppo­sant le regretté Félix Guat­tari au mys­té­rieux Émile Pla­teau (un ava­tar de Gilles Deleuze, selon l’historien Nel­son Mon­fort). Je me sou­viens avoir pensé à l’époque que Guat­tari était dopé au bêta-​​carotène (rap­port à son teint rubi­cond et à son évidente confu­sion men­tale — il suait à grosses gouttes et bavait).

Cer­taines dis­cus­sions prennent par­fois un tour inat­tendu et déli­cieux. Avec Sté­phane Beau, le talen­tueux entrai­neur du FC Gro­gnard, nous évoquions par mail nos pas­sions spor­tives com­munes (lui le bad­min­ton sur échasses, moi le badi­nage arthri­tique). Van­tard de nature et pour impres­sion­ner mon inter­lo­cu­teur, je crus bon devoir men­tion­ner que je comp­tais dans ma famille rien moins qu’un cham­pion olym­pique et mul­tiple record­man dans une dis­ci­pline un chouia plus virile que le tri­pa­touillage de minus­cules pen­sées : l’haltérophilie. En effet, Serge Reding, médaillé d’argent lors des J.O. de Mexico en 68 dans la caté­go­rie ter­ri­fiante des super-​​lourds (voir l’illustration), est un loin­tain cou­sin à moi. De cela, je suis très fier. Ne me regar­dez pas comme si j’étais un monstre : je suis, au phy­sique, tout le contraire de ce qu’il était, devant peser un peu plus du tiers de son poids à jeun.

Je vou­lais impres­sion­ner mon inter­lo­cu­teur et j’y par­vins au-​​delà de toute espé­rance. Voici ce qu’il me répon­dit res­pec­tueu­se­ment, la plume tremblante :

… j’avoue que j’ai toujours été épaté par ces types ou ces femmes qui peuvent pas­ser une grande par­tie de leur vie avec, comme objec­tif prin­ci­pal, de lever les poids les plus lourds, ou de jeter un mar­teau le plus loin pos­sible. Il y a dans tout cela une abné­ga­tion qui relève presque du sublime à force d’être absurde. Lequel est le plus sage : le phi­lo­sophe ou l’haltérophile ? La Fon­taine en aurait pro­ba­ble­ment tiré une fable sym­pa­thique : « le phi­lo­sophe et l’haltérophile ». Tiens il fau­drait essayer pour voir !

À quoi je répon­dis (car je ne suis pas faci­le­ment désarçonné) :

Vous deman­dez qui du phi­lo­sophe ou de l’haltérophile est le plus sage. Vous devriez écrire un article là-​​dessus, car vous posez une bonne ques­tion. Nous savons que l’haltérophile, en prin­cipe, n’écrit pas d’aphorismes, et que le phi­lo­sophe pro­fes­sion­nel sou­lève seule­ment de la pous­sière et par­fois, peut-​​être, des jupes fémi­nines (pour véri­fier la per­ti­nence d’un concept). 

À peine une heure plus tard, force me fut de recon­naitre ma défaite quand Sté­phane Beau m’envoya cette fable qu’il venait de com­po­ser tout à trac, en net­toyant les ves­tiaires de son club, et que je publie bien sûr avec son aimable auto­ri­sa­tion. Une preuve sup­plé­men­taire, soit dit en pas­sant, que le talent n’est pas l’apanage des gar­gouilles situa­tion­nistes.

 

L’Haltérophile et le Philosophe

Au pied de l’Acropole, suant comme un damné,
Un bel hal­té­ro­phile s’adonne à son art.
Regard vide, moue cris­pée, che­veu ras, front borné,
Il sou­lève ses poids et rajuste ses tares.
Arrive un phi­lo­sophe, un gros livre à la main.
Aper­ce­vant l’athlète, agacé, il s’écrie :
« Pourquoi perdre son temps à des jeux aussi vains !
Les heures passent – inexo­rables – et le temps fuit,
Et tu es là, toi, triste bagnard consen­tant
Qui répète sans fin des gestes inutiles,
Qui gas­pille sa vie, qui gas­pille son temps,
Pauvre esclave buté, pauvre ani­mal ser­vile !
La vie est courte et l’art est long, dit Hip­po­crate !
Chaque ins­tant que tu perds n’est pas perdu pour toi
Seule­ment, mais pour l’humanité ! Âme ingrate !
La sagesse ne se mesure pas au poids ! »

Une fois achevé son épaulé-​​jeté,
L’hercule frappe ses mains blan­chies de magné­sie
Et pose sur le sage un regard amusé.
« Certes, je ne suis pas doué pour la poé­sie,
Ni pour la réflexion et ni pour l’éloquence.
Mais il y a un point sur lequel je te bats…. »
Il se tait sou­dain, ramasse un poids et le lance
Sur le crâne du fat qui craque avec fra­cas.
Il reprend : « Je n’ai pas lu tous tes phi­lo­sophes,
Je suis sans doute sot, je suis sans doute bête,
Je ne sais ni rimer ni construire de strophes
Mais ma cer­velle à moi, au moins, est dans ma tête !

La morale de cette fable est simple en somme :
Peu importe ta science et ton intel­li­gence,
Peu importe que tu sois ou non un grand homme.
Face au muscle vois-​​tu, rien ne vaut le silence !


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