Les jardins du désert (Charles Bertin)Je profite de mon sujet polémique sur la science-fiction pour donner ici la critique que j’ai faite il y a longtemps déjà (en 2001), d’un livre non de science-fiction à proprement parler, mais d’anticipation : Les jardins du désert, du Belge Charles Bertin (1919–2002), livre paru en 1999 dans la collection de poche Babel, chez Actes Sud.

Il ne s’agit pas bien entendu d’une critique au sens asensien du terme, elle ne se prétend pas telle.

 


J’emprunte au livre son résumé, si parfait : « À la suite d’un cataclysme atomique, l’humanité se trouve réduite à une communauté de quelques milliers d’individus rassemblés sur une ile. Persuadés que la prolifération insensée des techniques a provoqué la mort du monde, les survivants, soumis par force à un dramatique retour aux sources, ont inventé une forme de théocratie pastorale. C’est le chef de la communauté, jouissant d’un double pouvoir spirituel et temporel, qui est le narrateur de ce roman d’anticipation. Lucide et sans illusions, parvenu à un grand âge, il entame son récit à l’instant où une sècheresse sans précédent menace son peuple. »

La sècheresse qui frappe l’ile au départ du récit allume de vastes incendies sur la côte opposée. Un synode extraordinaire est convoqué, au sein duquel émergent des dissensions menées par Soriano, partisan d’une remise en état de la vieille voie ferroviaire, inutilisée depuis le cataclysme. Chef suprême de la Curie, le narrateur et son ami d’enfance Conti s’y opposent, conformément d’ailleurs aux lois strictes de la communauté, bannissant la technique, responsable du cataclysme. C’est à cheval que le narrateur et ses compagnons se rendront sur les terres ravagées par les flammes. Le voyage est long, pénible. Peu après leur retour à Aquila, la capitale, une sanglante insurrection éclate, précipitant l’agonie des ultimes rejetons de l’humanité…

L’histoire que nous raconte Charles Bertin est aussi tragique que somptueusement rédigée. Du crépuscule elle possède tous les chauds rougeoiements et la mélancolie. Ce n’est toutefois pas le jour qui disparait ici, mais l’humanité, l’humanité responsable de sa propre extinction, et c’est avec une dignité empreinte de fatalisme serein qu’elle s’efface, s’éteint à l’instar d’un feu privé peu à peu d’oxygène.

Charles Bertin décrit magnifiquement les paysages et les impressions procurées par ceux-ci. La palette dont il dispose est riche, nuancée, précise. L’action, et il y en a, nous est contée avec un détachement qui n’est pas sans rappeler le philosophe-empereur Marc-Aurèle. Physiquement au cœur de la tourmente, le narrateur s’en détache par l’esprit, par sa propension à la retraite intérieure, ce qui nous vaut de magnifiques méditations sur le sens de la vie, la solitude, l’amitié. L’enfance ni l’amour ne sont oubliés grâce aux souvenirs du narrateur. De savoureux portraits nous sont ainsi offerts. Exemple :

La bande des garçons vigoureux et rêveurs qui nous entouraient […] n’avait admis qu’une seule fille dans ses rangs. C’était une petite noiraude à l’œil prodigieusement vif, de deux ou trois ans notre ainée, qui s’appelait Ismé, et tenait parmi nous avec un égal bonheur les rôles d’égérie, de sibylle et de vivandière. […] Maigre comme une baguette de saule, souple et impudique comme une guenon, elle ne portait pour tout vêtement, d’un bout de l’année à l’autre, qu’un vieux poncho d’un rouge délavé dont les lambeaux couvraient à peine le haut des fesses. Et comme elle mettait quelque complaisance à le faire voler autour d’elle aux moments les plus inattendus dans de brusques mouvements de virevoltes qui s’emparaient d’elle comme une chorée, nous n’ignorions rien de son corps. Mais le mystère féminin n’avait pas encore à cette époque le pouvoir de nous troubler.

Les questions sont nombreuses et brulantes que suscite ce roman à la fois sombre et coloré. Sommes-nous des hommes encore, maitres de nos actes et de notre destin, ou bien les esclaves à la fois résignés et ravis de techniques chaque jour plus élaborées, donc aux mains d’un nombre restreint de spécialistes ? Censées libérer les hommes, les techniques ne sont-elles pas en train de doucement mais surement nous aliéner ? L’homme du temps des folles machines n’est-il pas appelé à disparaitre, bouffé par ses créatures de métal, plastique et Kevlar mélangés ? Ne sommes-nous pas en train de perdre la tête et l’esprit ? La dimension spirituelle dont se prévalait hier encore l’humanité ne s’est-elle pas effacée déjà derrière la toute-puissante et lourde matière ?

 


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