Texte publié pour la pre­mière fois le 25 mars 2007 sur Opus XVII v1.

Bosch, Le Portement de Croix (détail)

NUL DANS LA BLOGOSPHÈRE ne l’ignore plus : le Diable est Basque. Il tient bou­tique (une sinistre offi­cine où l’on dis­sèque nui­tam­ment le cadavre exsangue de la lit­té­ra­ture) sur la Toile (d’araignée), rue du Cadavre-​​Exquis, au n° 666. Il opère sous le nom d’emprunt de Juan (ou Jua­nito) Asen­sio, bien qu’il usurpe volon­tiers d’autres iden­ti­tés aux conso­nances non moins gro­tesques : Ygor Yanka, Ger­main Sou­chet ou Fran­cis Moury. Ses attri­buts, outre le scal­pel et la fourche, sont la gre­nade à manche, la barre à mine, le fléau d’armes et tout un assor­ti­ment d’explosifs et de poi­sons. Un tom­be­reau de merdes chaudes l’accompagne par­tout, tiré par une vieille rosse d’ailleurs cagneuse, bap­ti­sée Mme de Fon­te­nay par son dia­bo­lique mais facé­tieux pro­prié­taire. La rumeur, qui sait tout et son contraire, vêt l’horrifique bon­homme de cos­tards Kenzo et le chausse de pompes Wes­ton (toujours impec­ca­ble­ment cirées, parait-​​il, à la fiente de pigeon, dit-​​on). Le Diable à ses heures (la nuit de pré­fé­rence, sauf crimes à com­mettre, assas­si­nats à per­pé­trer, vierges à vio­ler) rédige de très, mais très obs­curs (pou­vez pas ima­gi­ner !) trai­tés on ne sait trop de quoi… de démo­no­lo­gie, voudrait-​​on croire — en réa­lité de pué­rils ouvrages illus­trés (à la san­guine, il va de soi, et au noir de fumée) et des­ti­nés de toute évidence à édifier un public d’ânes et de zébus. Un titre : La mas­tur­ba­ture à quatre pattes. Et cet autre : Essai sur les fèces de Constan­tin Fume­rolles, cocher du Roy. Et quand, à la brune, le putride démon quitte pour une heure son méphi­tique ate­lier où suintent depuis l’éternité les dix mille cadavres reliés plein cuir de sa tha­na­to­thèque, c’est pour cogner au hasard des pas­sants, et cra­cher au visage des demoi­selles, quand il n’exhibe pas aux regards des petits enfants son hor­rible phal­lus en érec­tion, au gland tatoué d’une Svas­tika. Ce Diable-​​là, on s’en doute, ne compte dans sa rue (la Toile est petite, si l’araignée est grosse) que des amis. Nul, en dépit de ses méfaits, ne lui sou­haite de périr étouffé par ses glaires, tru­cidé par un quel­conque et très vague pseudo-​​écrivain (ou jour­na­liste) dont l’ombre eût été jadis pié­ti­née par les désor­mais célèbres Weston.

Judas, second per­son­nage de ce théâtre san­glant, est une femme. Notez que ça m’arrange plu­tôt. Les femmes sont des êtres par­faits à qui nous devons tous les égards, entre autres minau­de­ries. Comme je suis, à l’instar du bon­homme Goux, un galant homme, et qu’au sur­plus le miel de toutes les poé­sies cour­toises du temps jadis coule dans mes veines, je me gar­de­rai d’user contre elle des épithètes indignes. Je serai donc franc : Valé­rie Sci­gala — puisque c’est elle dont il s’agit — m’inspire le plus grand res­pect. Et d’ailleurs, si le bon­homme Goux, à court de salive, vou­lait inter­rompre un ins­tant ses baveuses dévo­tions, c’est avec recon­nais­sance et joie pro­fonde qu’à mon tour je m’agenouillerais pour embras­ser, lécher les petits pieds d’albâtre de cette dame très-​​belle et très-​​parfumée. Rap­pe­lons tou­te­fois, mes amis, que la dame tient dans notre his­toire le rôle de Judas, rôle trouble et per­son­nage per­fide s’il en est. Une scé­lé­rate ? Le terme sied à ses œuvres, comme à la reine d’Angleterre sa couronne.

Du Sphinx du Gers on ne sait pas grand-​​chose, sinon qu’il occupe une assez vieille masure dans le Gers, à laquelle serait (je ne fais que relayer la rumeur) adossé un pou­lailler datant de Gode­froy de Bouillon, où le taci­turne hobe­reau élève­rait des pou­lets de plein air. Selon son voi­sin le plus proche, un véné­rable coq de bruyère, il fre­don­ne­rait sou­vent, au cré­pus­cule, des airs de Georges « Mus­tac­chi », tout en arpen­tant d’un pas très majes­tueux ses tour­bières, tan­dis que l’air vibre des der­niers trilles du cour­lis cen­dré (nume­nius arca­tus) et que s’ébrouent les pre­mières chouettes. Dis­si­pons d’emblée tout mal­en­tendu : notre Sphinx ne res­semble évidem­ment pas au monstre à tête et buste de femme, à corps de lion et ailes d’aigle de la mytho­lo­gie, et les annales du crime ne relatent pas qu’il ait jamais dévoré le moindre voya­geur qu’il aurait préa­la­ble­ment ahuri par de trop savantes énigmes. Le Sphinx du Gers n’est un sphinx qu’au figuré, c’est-à-dire, selon mon Dic­tion­naire Quillet de la langue française, un « per­son­nage énig­ma­tique, à l’aspect figé, et dont on ne peut tirer ni ren­sei­gne­ment, ni impres­sion ». Peu disert, Renaud Camus — car c’est son nom — aurait en revanche écrit plu­sieurs ouvrages. On lui attri­bue la pater­nité du célèbre — et ano­nyme — recueil Il mio silen­zio è oro (dis­po­nible en consul­ta­tion à la biblio­thèque muni­ci­pale d’Auch — 12, place Saluste du Bar­tas —, sec­tion « fonds patri­mo­niaux »). C’est lui qui aurait com­posé pour Maria De Rossi, en 1976, la popu­laire chan­son Ah ! que j’aime la mous­tache. S’il faut ajou­ter foi à ces pos­sibles calem­bre­daines tom­bées du bec de la rumeur, nous ne le pen­sons pas. Notre soupçon per­son­nel, en passe d’ailleurs de se nym­pho­ser en intime convic­tion, est que le Sphinx du Gers est en réa­lité un ter­ro­riste basque rangé des bombes et s’adonnant aux âpres délices de la cri­tique lit­té­raire. La vilaine et mutique che­nille serait donc le beau et pro­fus lépi­do­ptère appelé sphinx Phae­nix (hip­po­tion cele­rio), à moins qu’il ne s’agisse du redou­table et puant coléo­ptère mieux connu sous le nom de bou­sier de la Zone (stal­ker ster­co­ra­rius). Dans ce monde vir­tuel où per­sonne est tout le monde et tout le monde cha­cun, tout est pos­sible, et même que je sois Dieu.

L’intrigue à pré­sent, puisqu’il faut bien y venir. Je n’en don­ne­rai que le synop­sis. Le scé­na­rio avec ses crous­tillants et sor­dides détails est dis­po­nible au n° 666, rue du Cadavre-​​Exquis (vous connais­sez l’adresse de ce lupa­nar, je crois). Le Diable, en mal de publi­cité, et que tenaillait depuis fort long­temps le désir de recen­ser quelques-​​uns de ses malé­fiques confrères en infréquen­ta­bi­lité, conçut l’automne der­nier, lors d’une chasse au canard sur l’étang de Berre (estanh de Bèrra en occi­tan) en com­pa­gnie de Jupi­ter Vebret, le scan­da­leux et funeste projet de réunir sur eux des pané­gy­riques que J. V. impri­me­raient dans sa revue, la peu sul­fu­reuse, mais frin­gante Presse Lit­té­raire. À cette pen­dable fin, le Diable recruta des petites frappes de la plume (je dis qu’il les recruta, mais il le fit à sa manière, sous la menace d’une pétoire et d’un long séjour six feet under), dont moi-​​même, qui tremble et tres­saille au seul énoncé du nom Stal­ker. Il me recruta, moi, parce que ma répu­ta­tion de veu­le­rie et de ser­vi­lité n’est plus à faire. Quand le Diable ordonne, moi, j’exécute, quelque tâche que ce soit, de pré­fé­rence la plus abjecte. Je choi­sis donc, sous la menace qu’on égor­ge­rait mon chat en cas, non de rebuf­fade, mais de simple hési­ta­tion, d’en écrire sur l’un des plus crot­tés, pouilleux démons que la tourbe engen­dra : Paul Léau­taud (Asta­roth Kipu­la­croth pour les démonologues).

Sou­cieux que le Sphinx du Gers figu­rât au som­maire de l’infernal spi­ci­lège, le Diable, écœurant de poli­tesse, lui demanda de dési­gner lui-​​même le tâche­ron qui gri­bouille­rait sur Lui, vu qu’Il ne désira point que le tra­vail fût bâclé par un cancre du nom de Coû­teaux (qui, étourdi par son enthou­siasme à l’égard de l’œuvre camu­sienne, s’était avec une inouïe témé­rité jeté déjà sur la cognée dans le but de tailler à la gloire du Sphinx une manière de totem au pied sacré duquel les Ado­ra­teurs de Sa Muni­fi­cence Rinaldo Sphin­xus pour­raient ensuite s’incliner durant dix-​​huit mille géné­ra­tions). L’oracle ger­sois déli­vra l’identité de l’élu, et ce fut une élue : Valé­rie Sci­gala, simple femme (nous ne le disons pas en mau­vaise part, car nous pen­sons le plus grand bien des femmes et de la sim­pli­cité). Simple femme, vrai­ment ? Pas tout à fait. Une femme, par nature, ce n’est pas simple, et peu repo­sant sur le plan de la psy­cho­lo­gie. Nous sommes donc toujours, bien que très admi­ra­tif, légè­re­ment méfiant lorsqu’une femme se pro­file… sauf quand, bien sûr, comme Valé­rie Sci­gala (dont nous ne savions pas encore qu’elle serait notre — si vous per­met­tez — Janette Bifrons, notre Judas en jupette), elle pré­sente un pédi­grée (avez-​​vous remarqué que je sui­vais l’orthographe réfor­mée de 1990 ?) plu­tôt cossu, suf­fi­sam­ment du moins pour faire impres­sion sur le manant que je suis et le tenir à res­pec­table dis­tance, les mirettes écarquillées et la bave aux babines. Parmi ses titres de noblesse, à la don­zelle, pré­si­dente — ou quelque chose dans le gout — de la Société des lec­teurs de Renaud Camus. Mazette ! Étonnez-​​vous donc que le Sphinx ait dési­gné celle-​​ci plu­tôt que l’autre…

Les feuilles mortes churent et tomba la neige. Les scribes aux écri­toires grat­taient leurs par­che­mins, sous l’œil injecté de sang du Diable, arro­gant et mau­vais comme pas un, noir de crasse et gras comme suie, pétoire, férule et même knout à por­tée de main. Nous suâmes et aha­nâmes, grat­tant sans relâche, nos échines ployées et nos langues hors du bec. Ce fut, oui-​​da, un rude hiver, dont février nous déli­vra sou­dain, besogne ache­vée. Parurent alors, un peu plus tard, les pru­ri­gi­neuses mis­cel­la­nées auxquelles le Diable avait tant et tant rêvé, et dont il avait, de sa plume four­chue, rédigé les pro­lé­go­mènes (en neuf-​​cents pages de sa fine écri­ture, avec notes savantes et contre-​​notes érudites dans les marges).

Le prin­temps parut devoir sou­rire tôt. Or, s’il pro­fila comme attendu sa ver­dâtre sil­houette, ce fut sans entrain — et pour cause : le flanquait un gras, flasque, clau­di­cant qua­dru­pède essouf­flé qu’il nous pré­senta et qui, après s’être mou­ché puis­sam­ment dans un drap aux cou­leurs du dra­peau tri­co­lore, sans reprendre son souffle et dans l’ignorance mani­feste de l’identité de son inter­lo­cu­teur, dégoisa un tel flot de pois­seuses raille­ries que le Diable, à qui ces ordures étaient des­ti­nées, en demeura tout coi, et vert, de ce vert cada­vé­rique que les habi­tués des salles de dis­sec­tion et des morgues connaissent bien. Je ne l’avais, je l’avoue, jamais vu si piteux. Le Diable venait de ren­con­trer Didier Goo…

S’il en est parmi vous qui ignorent ce qu’en anglais goo signi­fie, je les invite à se ren­sei­gner ici. Eh oui…

Repre­nons. Je dois m’en tenir aux géné­ra­li­tés et ne rela­ter, de l’échauffourée, que les grands épisodes. Didier Goux, qui n’est plus si jeune, de qui, par consé­quent, on atten­drait plus de ruse que de naï­veté (aller ainsi se jeter dans la gueule béante du Stal­ker !), n’est pas, à lire sa prose duve­teuse et quelque peu gran­di­loquente, un mau­vais garçon. S’il prend à l’occasion des airs canailles, notam­ment pour infor­mer ses lec­teurs — et avec quelle ingé­nuité ! — « que l’humour beauf [l’a] toujours plongé dans des ravis­se­ments non­pa­reils », on sent bien que le gar­ne­ment est au vrai un vieux, mais tendre ché­ru­bin. Pas­sons sur son enseigne à l’effigie de… Babar !

Écri­vain raté, comme lui-​​même s’en désole en nous appre­nant qu’il rêvait jadis d’être Proust ou Joyce (au lieu d’être, tout sim­ple­ment, Didier Goux — car lorsqu’on est un éléphant il ne faut point cher­cher à deve­nir gazelle ou lion), Goux se console en admi­rant l’œuvre de Renaud Camus, et ma foi, autant ça que le sui­cide. Rêvant selon toute appa­rence de ren­con­trer en chair, en os et en mous­tache son idole, le jusqu’alors par­fai­te­ment admis­sible Goux en pince, et c’est peu dire, pour Valé­rie Sci­gala, qui peut, elle, se tar­guer de connaitre en per­sonne l’archonte, le roi, le demi-​​dieu Camus. Dès lors qu’on flatte le lad, qu’on l’astique et le lustre, on peut légi­ti­me­ment espé­rer que nous lui devrons un jour d’avoir pu appro­cher le cava­lier, tailler avec lui une bavette ou tout ce qui peut être taillé, par­ta­ger ses repas, sa couche, sa vie — que sais-​​je ! Il appert donc de tout cela que pour le sieur Goux, Valé­rie Sci­gala est le sésame qui lui ouvrira peut-​​être les grilles du mys­té­rieux châ­teau de Plieux, si bien qu’il la couve de son regard humide et cil­lant, la pro­tège, la défend contre toute mufle­rie dont se ren­drait cou­pable un malo­tru — et Dieu sait si l’univers en recèle ! Ayant donc appris que sa pro­té­gée avait com­mis un trop cer­tai­ne­ment divin article sur Renaud Camus dans le cadre du hors-​​série consa­cré aux écri­vains infréquen­tables, Goux s’en fut qué­rir le pré­cieux objet au kiosque voi­sin et dévora sans rien lire d’autre, du moins avant, l’article sci­ga­lien, qu’il trouva, bien entendu, sublime (s’il ne l’est tout de même pas, car la per­fec­tion n’est pas de ce monde, c’est un texte qui ne dépare point le recueil, loin s’en faut). Pas ras­sa­sié, Goux absorba le reste et s’en délecta, sauf… sauf les olives de l’apéritif, le texte en ouver­ture, celui du Diable, texte qu’il trouva (je résume) inepte, alam­biqué, amphi­gou­rique, bour­souf­flé, rabo­teux, abs­trus, pro­fus, jau­nâtre, baveux, filan­dreux, catas­tro­phique, tortu, raf­fa­ri­nesque, abo­mi­nable, hir­sute, tavelé, anxio­gène et véreux. C’est évidem­ment son droit le plus strict, à M. Goux, de ne point gou­ter la prose du ter­rible cri­tique. À moi aussi il arrive par­fois d’y tré­bu­cher ou d’être irrité par son lyrisme cen­tri­fuge, quand il s’y met. Je ne me crois pas tenu pour autant d’insulter l’auteur, comme Goux l’a fait, igno­rant qu’il lançait là un pétard qui allait vite lui reve­nir en pleine face à la manière d’un boo­me­rang, sous la forme d’une bombe atomique.

Le Diable, on le com­pren­dra, n’avait pas sué trois hivers de rang sur son introït pour le voir anéan­tit à coups lourds de trompe par le pen­sion­naire récem­ment évadé d’un cirque. Sa réac­tion pour le moins spon­ta­née fut san­glante, la trompe, tran­chée, roula bien­tôt dans la pous­sière, et pour la pre­mière fois dans l’histoire du règne ani­mal, on enten­dit braire un éléphant. Valé­rie Sci­gala, qui croi­sait dans le sec­teur, mise en émoi par les affreux sons qu’émettait Babar à la trompe sec­tion­née, au lieu de vaquer, jugea oppor­tun de s’en mêler, et elle lança au visage du très enragé Diable son réti­cule bourré de notes de cours. L’outrage ne sem­blant pas suf­fire, elle ajouta à sa décla­ra­tion de guerre un codi­cille dont voici le point fort : « Vous êtes un mufle, Mon­sieur ! » — suite à quoi on enten­dit san­glo­ter de recon­nais­sance le pauvre Babar bien amoché.

On sait com­ment cela se passe : on se cha­maille à cause d’une planche de W.-C. pas rabais­sée, ça s’envenime, on sort des pla­cards tous les délits pas­sés, les rancœurs expriment leur pus, on s’accuse des pires tares, jusqu’à se repro­cher mutuel­le­ment de vivre. À la fin, l’ambulance emporte les bles­sés, et le cor­billard les morts.

Valé­rie Sci­gala, qui n’est pas une idiote, est une per­sonne bien ambigüe, et quelque peu lou­voyante. Dési­gnée par le Sphinx pour écrire sur lui dans le cadre bien défini d’un numéro consa­cré à des écri­vains infréquen­tables dont les noms, je l’atteste, étaient connus dès le départ, outre qu’ils ont été rap­pe­lés cent fois plu­tôt qu’une seule, elle ose après coup, la revue dans les kiosques, se plaindre de ce que Renaud Camus soit entouré de com­men­saux bien mépri­sables. Elle ne cita d’abord aucun nom, mais nous en iden­ti­fiâmes deux à leurs haleines sul­fu­reuses : Bra­sillach et Dan­tec. Et alors ? Si nous les avons conviés au fes­tin, ce n’est pas en tant que citoyens modèles, ni pour avoir encensé l’œuvre de Mar­gue­rite Duras. Ils étaient là, avec les autres, parce que les égou­tiers du Ser­vice d’Hygiène les ont trou­vés galeux, sinon radio­ac­tifs, et, par crainte de la conta­gion, pour aver­tir les bre­bis saines du trou­peau, les ont nan­tis d’une rouelle, avant que, au terme d’une contre-​​expertise assez bâclée, peut-​​être sous la pres­sion du lobby des cru­ci­ver­bistes de la Creuse, les auto­ri­tés muni­ci­pales, pré­fec­to­rales, minis­té­rielles, pon­ti­fi­cales, ne les asseyent au banc d’infamie, de sorte que la popu­la­tion sache, sans avoir à le véri­fier elle-​​même, qu’ils sont la honte et l’ivraie du pays. Tous les auteurs dont traite la revue ne sont pas infréquen­tables pour tout le monde, ni avec la même force, et s’ils le sont, c’est à des degrés divers, pour des rai­sons par­fois dia­mé­tra­le­ment oppo­sées. Qu’ont en com­mun Cor­neille et Bloy, Gom­bro­wicz et Dan­tec ? Ceux qui refusent de lire Bra­sillach (ou Céline, ou Reba­tet), ne s’abstiennent pas pour des rai­sons lit­té­raires (style médiocre, mal­ha­bile, intrigues ineptes), mais poli­tiques, donc morales. Quoi qu’ils aient pu écrire, ça pue. Et pour cer­tains, ça ne devrait pas exis­ter, tout bon­ne­ment. Céline écri­vain ? Non, fas­ciste ! Débat clos. Et la lit­té­ra­ture là-​​dedans ? Et l’art ?

Ni Renaud Camus, ni Valé­rie Sci­gala n’ont été pié­gés dans l’affaire. Les deux savaient, les deux l’ont voulu — le pre­mier assez fort, la seconde beau­coup moins, parce que sa peine est grande de voir Renaud Camus aussi mal traité par le public, aussi peu lu. Lui, je crois bien, s’en fiche à peu près, sauf qu’en étant lu davan­tage, il gagne­rait plus de sous, et des sous, lorsque l’on vit dans un châ­teau, même si le sien n’est pas Ver­sailles, c’est par­fois très utile. L’un des objec­tifs de la Société des lec­teurs de Renaud Camus qu’anime Valé­rie Sci­gala, est de sor­tir le Sphinx et sa mous­tache de la basse-​​fosse où les magis­trats média­tiques l’ont relé­gué. Objec­tif louable. Renaud Camus peut être, doit être lu. Je ne sache pas qu’il empeste, ni qu’il menace l’ordre public. De deux choses l’une : ou bien l’objectif des socié­taires prime et Valé­rie Sci­gala devait renon­cer à écrire son article, ou bien l’objectif est fina­le­ment secon­daire et il n’y a pas lieu ensuite d’émettre des réserves sur la pré­sence de Camus en un tel cabou­lot, si mal famé. Ce fut bien tard, après trois nuits au cachot et des inter­ro­ga­toires ser­rés conduits par les ins­pec­teurs Asen­sio, Yanka et Sou­chet, que Valé­rie Sci­gala consen­tit à livrer la rai­son, par­fai­te­ment hono­rable, qui l’avait inci­tée, mal­gré sa double réti­cence (le lieu, la com­pa­gnie), à gagner l’écritoire : le plai­sir. Le plai­sir d’écrire. Le plai­sir d’écrire sur Renaud Camus. Tout sim­ple­ment. À la bonne heure ! Mais pourquoi si tard, cet aveu enfin clair, licite et tout à fait rece­vable ? Y aurions-​​nous eu droit si le déplai­sant Goux s’était abs­tenu d’asticoter le Diable (et lui seul, curieu­se­ment) et si ce der­nier, pas mal échauffé, n’avait sorti l’artillerie lourde pour rendre au pachy­derme son dû, aug­menté des inté­rêts, vous inci­tant à prendre la défense de l’assez pataud Goux ? Sans doute que non. Et vous eus­siez été, Valé­rie Sci­gala, épar­gnée par nos chiens. Ce n’est pas que, per­son­nel­le­ment, je ne puisse tolé­rer qu’on cherche noise au loca­taire de la Zone, c’est le motif et la manière. Goux pou­vait pen­ser du style d’Asensio pis que pendre sans accu­ser le bon­homme de m’as-tuvuisme. Si par­fois, j’en conviens, l’obscurité gâche un peu mon plai­sir à lire sa prose sinon corus­cante, je nie qu’il écrive pour répandre, exal­ter son égo. Sur la cen­taine (et plus) de textes par­fois très longs qui forment la Zone, com­bien en trouve-​​t-​​on à la gloire du maitre des lieux ? Aucun. Je le sais : je les ai TOUS lus. Ils ne m’ont point rendu malade. Asen­sio cherche à se faire connaitre ? Et alors ? Pas vous ? Pas moi ? Serait-​​ce là son unique et noir des­sein, il le fait avec style et sert ce qu’il défend avec une rare pug­na­cité : la lit­té­ra­ture, les écri­vains (pas tous, c’est un fait, mais la Zone n’est pas un syn­di­cat). À choi­sir entre la prose certes impec­cable dans la forme, mais quelque peu gour­mée, sans réelle consis­tance et d’un inté­rêt à peu près nul, de votre ami l’éléphant, et celle non moins cor­recte, mais autre­ment char­nue, puis­sante, colo­rée, musquée du Cornu mon ami, je plé­bis­cite l’enfer contre l’enflure. Mon juge­ment, irré­vo­cable et sans appel, n’a rien à voir, comme un cer­tain très culotté bedeau a cru devoir per­fi­de­ment l’insinuer chez Goux, avec une quel­conque recon­nais­sance du ventre. Je veux bien que je doive au Diable d’avoir pu ins­crire mon infâme (au sens étymo­lo­gique de « sans renom­mée ») nom au som­maire d’une revue pas mal expo­sée, et aux côtés de pres­ti­gieux cama­rades, mais cela ne m’enchaine à lui d’aucune manière, nous n’avons pas rédigé de pacte. Et si demain il salope son ouvrage, croyez-​​moi que je me fen­drai d’une note et que je serai sévère. Sévère, mais juste. Et je m’efforcerai de démon­trer la per­ti­nence de mon juge­ment, sans repro­cher au las­car d’avoir, douze ans plus tôt, écrit ceci puis cela sur le blog à Mar­cel, d’avoir, jadis, écolier, tiré les nattes blondes d’une gamine, ou pire, sou­levé sa jupette. Libre je suis d’encenser ou de flé­trir, qui je veux, quand je veux, en long, en large, en hau­teur, et même en pro­fon­deur. Libre.

La polé­mique rebon­dit sur le forum de la Société des lec­teurs, où le Diable, encore tout chaud, son jus­tau­corps humide encore du sang éléphan­tin, s’en fut por­ter le débat. Goux, qui prend là ses quatre repas quo­ti­diens, qui digère là tout en feuille­tant le der­nier numéro sorti de L’écho des savanes, donna au monde entier une preuve sup­plé­men­taire de sa bêtise et de son épais­seur. J’avais, sur son blog, pour défendre le tra­vail et les inten­tions fort peu louches de mon rédac’ chef, posté un com­men­taire qui, soit pépin tech­nique, soit cen­sure, ne parut point. J’en avais envoyé la copie au Diable qui, avec mon blanc-​​seing, alla le pos­ter en mon nom sur le forum des socié­taires. Goux, l’idiot pas méchant, ne crut pas le nom de la signa­ture et accusa le Diable d’usurper l’identité d’un de ses rédac­teurs. J’intervins alors pour pro­tes­ter, mais Goux y vit une confir­ma­tion de la dupli­cité stal­ké­rienne. J’alléguai mon style par­ti­cu­lier, assez dif­fé­rent de celui du Stal­ker. Je four­nis : carte d’identité, pas­se­port, empreintes digi­tales, fiche anthro­po­mé­trique, don­nées bio­mé­triques, et même une copie cer­ti­fiée conforme de mon enga­ge­ment volon­taire aux Jeu­nesses hit­lé­riennes. Rien n’y fit. Plus j’en don­nais, moins j’existais aux yeux déci­dé­ment chas­sieux de ce bouf­fon mal­gré lui. Il riait très fort, ou plu­tôt bar­ris­sait, si peu dis­crè­te­ment que Ger­main Sou­chet, en voyage d’affaires au Nagorny-​​Karabakh, sauta dans le pre­mier avion et vint à son tour défendre l’œuvre du Diable, et celle des autres rédac­teurs. Nous apprîmes alors avec stu­peur que Ger­main Sou­chet n’existait pas ! Yanka, Sou­chet, plus tard Moury, n’étaient pour notre obèse détrac­teur qu’une seule et même per­sonne : l’ubiquiste avéré, l’omnipotent, l’omniscient Juan Asen­sio. Le Diable, pas­sa­ble­ment en colère, émit une sonore bor­dée de jurons. Quelques socié­taires se récrièrent, que ces échos de dis­pute arra­chaient à leur demi-​​sommeil. Fidèle à ses prin­cipes, à son style peu suave, le Diable leur fit la nique. Un gron­de­ment de fond se fit entendre, la direc­tion mani­festa sa désap­pro­ba­tion, Renaud Camus conti­nua de se taire, le Stal­ker mor­dit au mol­let un gar­dien de la paix, reçut un coup de matraque, traita de bau­det un âne qui en por­tait le bon­net et les oreilles, et de rom­bière maus­sade une petite vieille dont les fanons trem­blo­taient de rage conte­nue, rédui­sit en miettes un ser­vice à thé en por­ce­laine de Sèvres, eut le tort d’en rire, au scan­dale du major­dome venu ramas­ser les mor­ceaux, tan­dis que le Sphinx, la bouche cou­sue, le regard ailleurs, éployait l’aile. Bref, l’ambiance habi­tuel­le­ment feu­trée du pai­sible cénacle se dété­rio­rait. Il y aurait eu des morts sans la sou­daine irrup­tion, au neu­vième jour, du juris­con­sulte Pel­let. Une plainte en dif­fa­ma­tion contre le Diable aurait toutes les chances d’aboutir, annonça-​​t-​​il, l’air com­pé­tent. Je lui répon­dis, un brin gogue­nard, que le pro­cès pou­vait être esca­moté : une balle dans la nuque du Stal­ker, dos­sier clos. J’avais entra­perçu des mines de tueurs parmi les sociétaires…

Le forum, je l’appris à mon réveil par un télé­gramme du Diable, fut tem­po­rai­re­ment sus­pendu, pour une semaine, et tous les mes­sages pos­tés entre le 12 mars et le 21 à midi sup­pri­més. Magni­fique, n’est-ce pas ? cette réécri­ture en direct de l’histoire… Offi­ciel­le­ment donc, il ne s’est rien passé sur le forum des socié­taires, nulle cha­maille, aucun bruit, sauf le ron­ron du ven­ti­la­teur et le tic-​​tac de la pendule.

J’envoyai alors le mes­sage qui suit au Prince des Ténèbres, avec prière d’en com­mu­niquer le contenu aux undisclosed-​​recipients de son pré­cé­dent télégramme.

Avec Ger­main Sou­chet, rejoint plus tard par Fran­cis Moury, j’ai été le plus prompt à réagir sur le forum des socié­taires, pour défendre non pas stu­pi­de­ment Juan (qui est de taille — et d’estoc — à se défendre seul avec la belle vigueur qu’on sait), mais son tra­vail, et le nôtre par coro­laire, injus­te­ment et même cra­pu­leu­se­ment sali par le soupçon à peine voilé qu’il y aurait der­rière le projet « Infréquen­tables » une visée moins lit­té­raire qu’idéologique. Si Juan a cru bon devoir dis­tri­buer à la ronde coups de pied au cul et souf­flets, le tout assai­sonné d’épices ver­bales du gout de celles qu’on lui connait (et qui me ravissent per­son­nel­le­ment, que je trouve tor­dantes, comme de qua­li­fier le style d’Untel de « style en cul de bar­dot — c-​​à-​​d crotté »), Sou­chet et moi-​​même nous sommes bor­nés à exi­ger de V. Sci­gala des expli­ca­tions sur son atti­tude pour le moins ambigüe et cava­lière. Nous avons été fermes, tout en demeu­rant polis. Évidem­ment il a fallu que des empoi­son­neurs étran­gers à l’affaire, n’ayant pas même lu le numéro de la revue et ne sachant fina­le­ment pas de quoi il retour­nait exac­te­ment, fassent connaitre à Juan ce qu’ils pen­saient de son style un tan­ti­net trop rough, comme on dit au Qué­bec. Et Ger­main comme moi-​​même fûmes trai­tés de petits sol­dats aux ordres du Cau­dillo. Néan­moins, nous ne nous sommes pas démon­tés, car nous sommes des ani­maux à sang froid, de vieux guer­riers. Quelques socié­taires, dont une digne dame aux airs de celles que l’on voit rôder au cré­pus­cule dans les bâti­ments abri­tant des œuvres cari­ta­tives ou des clubs de bridge, sug­gé­rèrent de ban­nir ni plus ni moins le sou­dard Asen­sio, et tant qu’à faire, les deux crottes et demi (moi-​​même, Sou­chet et Moury) qui pen­douillaient lamen­ta­ble­ment à ses émonc­toires (dont la mal­pro­preté a été maintes fois véri­fiée puis dénon­cée par les plus éminents proc­to­logues, de telle sorte qu’on peut la qua­li­fier de proverbiale).

Juan a bien essayé de faire sor­tir du bois le loup Camus, tout de même concerné au pre­mier chef par cette polé­mique. En vain. Si Camus s’était expliqué, l’affaire aurait connu un prompt épilogue et cha­cun eût pu rega­gner qui son cas­tel du Gers, qui sa chau­mière, qui sa bauge, qui sa caserne, qui sa chambre de bonne. Camus par son silence a contri­bué à l’envenimement de la situa­tion, qu’il le veuille ou non. Cer­tains ont cru devoir jus­ti­fier ce silence par une cer­taine « dis­tance aris­to­cra­tique » de l’auteur tant vénéré. Mon cul, oui (excusez-​​moi, mais je suis gros­sier à l’occasion). Je dis, moi, que l’attitude de Renaud Camus est aussi ambigüe que celle de V. Sci­gala. Dans le fond, cette polé­mique l’arrange assez, de la même manière qu’il se trouve assez bien de figu­rer aux rangs des infréquen­tables. Sinon, me semble-​​t-​​il, il aurait réagi, vigou­reu­se­ment, fer­me­ment. Je ne vois pas en quoi son aris­to­cra­tique pour­point eût été souillé par une brève mise au point. Dans l’émission de Paul-​​Marie Coû­teaux en hom­mage à Phi­lippe Muray sur Radio Cour­toi­sie, où Juan était invité pour par­ler des Infréquen­tables, Renaud Camus est inter­venu par télé­phone. Aucune fois il ne s’est plaint de ce sta­tut, parait-​​il infâme, d’infréquentable où, bon gré mal gré, il a été confiné (il me semble qu’il ne déteste pas les confins, pour­tant). Je l’ai même trouvé, je l’ai dit ailleurs, plu­tôt glous­sant. N’ose-t-il pas désa­vouer la pré­si­dente de son fan-​​club — par­don, de la Société de Ses Lec­teurs ? Redoute-​​t-​​il un cock­tail Molo­tov à la basquaise ? Le saurons-​​nous jamais, à la fin ? Bref, un type qui s’abstient d’intervenir même briè­ve­ment sur une impor­tante polé­mique le concer­nant lui et son œuvre, je n’appelle pas ça un aris­to­crate, mais une couille molle, pardonnez-​​moi.

Ce mer­credi matin, vers cinq heures en Europe, une espèce de juriste entoqué, un sieur Pel­let, a cru bon devoir mena­cer qu’un pro­cès en dif­fa­ma­tion était tout à fait envi­sa­geable contre Juan Asen­sio. Ton com­mi­na­toire, sans iro­nie aucune. Je rôdais dans le sec­teur, en bon noc­tam­bule, et je fus le pre­mier à réagir en sug­gé­rant que mieux qu’un pro­cès, ce qu’il fal­lait, c’est abattre Asen­sio d’une balle dans la nuque, his­toire de l’occire à peu près défi­ni­ti­ve­ment. Et comme j’étais de bonne humeur, je pro­po­sai de recru­ter quelques sicaires parmi les socié­taires du lieu, étant donné que j’avais cru en aper­ce­voir deux ou trois, bien entendu dégui­sés en hon­nêtes bour­geois, en pai­sibles lec­teurs. La suite, vous la connaissez…


Illus­tra­tion : Jérôme Bosch, Le Por­te­ment de Croix (détail)

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