DervicheFaites donc le test autour de vous. Posez cette simple ques­tion : « La Turquie fait-​​elle par­tie de l’Europe, géo­gra­phique­ment par­lant ? » Ma main à cou­per que vous aurez un maxi­mum de réponses néga­tives. Posez ensuite cette autre ques­tion : « Et l’Arménie ? » Mon autre main à cou­per que si vous obte­nez peut-​​être une majo­rité de réponses néga­tives, ce sera moins que pour la Turquie. Consul­tez main­te­nant un atlas. Que voyez-​​vous ? Que si la Turquie se trouve pour sa plus grande par­tie en Asie Mineure, l’Arménie se situe plus encore à l’est. Or, si l’Arménie posait sa can­di­da­ture à l’Union euro­péenne, nous serions peu nom­breux à nous indi­gner. Pourquoi ? Parce que l’Arménie est chré­tienne et la Turquie musul­mane. Pour de bonnes ou de mau­vaises rai­sons, nous ne vou­lons pas de pays musul­mans en Europe. C’est com­pré­hen­sible et jus­ti­fiable sur le plan cultu­rel, mais cela ne tient pas sur les plans écono­mique et poli­tique. Qu’on le déplore ou non, l’Union euro­péenne n’est pas un club chré­tien. C’est une entité écono­mique (libre mar­ché) et poli­tique (démo­cra­tie, laï­cité, sépa­ra­tion des pou­voirs). De ce côté-​​là, la Turquie a de solides argu­ments à faire valoir. C’est pourquoi ceux qui défendent l’admission de la Turquie ont rai­son. Ils ont rai­son parce qu’ils sont conséquents avec eux-​​mêmes. Et nous, adver­saires des Turcs en Europe, nous avons égale­ment rai­son (a priori) si nous consi­dé­rons que l’Europe se défi­nit comme un ter­ri­toire de cultures diverses mais proches, ayant subi la triple et durable influence du chris­tia­nisme, des cultures grecque et latine. Lorsque nous repous­sons la Turquie au nom de l’atlas, nous savons pour­tant que ce n’est pas pour des motifs géo­gra­phiques que nous la reje­tons. Mais le faire croire nous évite de pas­ser pour racistes.

La pré­sence de Chypre dans l’Union ne pose aucun pro­blème. C’est un état micro­sco­pique, de médiocre influence. Mais cet état se trouve en Asie, ce qui semble ne déran­ger per­sonne. L’argument géo­gra­phique ne tient donc pas la route. S’il était per­ti­nent, il fau­drait exclure de l’Union les ter­ri­toires extra-​​européens de la France, épar­pillés un peu par­tout sur la pla­nète, ceux du Por­tu­gal (les Açores, Madeire), les enclaves espa­gnoles en Afrique de Ceuta et Melilla, les Cana­ries, etc. Nul n’y songe sérieu­se­ment. La vérité, c’est que nous ne vou­lons pas dans l’Union d’un état musul­man, fort qui plus est de 71 mil­lions d’habitants. Que le seul et unique pays musul­man de l’Union (sur 28, si la Turquie était le pro­chain pays admis) devienne le second en impor­tance par sa popu­la­tion (l’Allemagne compte 82 mil­lions d’habitants) est into­lé­rable. Ça fait peur. Ce n’est pas la Turquie à pro­pre­ment par­ler qui fait peur, ce sont les musul­mans, l’essor d’un isla­misme agres­sif et conqué­rant, ennemi très déclaré des valeurs occi­den­tales. Or, la Turquie est le seul de tous les pays musul­mans à avoir bétonné la laï­cité dans sa consti­tu­tion, et c’est un allié fidèle et indé­fec­tible de l’Occident. Et ce mal­gré la pré­sence au pou­voir de l’AKP (Ada­let ve Kalkınma Par­tisi), parti islamo-​​conservateur. Un comble pour un pays musul­man, le port du voile isla­mique à l’université y est inter­dit (c’est loin d’être le cas dans la majeure par­tie des pays pour­tant chré­tiens de l’Union, où la ques­tion est sou­vent débat­tue, selon l’actualité). Début 2008, en Turquie, un amen­de­ment à la Consti­tu­tion avait été déposé par le parti au pou­voir en vue de per­mettre le port du fou­lard sur les cam­pus. En juin, la Cour consti­tu­tion­nelle annu­lait cet amen­de­ment, réaf­fir­mant ainsi le carac­tère laïc de l’état. De ce côté-​​là, donc, la Turquie n’a de leçons à rece­voir de per­sonne. Si les Turcs sont musul­mans, ce n’est pas le Coran qui fait la loi. Et il ne menace pas de le faire. L’AKP est au pou­voir depuis 2002 et l’on ne voit pas son influence gran­dir, au contraire. En effet, il a échappé de peu à la dis­so­lu­tion pour « acti­vi­tés anti­laïques ». Six juges sur onze ont voté pour sa dis­so­lu­tion. Il en eût fallu un de plus et l’AKP était dis­sous. Le parti n’a cepen­dant pas échappé à une sanc­tion finan­cière équi­va­lant à la moi­tié de sa sub­ven­tion publique annuelle. On ne badine vrai­ment pas avec la laï­cité en Turquie. Nous devons nous en réjouir.

Argu­ment fré­quent de ceux qui défendent l’entrée de la Turquie dans l’Union : une Turquie inté­grée à l’Europe repous­se­rait le spectre de l’islamisation. Argu­ment fal­la­cieux. On le voit en France et ailleurs : le fait d’être inté­gré n’empêche nul­le­ment l’extrémisme (reli­gieux, poli­tique ou écono­mique, à droite comme à gauche). En France, en Bel­gique et ailleurs, des « sou­chiens » se sont conver­tis à l’islam et sont allés com­battre en Afgha­nis­tan et en Irak aux côtés des pires enne­mis de la démo­cra­tie et de la liberté. Le NPA de Besan­ce­not me semble bien plus contre les valeurs occi­den­tales du libé­ra­lisme his­to­rique (phi­lo­so­phique et non unique­ment écono­mique) que tel ou tel épicier de Gazian­tep, Eskişehir ou Gire­sun. Je me sens mora­le­ment plus proches de ces der­niers que des fon­da­men­ta­listes du NPA.

Le pro­blème de l’Union est qu’elle n’a jamais songé à défi­nir ses fron­tières une fois pour toutes. Ses fon­da­teurs ne son­geaient pas qu’un jour cette ques­tion se pose­rait, car il y avait à l’époque une fron­tière poli­tique à l’Est, et trois des pays occi­den­taux parmi les membres actuels de l’Union étaient encore des dic­ta­tures (Grèce, Por­tu­gal, Espagne). Si l’Union, telle que nous la connais­sons, cor­res­pond plus ou moins au rêve de Vic­tor Hugo d’États-Unis d’Europe, elle s’est éloi­gnée de ce qu’on appe­lait jadis le « Mar­ché com­mun » ou la CEE. L’Europe écono­mique est deve­nue poli­tique en se dotant d’un par­le­ment élu au suf­frage uni­ver­sel et d’une Com­mis­sion. L’Europe, simple fédé­ra­tion d’états sou­ve­rains, tend à deve­nir une nation cha­peau­tant toutes les autres. Et c’est là que nous frei­nons des quatre fers. Le fédé­ra­lisme à l’américaine est enviable peut-​​être, mais pas dupli­cable. Les États-​​Unis ont pour eux l’unité lin­guis­tique et moné­taire. Les États-​​Unis sont une nation, tan­dis que l’Europe même la plus unie ne sera jamais qu’un amal­game de nations très bario­lées sur le plan lin­guis­tique (avec toutes les dif­fé­rences cultu­relles que cela sup­pose, en dépit des racines que nous par­ta­geons). Un habi­tant du Maine (États-​​Unis) pense à peu près comme son com­pa­triote de Cali­for­nie. Ils par­tagent en tous cas les mêmes valeurs cultu­relles, par­fois de manière tout à fait cari­ca­tu­rale. Un Anglais et un Ita­lien sont assez dis­sem­blables, pour ne rien dire d’un Grec par rap­port à un Fin­lan­dais. Que M. Brown, du New Hamp­shire, vote pour un M. Bush texan lors d’élections pré­si­den­tielles n’a vrai­ment rien d’étonnant. Je vois assez mal un habi­tant de Faro en Algarve voter pour un éven­tuel can­di­dat à la pré­si­dence euro­péenne ori­gi­naire de Lahti, Debre­cen ou Gal­way. Comme Belge, je connais un peu quelques poli­ti­ciens des pays voi­sins — mais je me vois mal accor­der mon suf­frage à un can­di­dat mal­tais, chy­priote, danois ou bul­gare. Et comme beau­coup, je trouve fort de café que tel aspect de la poli­tique agri­cole française (par exemple) soit ordonné depuis Bruxelles par un com­mis­saire litua­nien, et vice-​​versa. On se sou­vient que le prince Charles d’Angleterre avait volé à la res­cousse de cer­tains fro­mages mena­cés par les tech­no­crates de Bruxelles qui pré­ten­daient ne pro­po­ser à la gour­man­dise des palais de l’Union que des fro­mages asep­ti­sés, inodores et insi­pides. L’Europe du nivel­le­ment par le fade, ce sont les États-​​Unis, où vous trou­ve­rez les mêmes enseignes et les mêmes pro­duits de Port­land (Maine) à Sacra­mento (Cali­for­nie), et de Seat­tle (Washing­ton) à Jack­son­ville (Flo­ride). L’Europe vaut par sa diver­sité cultu­relle. C’est là sa grande richesse, son bien le plus pré­cieux. Et cette Europe-​​là, avec ou sans l’Union, n’a rien à envier aux jalou­sés États-​​Unis, sauf peut-​​être son pou­voir, son influence, son effi­ca­cité surtout.

Les fron­tières natu­relles de l’Europe sont plus ou moins admises : au Nord-​​Est le mas­sif de l’Oural, au Sud-​​Est le détroit du Bos­phore. Tant que la Rus­sie n’est pas can­di­date à l’Union, il ne sera pas débattu de cette fron­tière du Nord-​​Est : elle n’est pas celle d’un état (la Rus­sie), mais pour­rait et devrait être celle du conti­nent euro­péen au Nord-​​Est. Au Sud-​​Est, le Bos­phore est admis comme limite natu­relle et porte de l’Asie Mineure. Le pro­blème, c’est que le Bos­phore n’est pas davan­tage une fron­tière d’état et que l’état dis­posé de part et d’autre de cette limite, à che­val donc sur les conti­nents euro­péen et asia­tique, est can­di­dat à l’Union, et que ça en emmerde plus d’un, quand les mêmes ne songent pas à bou­ter Chypre hors de l’Union. Quand on les titille un peu sur cette ambigüité, ils bran­dissent l’argument cultu­rel : Chypre appar­tient cultu­rel­le­ment à l’Europe (l’ile d’Aphrodite, vous pen­sez !), pas la Turquie. Argu­ment rece­vable, je l’admets. Et tant pis pour la petite voix qui me dit que, dans le fond, l’Argentine aussi appar­tient cultu­rel­le­ment à l’Europe, et d’autres pays en Amé­rique. Je soupçonne donc l’argument cultu­rel de n’être pas tant que ça un argu­ment, sinon il fau­drait inté­grer tous les pays du monde qui nous sont proches cultu­rel­le­ment, à com­men­cer par Israël (et là, je vois des ric­tus défi­gu­rer maints visages).

Lorsque nous pen­sons à la Turquie, nous pen­sons au vieil et ter­rible ennemi de l’Occident chré­tien dont la Turquie moderne est le reliquat : l’Empire otto­man, ses sul­tans et ses janis­saires (élite d’infanterie com­po­sée exclu­si­ve­ment d’esclaves chré­tiens cap­tu­rés enfants, for­més et isla­mi­sés). Au nom de cette his­to­rique riva­lité (le mot est faible), nous nous oppo­sons d’instinct à une pré­sence turque dans le monde poli, ouaté et confor­miste des ins­ti­tu­tions euro­péennes : ceux qui ont été nos enne­mis doivent être tenus à l’écart. Simple mesure pré­ven­tive. Ah ouais ? Alors, que fait l’Allemagne dans l’Europe ? Com­ment pouvons-​​nous sup­por­ter dans nos hémi­cycles, à nos tables, ce peuple bel­liqueux qui a nous a valu en moins de trente années deux guerres mon­diales avec ses mil­lions de morts ? Et si nous remon­tons plus loin dans l’histoire, mais pas tant que ça, com­ment pou­vons sup­por­ter la com­pa­gnie de l’Angleterre dont les habiles archers ont plus d’une fois ridi­cu­lisé et décon­fit nos preux che­va­liers ? Et l’Italie mus­so­li­nienne, com­plice des crimes d’Hitler ? Et l’Espagne franquiste ? Et… et… et… Je ne sache pas qu’un seul des pays cités, jadis hos­tiles les uns envers les autres, songe aujourd’hui à remettre ça en dehors des stades et des arènes spor­tives. Si la Turquie des Otto­mans a long­temps été notre ennemi (elle a été aussi l’alliée de la France contre les Habs­bourg au temps de François Ier), la Turquie moderne est un tout autre état et sa pré­sence au sein de l’Union n’est une menace que pour ceux qui s’obstinent à consi­dé­rer l’Union comme une fédé­ra­tion d’états chré­tiens — ce qu’elle n’est pas, mais aurait pu être.

Ce n’est pas facile, je l’avoue, d’écrire contre moi-​​même, contre mon cœur (opposé à l’adhésion de la Turquie), contre mes tripes. Je ne voue pas un grand culte à la rai­son, mais lorsque je réflé­chis un peu, lorsque je me penche sur le cas de la Turquie via son appar­te­nance (ou non) à l’Europe du point du vue cultu­rel, je ne vois rien de solide à objec­ter. Il y a quelques années, j’avais pour­tant écrit dans mon jour­nal un facé­tieux : « Si la Turquie entre dans l’Europe, j’en sors ! » J’en suis sorti et la Turquie n’a pas encore été admise. La flèche acé­rée de Cupi­don m’a conduit sur d’autres rivages et si je me suis phy­sique­ment éloi­gné de l’Europe et de sa poli­tique, je me sens bien plus euro­péen au Canada que je ne l’étais en Bel­gique (je parle non de l’Union poli­tique, mais de la famille euro­péenne). Je sais bien que les Turcs sont un peu par­ti­cu­liers, d’un natio­na­lisme osten­ta­toire et cha­touilleux, mais ils me sont au fond moins étran­gers men­ta­le­ment et cultu­rel­le­ment que les Nord-​​Américains, com­prenne qui pourra (1). C’est là où je me dis que l’Europe est davan­tage qu’un concept poli­tique. L’éloignement, chez moi, a créé la proxi­mité. Je n’aime pour­tant pas les Turcs, c’est vis­cé­ral. Et c’est stu­pide. Je n’aimais pas non plus mon père. Il était mon père cependant.

Si on accepte dans l’Union l’asiatique Chypre au motif qu’elle fait effec­ti­ve­ment par­tie de l’Europe sur le plan cultu­rel, alors il faut aussi y admettre la Turquie qui a tra­versé les âges en pas­sant d’une influence euro­péenne à une autre, et ce bien avant l’arrivée des Turcs pro­pre­ment dits. Les Hit­tites qui se sont ins­tal­lés là dix-​​huit siècles avant Jésus-​​Christ étaient un peuple indo-​​européen ori­gi­naire des Bal­kans. Ils occu­paient sur­tout l’est de la Turquie actuelle (l’Anatolie), soit du côté asia­tique. Leurs suc­ces­seurs, les Phry­giens, étaient de mêmes souches, mais pro­ve­naient de la région danu­bienne. Il y en eut d’autres avant les Aché­mé­nides perses. Puis ce furent au tour des Grecs, puis des Romains d’occuper ce que nous appe­lons aujourd’hui la Turquie. Ce n’est que vers la moi­tié du XIe siècle que les Turcs (Seldjou­kides) sont arri­vés dans la région, en pro­ve­nance d’Asie Cen­trale (Turk­mé­nis­tan). L’envahisseur d’une contrée ne rem­place pas for­cé­ment les autoch­tones par son peuple. Les Gau­lois n’ont pas dis­paru de Gaule lors de l’invasion romaine : ils ont dis­paru en tant que tri­bus, en tant que peuples. Ils n’ont pas émigré. Ils sont deve­nus romains par la culture, à force d’assimilation. D’ailleurs, contrai­re­ment à d’autres inva­sions, celle des Seldjou­kides par exemple, qui était à la fois une inva­sion et une émigra­tion, l’invasion gau­loise des Romains était une inva­sion mili­taire : c’est une armée qui enva­his­sait et non un peuple qui émigrait. Quant à son vieux fond eth­nique, la France actuelle est encore gau­loise, à la notable excep­tion de quelques cités de la cein­ture pari­sienne. Les Seldjou­kides turk­mènes n’ont donc pas éliminé ceux qu’ils ont enva­his. La Turquie en 2009, si elle est tur­co­phone et musul­mane, doit encore héber­ger quelques mil­lions de per­sonnes dont les ancêtres ont été des Euro­péens comme vous et moi. Il est d’ailleurs pos­sible que c’est à cela que nous devons cette Turquie pro-​​Occidentale, sans ambi­va­lence aucune.

Dio­gène le Cynique était un phi­lo­sophe grec, mais il était ori­gi­naire de Sinope (aujourd’hui Sinop), sur la mer Noire, dans le nord de la Turquie contem­po­raine. Parce qu’alors Sinope était grecque. Un peu plus à l’est, la ville d’Ordu a été fon­dée par des Grecs de Sinope et elle s’appelait jadis Kotyora. Et plus à l’est encore, Trab­zon (Tré­bi­zonde), cité aussi fon­dée par les Grecs. Toute cette région en bor­dure de la mer Noire (Kara­de­niz Böl­gesi) a fait par­tie du Royaume romain du Pont (Pon­tus), tout en demeu­rant grecque lin­guis­tique­ment. Au IVe siècle de notre ère, elle est deve­nue pro­gres­si­ve­ment chré­tienne. Admi­nis­tra­tion romaine, langue grecque, obé­dience chré­tienne… Nous avons là trois influences majeures qui sont aux sources mêmes de l’Europe. Je n’ignore pas non plus qu’il ne doit plus res­ter grand-​​chose aujourd’hui de cet héri­tage, sauf peut-​​être pour les archéo­logues — mais je n’y suis pas allé et je ne jure­rais de rien. De l’autre côté, sur les rives turques de la Médi­ter­ra­née, même chose. La pro­vince actuelle d’Adana s’appelait sous la domi­na­tion romaine la Cili­cie. La ville de Tarse (auj. Tar­sus) a été hit­tite, assy­rienne, perse, grecque, romaine, byzan­tine, arabe, armé­nienne, mame­louke, otto­mane puis turque. Excu­sez du peu ! Elle est remarquable et sym­bo­lique à plus d’un titre, puisque qu’elle a été un haut lieu du stoï­cisme (dont s’est ins­piré le chris­tia­nisme). C’est à Tarse que Cléo­pâtre et Antoine se sont ren­con­trés pour la pre­mière fois. C’est à Tarse qu’est né saint Paul l’apôtre (Paul de Tarse), celui des Épitres, et il était à la fois citoyen romain et juif de nais­sance ! Vous en faut-​​il davan­tage ? Plus je m’intéresse à l’histoire des villes de Turquie (les villes et leur his­toire sont chez moi une vieille pas­sion) et moins je suis hos­tile à l’idée d’une Turquie inté­grée à l’Europe. Si la Turquie est aux marches de l’Europe (la tête en Europe, le buste, le cul et les pieds en Asie), et même si le peuple turc est étran­ger à l’Europe au sens eth­nique du terme, ce pays dont 3% seule­ment du ter­ri­toire se situe du côté euro­péen n’est pas en dehors de l’Europe au sens de la civi­li­sa­tion.

Si je demeure mal­gré tout contre l’entrée de la Turquie dans l’Union, c’est sur­tout parce que je suis contre l’Union dans sa forme actuelle. Elle a grandi trop vite. Nous sommes trop nom­breux, trop divers. Déjà, la seule pré­sence de l’Angleterre avant l’adhésion des anciens pays du bloc de l’Est était une source de dis­corde per­ma­nente et le reste encore. Il faut toujours que les Anglais se tirent les pre­miers. Ils font par­tie de l’Union, mais à la pre­mière occa­sion ils lui font un pied de nez dou­blé d’un croc-​​en-​​jambe. Aux insu­laires, qui sont toujours des excen­triques, on par­donne tout… Nous avons main­te­nant aussi la Pologne et la Répu­blique Tchèque qui, les ingrats ! refusent de mar­cher au pas cadencé et de sif­fler dans le sens du vent, comme Bruxelles le vou­drait. Ils sont les petits der­niers de la famille et osent ne pas la fer­mer, comme ces clan­des­tins accueillis en France avec un bon bol de soupe chaude et qui se plaignent : trop salée, pas assez poi­vrée — sans comp­ter qu’un qui­gnon de pain en sup­plé­ment, ça ne serait pas du luxe, vrai­ment ! Misé­rables ! Canailles ! Profiteurs !

Dès lors que nous sommes vingt-​​sept autour du bar­be­cue euro­péen et qu’il ne semble pas pos­sible de réduire la famille, com­ment refu­ser du monde et que dire à ceux aux nez de qui nous fer­me­rions bru­ta­le­ment la porte ? Vingt-​​sept pays, quatre qui piaffent au seuil (Alba­nie, Croa­tie, Répu­blique de Macé­doine et Turquie). Avec eux cela fera trente-​​et-​​un. Au nom de quoi refu­se­rions plus tard les can­di­da­tures pro­bables du Mon­té­né­gro, de la Ser­bie, de la Bosnie-​​Herzégovine, de la Mol­da­vie, de la Bié­lo­rus­sie, de l’Ukraine, de l’Islande ? Com­ment, un jour, pourrions-​​nous nous oppo­ser aux éven­tuelles can­di­da­tures de l’irréprochable Nor­vège et de la Suisse ? Accep­ter la Mol­da­vie et refu­ser la Suisse ? Prendre l’Albanie et dire niet, nein et no à la Nor­vège ? Bref, plus l’Union s’élargit, plus ça cafouille à tous les niveaux, plus les peuples regimbent — et regimbent à rai­son. À ce pro­pos, lire le savou­reux article de Luc Rozenz­weig chez Cau­seur, inti­tulé Les bons coups de Prague, avec en sous-​​titre La pré­si­dence tchèque de l’UE a été chvei­kienne, donc géniale ! Plus l’Union croît, moins j’y crois. Et moins j’y crois, plus je sou­haite sa perte. Exac­te­ment comme pour la Bel­gique dont je sou­haite le tré­pas, pour ne pas employer le terme plus enso­rien de cre­vai­son.

L’Europe est deve­nue un caphar­naüm, l’antre de toutes les bis­billes, le bou­doir de tous les ridi­cules bureau­cra­tiques et la serre chaude de notre future asphyxie. Il était pos­sible peut-​​être, à douze ou à quinze, de s’entendre sur des objec­tifs louables comme la défense ou l’indépendance éner­gé­tique. Com­ment pourrions-​​nous y par­ve­nir à trente ? C’est Babel. Vingt-​​sept pays et presque autant de langues (vingt-​​trois langues offi­cielles et trois alpha­bets). Le bud­get consa­cré au seul fonc­tion­ne­ment admi­nis­tra­tif de l’Union est un monstre à lui seul. Je n’ose ima­gi­ner les chiffres. Ils doivent être ver­ti­gi­neux. Rien qu’à son­ger aux gas­pillages dûs aux obli­ga­toires tra­duc­tions, je suis malade. L’Europe s’étant doté d’une mon­naie com­mune (pas pour tous), elle devrait son­ger à se doter d’une langue com­mune (le rap­port Grin sur la poli­tique lin­guis­tique de l’Union euro­péenne pré­co­nise dans un de ses scé­na­rios l’usage de l’espéranto, pour une écono­mie annuelle de 25 mil­liards d’euros, soit 17% du bud­get de l’UE). Une langue fac­tice pour ce biben­dum admi­nis­tra­tif, ce serait vrai­ment très bien.

Les pays de l’UE n’ont pas ou plus les mêmes objec­tifs. Il y a les loyaux qui rare­ment déçoivent, qui donnent et redonnent sans beau­coup exi­ger en retour : l’Allemagne par exemple. Il y a ceux qui devraient don­ner à la mesure de leurs poids et qui ont obtenu, sous cou­leur de… et sous la menace que… de ne pas contri­buer autant qu’ils le devraient : l’Angleterre par exemple. Il y a ceux qui veulent don­ner le moins pos­sible tout en rece­vant de la cré­mière son beurre, son sou­rire et son cul. L’Irlande sait qu’elle doit aux sub­sides euro­péens son for­mi­dable essor écono­mique, mais nous ne voyons pas qu’elle soit tel­le­ment recon­nais­sante. Et quelques-​​uns parmi les nou­veaux venus de l’Est font preuve d’une arro­gance fran­che­ment déplai­sante. Nous sommes en effet loin de la pai­sible Europe des six pays fon­da­teurs (France, Alle­magne, Ita­lie, Pays-​​Bas, Bel­gique, Luxem­bourg, membres depuis 1957 et uniques membres jusqu’en 73, date d’entrée dans la CEE du Royaume-​​Uni, de l’Irlande et du Dane­mark). À neuf, mal­gré les dribbles rava­geurs et les grands ponts de l’Angleterre, c’était encore vivable et assez convi­vial. À douze, après l’admission de la Grèce en 81 et celles de l’Espagne et du Por­tu­gal en 86, c’était par­fait ou presque. On pou­vait alors, sans se trom­per, citer sans hési­ta­tion les 12 membres de l’Union. Avec les adhé­sions en 95 de l’Autriche, de la Suède et de la Fin­lande, on a com­mencé à ne plus être bien sûr (comme si nous avions tel­le­ment de frères et de sœurs que nous ne pou­vions nous rap­pe­ler leurs pré­noms) et à croire que la Nor­vège fai­sait par­tie aussi de l’Union. Nous n’étions que quinze pour­tant. Et voici qu’en 2004 on nous assène la Pologne, la Hon­grie, la Répu­blique Tchèque, la Slo­vaquie, la Let­to­nie, l’Estonie, la Litua­nie, la Slo­vé­nie, Chypre et Malte en prime ! Bon sang, nous igno­rions jusqu’à l’existence de la moi­tié de ces pays ! Vous aviez qua­torze frères et sœurs et vous tré­bu­chiez sur leurs pré­noms, et voici que votre bonne mère l’Europe accouche d’un seul coup de dix autres mou­tards à qui elle donne au sur­plus des pré­noms rares et risibles comme Let­to­nie, Chypre ou Slo­vé­nie. Écœuré, vous par­tez visi­ter la Chine. À votre retour en 2007, vous avez deux sœurs de plus : Rou­ma­nie la brune et Bul­ga­rie la rousse. Et la Nor­vège toujours pas dedans, ce qui vous a valu de perdre le mon­tant de la cagnotte à Ques­tions pour un cham­pion ! Et votre mère, apprenez-​​vous, songe à adop­ter quatre mor­veux sup­plé­men­taires ! Pourquoi cela s’arrêterait-il ? Ils y seront tous un jour, sauf peut-​​être la Rus­sie qui est un conti­nent à elle seule.

Avouons que nous ne savons pas très bien à quoi sert l’Union, sauf à règle­men­ter tous azi­muts, à pro­duire des direc­tives poin­tilleuses et des normes sani­taires. Sou­dain, on ne sait pourquoi, des tech­no­crates pro­ba­ble­ment scan­di­naves, du genre de ceux qui se lavent les mains cinquante fois par jour et qui ne tou­che­raient pour rien au monde un œuf un peu crotté (parce que frai­che­ment pondu), décident que trop de pro­duits ali­men­taires dou­teux encombrent les étals — et dou­teux parce que fabriqués un peu trop arti­sa­na­le­ment sans doute, par des fer­miers qui connaissent peut-​​être l’art de fumer le jam­bon à l’ancienne ou de pro­duire un vrai beurre de baratte, mais ignorent que nous vivons au XXIe siècle et que l’on ne sau­rait badi­ner avec les normes sani­taires, l’hygiène et tout ce tra­lala dont nos ancêtres se sont moqués des siècles durant. Pour ces maniaques, rien ne doit sen­tir et tout doit ne rien gou­ter pour obte­nir leur blanc-​​seing. On exige de petits pro­duc­teurs qu’ils inves­tissent des mille et des cents pour éviter que la moindre bac­té­rie (autant dire le Diable) ne se fau­file dans le sau­cis­son ou dans les rillettes. On emmerde avec des normes hygié­niques ineptes d’honnêtes arti­sans qui depuis la nuit des temps nour­rissent l’humanité avec des pro­duits savou­reux, tan­dis que les crises sani­taires pro­viennent presque toujours des indus­triels de la bouffe, qui, aux rillettes, pré­fèrent ce qu’elles rap­portent, et se sou­cient du gout comme le porc dans sa bauge se sou­cie de la cri­tique lit­té­raire ! C’est ainsi qu’il y a quelques années, au nom des normes sani­taires de l’Union retrans­crites dans le droit belge, l’AFSCA (Agence Fédé­rale pour la Sécu­rité de la Chaine Ali­men­taire), a menacé de fer­me­ture la célèbre et cen­te­naire bras­se­rie bruxel­loise Can­tillon, de qui elle exi­geait une prompte adap­ta­tion sani­taire de ses locaux, impos­sible à réa­li­ser pour la bras­se­rie sans détruire la flore bac­té­rienne indis­pen­sable à la fabri­ca­tion de la gueuze (2). De tels exemples de l’obsession sani­taire et de la rage légis­la­tive, on en trouve à la pelle dans tous les pays de l’Union.

Je n’ignore pas, pour en reve­nir à la Turquie et aux ques­tions que sou­lève sa can­di­da­ture à l’Union, que le pro­blème n’est pas tant géo­gra­phique que poli­tique. La Turquie est loin encore de répondre aux cri­tères d’adhésion (3) et rien ne dit qu’elle y répon­dra jamais. La ques­tion de Chypre, celle du res­pect et de la pro­tec­tion des mino­ri­tés (le peuple kurde), celle de l’indépendance du pou­voir civil face à l’armée (com­pliquée du fait qu’en Turquie l’armée est garante de la laïcité) — sont de sérieux obs­tacles que la fière, ombra­geuse Turquie ne semble pas pres­sée d’abattre. Nous en sommes du reste ravis, sauf que nous conti­nuons à nous cha­mailler sur la Turquie via deux objets qui n’entrent pas dans les cri­tères de Copen­hague : sa situa­tion géo­gra­phique et la reli­gion musul­mane. Pro­blème poli­tique aussi de par la posi­tion, idéale pour l’Union — du moins tant que la Turquie reste en dehors —, du pays aux marches de l’Europe. La Turquie dans l’Union, ce sont des fron­tières com­munes avec la Syrie, l’Irak et l’Iran. Quel fou, dans son bureau cli­ma­tisé de Bruxelles, rêve d’avoir pour voi­sins immé­diats même une seule parmi ces trois tur­bu­lentes nations ? Là où elle se trouve, en tam­pon, en rem­part, la Turquie est idéa­le­ment pla­cée pour nous. Pro-​​Occidentale et musul­mane, elle offre des garan­ties à ses voi­sins de l’Ouest et du Sud. La Turquie a de toute évidence beau­coup à gagner en deve­nant membre de l’Union. L’Union, en revanche…

NOTES

1. Par tem­pé­ra­ment, je pré­fère le Sud au Nord, la non­cha­lance médi­ter­ra­néenne et sa fan­tai­sie à l’activisme uti­li­ta­riste et au sérieux des peuples que la chape de plomb du pro­tes­tan­tisme a engon­cés, pour ne rien dire de la gas­tro­no­mie, de la musique ou… des femmes !

2. Les bières de type lam­bic, auquel la gueuze appar­tient, sont fabriquées selon un pro­cédé sécu­laire de fer­men­ta­tion spon­ta­née, sans ajout de levure. Le mout exposé à l’air libre est ense­mencé par des levures sau­vages pré­sentes à l’état natu­rel dans la val­lée bruxel­loise de la Senne et du Pajot­ten­land : Bret­ta­no­myces bruxel­len­sis et Bret­ta­no­myces lam­bi­cus.

3. Les cri­tères d’adhésion à l’UE ont été for­mu­lés par le Conseil euro­péen en 1993 lors du som­met de Copen­hague pour, suite à la chute du Mur de Ber­lin et des régimes com­mu­nistes à l’Est, pré­ci­ser les condi­tions d’admission des pays asso­ciés d’Europe cen­trale et orientale.


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