Faites donc le test autour de vous. Posez cette simple question : « La Turquie fait-elle partie de l’Europe, géographiquement parlant ? » Ma main à couper que vous aurez un maximum de réponses négatives. Posez ensuite cette autre question : « Et l’Arménie ? » Mon autre main à couper que si vous obtenez peut-être une majorité de réponses négatives, ce sera moins que pour la Turquie. Consultez maintenant un atlas. Que voyez-vous ? Que si la Turquie se trouve pour sa plus grande partie en Asie Mineure, l’Arménie se situe plus encore à l’est. Or, si l’Arménie posait sa candidature à l’Union européenne, nous serions peu nombreux à nous indigner. Pourquoi ? Parce que l’Arménie est chrétienne et la Turquie musulmane. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, nous ne voulons pas de pays musulmans en Europe. C’est compréhensible et justifiable sur le plan culturel, mais cela ne tient pas sur les plans économique et politique. Qu’on le déplore ou non, l’Union européenne n’est pas un club chrétien. C’est une entité économique (libre marché) et politique (démocratie, laïcité, séparation des pouvoirs). De ce côté-là, la Turquie a de solides arguments à faire valoir. C’est pourquoi ceux qui défendent l’admission de la Turquie ont raison. Ils ont raison parce qu’ils sont conséquents avec eux-mêmes. Et nous, adversaires des Turcs en Europe, nous avons également raison (a priori) si nous considérons que l’Europe se définit comme un territoire de cultures diverses mais proches, ayant subi la triple et durable influence du christianisme, des cultures grecque et latine. Lorsque nous repoussons la Turquie au nom de l’atlas, nous savons pourtant que ce n’est pas pour des motifs géographiques que nous la rejetons. Mais le faire croire nous évite de passer pour racistes.
La présence de Chypre dans l’Union ne pose aucun problème. C’est un état microscopique, de médiocre influence. Mais cet état se trouve en Asie, ce qui semble ne déranger personne. L’argument géographique ne tient donc pas la route. S’il était pertinent, il faudrait exclure de l’Union les territoires extra-européens de la France, éparpillés un peu partout sur la planète, ceux du Portugal (les Açores, Madeire), les enclaves espagnoles en Afrique de Ceuta et Melilla, les Canaries, etc. Nul n’y songe sérieusement. La vérité, c’est que nous ne voulons pas dans l’Union d’un état musulman, fort qui plus est de 71 millions d’habitants. Que le seul et unique pays musulman de l’Union (sur 28, si la Turquie était le prochain pays admis) devienne le second en importance par sa population (l’Allemagne compte 82 millions d’habitants) est intolérable. Ça fait peur. Ce n’est pas la Turquie à proprement parler qui fait peur, ce sont les musulmans, l’essor d’un islamisme agressif et conquérant, ennemi très déclaré des valeurs occidentales. Or, la Turquie est le seul de tous les pays musulmans à avoir bétonné la laïcité dans sa constitution, et c’est un allié fidèle et indéfectible de l’Occident. Et ce malgré la présence au pouvoir de l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi), parti islamo-conservateur. Un comble pour un pays musulman, le port du voile islamique à l’université y est interdit (c’est loin d’être le cas dans la majeure partie des pays pourtant chrétiens de l’Union, où la question est souvent débattue, selon l’actualité). Début 2008, en Turquie, un amendement à la Constitution avait été déposé par le parti au pouvoir en vue de permettre le port du foulard sur les campus. En juin, la Cour constitutionnelle annulait cet amendement, réaffirmant ainsi le caractère laïc de l’état. De ce côté-là, donc, la Turquie n’a de leçons à recevoir de personne. Si les Turcs sont musulmans, ce n’est pas le Coran qui fait la loi. Et il ne menace pas de le faire. L’AKP est au pouvoir depuis 2002 et l’on ne voit pas son influence grandir, au contraire. En effet, il a échappé de peu à la dissolution pour « activités antilaïques ». Six juges sur onze ont voté pour sa dissolution. Il en eût fallu un de plus et l’AKP était dissous. Le parti n’a cependant pas échappé à une sanction financière équivalant à la moitié de sa subvention publique annuelle. On ne badine vraiment pas avec la laïcité en Turquie. Nous devons nous en réjouir.
Argument fréquent de ceux qui défendent l’entrée de la Turquie dans l’Union : une Turquie intégrée à l’Europe repousserait le spectre de l’islamisation. Argument fallacieux. On le voit en France et ailleurs : le fait d’être intégré n’empêche nullement l’extrémisme (religieux, politique ou économique, à droite comme à gauche). En France, en Belgique et ailleurs, des « souchiens » se sont convertis à l’islam et sont allés combattre en Afghanistan et en Irak aux côtés des pires ennemis de la démocratie et de la liberté. Le NPA de Besancenot me semble bien plus contre les valeurs occidentales du libéralisme historique (philosophique et non uniquement économique) que tel ou tel épicier de Gaziantep, Eskişehir ou Giresun. Je me sens moralement plus proches de ces derniers que des fondamentalistes du NPA.
Le problème de l’Union est qu’elle n’a jamais songé à définir ses frontières une fois pour toutes. Ses fondateurs ne songeaient pas qu’un jour cette question se poserait, car il y avait à l’époque une frontière politique à l’Est, et trois des pays occidentaux parmi les membres actuels de l’Union étaient encore des dictatures (Grèce, Portugal, Espagne). Si l’Union, telle que nous la connaissons, correspond plus ou moins au rêve de Victor Hugo d’États-Unis d’Europe, elle s’est éloignée de ce qu’on appelait jadis le « Marché commun » ou la CEE. L’Europe économique est devenue politique en se dotant d’un parlement élu au suffrage universel et d’une Commission. L’Europe, simple fédération d’états souverains, tend à devenir une nation chapeautant toutes les autres. Et c’est là que nous freinons des quatre fers. Le fédéralisme à l’américaine est enviable peut-être, mais pas duplicable. Les États-Unis ont pour eux l’unité linguistique et monétaire. Les États-Unis sont une nation, tandis que l’Europe même la plus unie ne sera jamais qu’un amalgame de nations très bariolées sur le plan linguistique (avec toutes les différences culturelles que cela suppose, en dépit des racines que nous partageons). Un habitant du Maine (États-Unis) pense à peu près comme son compatriote de Californie. Ils partagent en tous cas les mêmes valeurs culturelles, parfois de manière tout à fait caricaturale. Un Anglais et un Italien sont assez dissemblables, pour ne rien dire d’un Grec par rapport à un Finlandais. Que M. Brown, du New Hampshire, vote pour un M. Bush texan lors d’élections présidentielles n’a vraiment rien d’étonnant. Je vois assez mal un habitant de Faro en Algarve voter pour un éventuel candidat à la présidence européenne originaire de Lahti, Debrecen ou Galway. Comme Belge, je connais un peu quelques politiciens des pays voisins — mais je me vois mal accorder mon suffrage à un candidat maltais, chypriote, danois ou bulgare. Et comme beaucoup, je trouve fort de café que tel aspect de la politique agricole française (par exemple) soit ordonné depuis Bruxelles par un commissaire lituanien, et vice-versa. On se souvient que le prince Charles d’Angleterre avait volé à la rescousse de certains fromages menacés par les technocrates de Bruxelles qui prétendaient ne proposer à la gourmandise des palais de l’Union que des fromages aseptisés, inodores et insipides. L’Europe du nivellement par le fade, ce sont les États-Unis, où vous trouverez les mêmes enseignes et les mêmes produits de Portland (Maine) à Sacramento (Californie), et de Seattle (Washington) à Jacksonville (Floride). L’Europe vaut par sa diversité culturelle. C’est là sa grande richesse, son bien le plus précieux. Et cette Europe-là, avec ou sans l’Union, n’a rien à envier aux jalousés États-Unis, sauf peut-être son pouvoir, son influence, son efficacité surtout.
Les frontières naturelles de l’Europe sont plus ou moins admises : au Nord-Est le massif de l’Oural, au Sud-Est le détroit du Bosphore. Tant que la Russie n’est pas candidate à l’Union, il ne sera pas débattu de cette frontière du Nord-Est : elle n’est pas celle d’un état (la Russie), mais pourrait et devrait être celle du continent européen au Nord-Est. Au Sud-Est, le Bosphore est admis comme limite naturelle et porte de l’Asie Mineure. Le problème, c’est que le Bosphore n’est pas davantage une frontière d’état et que l’état disposé de part et d’autre de cette limite, à cheval donc sur les continents européen et asiatique, est candidat à l’Union, et que ça en emmerde plus d’un, quand les mêmes ne songent pas à bouter Chypre hors de l’Union. Quand on les titille un peu sur cette ambigüité, ils brandissent l’argument culturel : Chypre appartient culturellement à l’Europe (l’ile d’Aphrodite, vous pensez !), pas la Turquie. Argument recevable, je l’admets. Et tant pis pour la petite voix qui me dit que, dans le fond, l’Argentine aussi appartient culturellement à l’Europe, et d’autres pays en Amérique. Je soupçonne donc l’argument culturel de n’être pas tant que ça un argument, sinon il faudrait intégrer tous les pays du monde qui nous sont proches culturellement, à commencer par Israël (et là, je vois des rictus défigurer maints visages).
Lorsque nous pensons à la Turquie, nous pensons au vieil et terrible ennemi de l’Occident chrétien dont la Turquie moderne est le reliquat : l’Empire ottoman, ses sultans et ses janissaires (élite d’infanterie composée exclusivement d’esclaves chrétiens capturés enfants, formés et islamisés). Au nom de cette historique rivalité (le mot est faible), nous nous opposons d’instinct à une présence turque dans le monde poli, ouaté et conformiste des institutions européennes : ceux qui ont été nos ennemis doivent être tenus à l’écart. Simple mesure préventive. Ah ouais ? Alors, que fait l’Allemagne dans l’Europe ? Comment pouvons-nous supporter dans nos hémicycles, à nos tables, ce peuple belliqueux qui a nous a valu en moins de trente années deux guerres mondiales avec ses millions de morts ? Et si nous remontons plus loin dans l’histoire, mais pas tant que ça, comment pouvons supporter la compagnie de l’Angleterre dont les habiles archers ont plus d’une fois ridiculisé et déconfit nos preux chevaliers ? Et l’Italie mussolinienne, complice des crimes d’Hitler ? Et l’Espagne franquiste ? Et… et… et… Je ne sache pas qu’un seul des pays cités, jadis hostiles les uns envers les autres, songe aujourd’hui à remettre ça en dehors des stades et des arènes sportives. Si la Turquie des Ottomans a longtemps été notre ennemi (elle a été aussi l’alliée de la France contre les Habsbourg au temps de François Ier), la Turquie moderne est un tout autre état et sa présence au sein de l’Union n’est une menace que pour ceux qui s’obstinent à considérer l’Union comme une fédération d’états chrétiens — ce qu’elle n’est pas, mais aurait pu être.
Ce n’est pas facile, je l’avoue, d’écrire contre moi-même, contre mon cœur (opposé à l’adhésion de la Turquie), contre mes tripes. Je ne voue pas un grand culte à la raison, mais lorsque je réfléchis un peu, lorsque je me penche sur le cas de la Turquie via son appartenance (ou non) à l’Europe du point du vue culturel, je ne vois rien de solide à objecter. Il y a quelques années, j’avais pourtant écrit dans mon journal un facétieux : « Si la Turquie entre dans l’Europe, j’en sors ! » J’en suis sorti et la Turquie n’a pas encore été admise. La flèche acérée de Cupidon m’a conduit sur d’autres rivages et si je me suis physiquement éloigné de l’Europe et de sa politique, je me sens bien plus européen au Canada que je ne l’étais en Belgique (je parle non de l’Union politique, mais de la famille européenne). Je sais bien que les Turcs sont un peu particuliers, d’un nationalisme ostentatoire et chatouilleux, mais ils me sont au fond moins étrangers mentalement et culturellement que les Nord-Américains, comprenne qui pourra (1). C’est là où je me dis que l’Europe est davantage qu’un concept politique. L’éloignement, chez moi, a créé la proximité. Je n’aime pourtant pas les Turcs, c’est viscéral. Et c’est stupide. Je n’aimais pas non plus mon père. Il était mon père cependant.
Si on accepte dans l’Union l’asiatique Chypre au motif qu’elle fait effectivement partie de l’Europe sur le plan culturel, alors il faut aussi y admettre la Turquie qui a traversé les âges en passant d’une influence européenne à une autre, et ce bien avant l’arrivée des Turcs proprement dits. Les Hittites qui se sont installés là dix-huit siècles avant Jésus-Christ étaient un peuple indo-européen originaire des Balkans. Ils occupaient surtout l’est de la Turquie actuelle (l’Anatolie), soit du côté asiatique. Leurs successeurs, les Phrygiens, étaient de mêmes souches, mais provenaient de la région danubienne. Il y en eut d’autres avant les Achéménides perses. Puis ce furent au tour des Grecs, puis des Romains d’occuper ce que nous appelons aujourd’hui la Turquie. Ce n’est que vers la moitié du XIe siècle que les Turcs (Seldjoukides) sont arrivés dans la région, en provenance d’Asie Centrale (Turkménistan). L’envahisseur d’une contrée ne remplace pas forcément les autochtones par son peuple. Les Gaulois n’ont pas disparu de Gaule lors de l’invasion romaine : ils ont disparu en tant que tribus, en tant que peuples. Ils n’ont pas émigré. Ils sont devenus romains par la culture, à force d’assimilation. D’ailleurs, contrairement à d’autres invasions, celle des Seldjoukides par exemple, qui était à la fois une invasion et une émigration, l’invasion gauloise des Romains était une invasion militaire : c’est une armée qui envahissait et non un peuple qui émigrait. Quant à son vieux fond ethnique, la France actuelle est encore gauloise, à la notable exception de quelques cités de la ceinture parisienne. Les Seldjoukides turkmènes n’ont donc pas éliminé ceux qu’ils ont envahis. La Turquie en 2009, si elle est turcophone et musulmane, doit encore héberger quelques millions de personnes dont les ancêtres ont été des Européens comme vous et moi. Il est d’ailleurs possible que c’est à cela que nous devons cette Turquie pro-Occidentale, sans ambivalence aucune.
Diogène le Cynique était un philosophe grec, mais il était originaire de Sinope (aujourd’hui Sinop), sur la mer Noire, dans le nord de la Turquie contemporaine. Parce qu’alors Sinope était grecque. Un peu plus à l’est, la ville d’Ordu a été fondée par des Grecs de Sinope et elle s’appelait jadis Kotyora. Et plus à l’est encore, Trabzon (Trébizonde), cité aussi fondée par les Grecs. Toute cette région en bordure de la mer Noire (Karadeniz Bölgesi) a fait partie du Royaume romain du Pont (Pontus), tout en demeurant grecque linguistiquement. Au IVe siècle de notre ère, elle est devenue progressivement chrétienne. Administration romaine, langue grecque, obédience chrétienne… Nous avons là trois influences majeures qui sont aux sources mêmes de l’Europe. Je n’ignore pas non plus qu’il ne doit plus rester grand-chose aujourd’hui de cet héritage, sauf peut-être pour les archéologues — mais je n’y suis pas allé et je ne jurerais de rien. De l’autre côté, sur les rives turques de la Méditerranée, même chose. La province actuelle d’Adana s’appelait sous la domination romaine la Cilicie. La ville de Tarse (auj. Tarsus) a été hittite, assyrienne, perse, grecque, romaine, byzantine, arabe, arménienne, mamelouke, ottomane puis turque. Excusez du peu ! Elle est remarquable et symbolique à plus d’un titre, puisque qu’elle a été un haut lieu du stoïcisme (dont s’est inspiré le christianisme). C’est à Tarse que Cléopâtre et Antoine se sont rencontrés pour la première fois. C’est à Tarse qu’est né saint Paul l’apôtre (Paul de Tarse), celui des Épitres, et il était à la fois citoyen romain et juif de naissance ! Vous en faut-il davantage ? Plus je m’intéresse à l’histoire des villes de Turquie (les villes et leur histoire sont chez moi une vieille passion) et moins je suis hostile à l’idée d’une Turquie intégrée à l’Europe. Si la Turquie est aux marches de l’Europe (la tête en Europe, le buste, le cul et les pieds en Asie), et même si le peuple turc est étranger à l’Europe au sens ethnique du terme, ce pays dont 3% seulement du territoire se situe du côté européen n’est pas en dehors de l’Europe au sens de la civilisation.
Si je demeure malgré tout contre l’entrée de la Turquie dans l’Union, c’est surtout parce que je suis contre l’Union dans sa forme actuelle. Elle a grandi trop vite. Nous sommes trop nombreux, trop divers. Déjà, la seule présence de l’Angleterre avant l’adhésion des anciens pays du bloc de l’Est était une source de discorde permanente et le reste encore. Il faut toujours que les Anglais se tirent les premiers. Ils font partie de l’Union, mais à la première occasion ils lui font un pied de nez doublé d’un croc-en-jambe. Aux insulaires, qui sont toujours des excentriques, on pardonne tout… Nous avons maintenant aussi la Pologne et la République Tchèque qui, les ingrats ! refusent de marcher au pas cadencé et de siffler dans le sens du vent, comme Bruxelles le voudrait. Ils sont les petits derniers de la famille et osent ne pas la fermer, comme ces clandestins accueillis en France avec un bon bol de soupe chaude et qui se plaignent : trop salée, pas assez poivrée — sans compter qu’un quignon de pain en supplément, ça ne serait pas du luxe, vraiment ! Misérables ! Canailles ! Profiteurs !
Dès lors que nous sommes vingt-sept autour du barbecue européen et qu’il ne semble pas possible de réduire la famille, comment refuser du monde et que dire à ceux aux nez de qui nous fermerions brutalement la porte ? Vingt-sept pays, quatre qui piaffent au seuil (Albanie, Croatie, République de Macédoine et Turquie). Avec eux cela fera trente-et-un. Au nom de quoi refuserions plus tard les candidatures probables du Monténégro, de la Serbie, de la Bosnie-Herzégovine, de la Moldavie, de la Biélorussie, de l’Ukraine, de l’Islande ? Comment, un jour, pourrions-nous nous opposer aux éventuelles candidatures de l’irréprochable Norvège et de la Suisse ? Accepter la Moldavie et refuser la Suisse ? Prendre l’Albanie et dire niet, nein et no à la Norvège ? Bref, plus l’Union s’élargit, plus ça cafouille à tous les niveaux, plus les peuples regimbent — et regimbent à raison. À ce propos, lire le savoureux article de Luc Rozenzweig chez Causeur, intitulé Les bons coups de Prague, avec en sous-titre La présidence tchèque de l’UE a été chveikienne, donc géniale ! Plus l’Union croît, moins j’y crois. Et moins j’y crois, plus je souhaite sa perte. Exactement comme pour la Belgique dont je souhaite le trépas, pour ne pas employer le terme plus ensorien de crevaison.
L’Europe est devenue un capharnaüm, l’antre de toutes les bisbilles, le boudoir de tous les ridicules bureaucratiques et la serre chaude de notre future asphyxie. Il était possible peut-être, à douze ou à quinze, de s’entendre sur des objectifs louables comme la défense ou l’indépendance énergétique. Comment pourrions-nous y parvenir à trente ? C’est Babel. Vingt-sept pays et presque autant de langues (vingt-trois langues officielles et trois alphabets). Le budget consacré au seul fonctionnement administratif de l’Union est un monstre à lui seul. Je n’ose imaginer les chiffres. Ils doivent être vertigineux. Rien qu’à songer aux gaspillages dûs aux obligatoires traductions, je suis malade. L’Europe s’étant doté d’une monnaie commune (pas pour tous), elle devrait songer à se doter d’une langue commune (le rapport Grin sur la politique linguistique de l’Union européenne préconise dans un de ses scénarios l’usage de l’espéranto, pour une économie annuelle de 25 milliards d’euros, soit 17% du budget de l’UE). Une langue factice pour ce bibendum administratif, ce serait vraiment très bien.
Les pays de l’UE n’ont pas ou plus les mêmes objectifs. Il y a les loyaux qui rarement déçoivent, qui donnent et redonnent sans beaucoup exiger en retour : l’Allemagne par exemple. Il y a ceux qui devraient donner à la mesure de leurs poids et qui ont obtenu, sous couleur de… et sous la menace que… de ne pas contribuer autant qu’ils le devraient : l’Angleterre par exemple. Il y a ceux qui veulent donner le moins possible tout en recevant de la crémière son beurre, son sourire et son cul. L’Irlande sait qu’elle doit aux subsides européens son formidable essor économique, mais nous ne voyons pas qu’elle soit tellement reconnaissante. Et quelques-uns parmi les nouveaux venus de l’Est font preuve d’une arrogance franchement déplaisante. Nous sommes en effet loin de la paisible Europe des six pays fondateurs (France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, membres depuis 1957 et uniques membres jusqu’en 73, date d’entrée dans la CEE du Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark). À neuf, malgré les dribbles ravageurs et les grands ponts de l’Angleterre, c’était encore vivable et assez convivial. À douze, après l’admission de la Grèce en 81 et celles de l’Espagne et du Portugal en 86, c’était parfait ou presque. On pouvait alors, sans se tromper, citer sans hésitation les 12 membres de l’Union. Avec les adhésions en 95 de l’Autriche, de la Suède et de la Finlande, on a commencé à ne plus être bien sûr (comme si nous avions tellement de frères et de sœurs que nous ne pouvions nous rappeler leurs prénoms) et à croire que la Norvège faisait partie aussi de l’Union. Nous n’étions que quinze pourtant. Et voici qu’en 2004 on nous assène la Pologne, la Hongrie, la République Tchèque, la Slovaquie, la Lettonie, l’Estonie, la Lituanie, la Slovénie, Chypre et Malte en prime ! Bon sang, nous ignorions jusqu’à l’existence de la moitié de ces pays ! Vous aviez quatorze frères et sœurs et vous trébuchiez sur leurs prénoms, et voici que votre bonne mère l’Europe accouche d’un seul coup de dix autres moutards à qui elle donne au surplus des prénoms rares et risibles comme Lettonie, Chypre ou Slovénie. Écœuré, vous partez visiter la Chine. À votre retour en 2007, vous avez deux sœurs de plus : Roumanie la brune et Bulgarie la rousse. Et la Norvège toujours pas dedans, ce qui vous a valu de perdre le montant de la cagnotte à Questions pour un champion ! Et votre mère, apprenez-vous, songe à adopter quatre morveux supplémentaires ! Pourquoi cela s’arrêterait-il ? Ils y seront tous un jour, sauf peut-être la Russie qui est un continent à elle seule.
Avouons que nous ne savons pas très bien à quoi sert l’Union, sauf à règlementer tous azimuts, à produire des directives pointilleuses et des normes sanitaires. Soudain, on ne sait pourquoi, des technocrates probablement scandinaves, du genre de ceux qui se lavent les mains cinquante fois par jour et qui ne toucheraient pour rien au monde un œuf un peu crotté (parce que fraichement pondu), décident que trop de produits alimentaires douteux encombrent les étals — et douteux parce que fabriqués un peu trop artisanalement sans doute, par des fermiers qui connaissent peut-être l’art de fumer le jambon à l’ancienne ou de produire un vrai beurre de baratte, mais ignorent que nous vivons au XXIe siècle et que l’on ne saurait badiner avec les normes sanitaires, l’hygiène et tout ce tralala dont nos ancêtres se sont moqués des siècles durant. Pour ces maniaques, rien ne doit sentir et tout doit ne rien gouter pour obtenir leur blanc-seing. On exige de petits producteurs qu’ils investissent des mille et des cents pour éviter que la moindre bactérie (autant dire le Diable) ne se faufile dans le saucisson ou dans les rillettes. On emmerde avec des normes hygiéniques ineptes d’honnêtes artisans qui depuis la nuit des temps nourrissent l’humanité avec des produits savoureux, tandis que les crises sanitaires proviennent presque toujours des industriels de la bouffe, qui, aux rillettes, préfèrent ce qu’elles rapportent, et se soucient du gout comme le porc dans sa bauge se soucie de la critique littéraire ! C’est ainsi qu’il y a quelques années, au nom des normes sanitaires de l’Union retranscrites dans le droit belge, l’AFSCA (Agence Fédérale pour la Sécurité de la Chaine Alimentaire), a menacé de fermeture la célèbre et centenaire brasserie bruxelloise Cantillon, de qui elle exigeait une prompte adaptation sanitaire de ses locaux, impossible à réaliser pour la brasserie sans détruire la flore bactérienne indispensable à la fabrication de la gueuze (2). De tels exemples de l’obsession sanitaire et de la rage législative, on en trouve à la pelle dans tous les pays de l’Union.
Je n’ignore pas, pour en revenir à la Turquie et aux questions que soulève sa candidature à l’Union, que le problème n’est pas tant géographique que politique. La Turquie est loin encore de répondre aux critères d’adhésion (3) et rien ne dit qu’elle y répondra jamais. La question de Chypre, celle du respect et de la protection des minorités (le peuple kurde), celle de l’indépendance du pouvoir civil face à l’armée (compliquée du fait qu’en Turquie l’armée est garante de la laïcité) — sont de sérieux obstacles que la fière, ombrageuse Turquie ne semble pas pressée d’abattre. Nous en sommes du reste ravis, sauf que nous continuons à nous chamailler sur la Turquie via deux objets qui n’entrent pas dans les critères de Copenhague : sa situation géographique et la religion musulmane. Problème politique aussi de par la position, idéale pour l’Union — du moins tant que la Turquie reste en dehors —, du pays aux marches de l’Europe. La Turquie dans l’Union, ce sont des frontières communes avec la Syrie, l’Irak et l’Iran. Quel fou, dans son bureau climatisé de Bruxelles, rêve d’avoir pour voisins immédiats même une seule parmi ces trois turbulentes nations ? Là où elle se trouve, en tampon, en rempart, la Turquie est idéalement placée pour nous. Pro-Occidentale et musulmane, elle offre des garanties à ses voisins de l’Ouest et du Sud. La Turquie a de toute évidence beaucoup à gagner en devenant membre de l’Union. L’Union, en revanche…
NOTES
1. Par tempérament, je préfère le Sud au Nord, la nonchalance méditerranéenne et sa fantaisie à l’activisme utilitariste et au sérieux des peuples que la chape de plomb du protestantisme a engoncés, pour ne rien dire de la gastronomie, de la musique ou… des femmes !
2. Les bières de type lambic, auquel la gueuze appartient, sont fabriquées selon un procédé séculaire de fermentation spontanée, sans ajout de levure. Le mout exposé à l’air libre est ensemencé par des levures sauvages présentes à l’état naturel dans la vallée bruxelloise de la Senne et du Pajottenland : Brettanomyces bruxellensis et Brettanomyces lambicus.
3. Les critères d’adhésion à l’UE ont été formulés par le Conseil européen en 1993 lors du sommet de Copenhague pour, suite à la chute du Mur de Berlin et des régimes communistes à l’Est, préciser les conditions d’admission des pays associés d’Europe centrale et orientale.
Tags de cet article : AKP, Europe, laïcité, politique, Turquie, Union européenne, voile islamique



6 commentaires dans " La question turque et l’Europe en question "
S'abonner au flux rss ou faire un TrackbackSimple remarque sur le 1er postulat, en attendant de digérer l’ensemble du texte et des notes (y a pas un index et un sommaire, pour s’y retrouver ?) :
Personne ne conteste le fait que l’Albanie musulmane soit européenne.
L’Albanie est musulmane à 70%. L’islam n’y est arrivé qu’au cours du XVe siècle, via les Ottomans. Vous noterez que le héros national albanais, Skanderbeg (« Skënderbeu » en albanais) est un ancien janissaire devenu le champion de la cause chrétienne en Albanie. Ceci de particulier aussi : l’islam albanais a longtemps été différent de l’islam traditionnel à cause de l’influence des Bektàchi (un ordre islamique) : port du voile non obligatoire, permission de boire de l’alcool et même de manger du porc !
En effet, il n’y a pas d’ambigüité sur la situation géographique européenne de l’Albanie.
Pour ce qui est des notes, c’est simple : vous cliquez dans le texte sur le numéro de la note et cela vous envoie à la note. Pour retourner au texte à l’endroit précis où vous étiez arrivée, il suffit de cliquer sur le numéro de la note une fois lue celle-ci. Inutile de jouer avec l’ascenseur.
La Bosnie et le Kosovo (musulmans) ont été soutenus contre la Serbie (chrétienne orthodoxe), et sont pressenties, ainsi que l’Albanie (musulmane) pour accéder à l’Union Européenne, de même que l’Azerbaïdjan (Musulman). Par contre, la Russie (orthodoxe), voire, l’Ukraine (orthodoxe) ne semblent pas être les bienvenues. Et que dire de l’idée de cette Union Méditerranéene (nombreux pays musulmans) qui, en toute logique pourrait fusionner avec l’U.E. à plus ou moins lointaine échéance?… Votre longue argumentation comporte quelques failles…
@ Ratgemini
Je n’ai pas épuisé mon sujet, c’est un fait. À l’heure actuelle, les pourparlers officiels ne concernent que 4 pays : Turquie, Albanie, Rép. de Macédoine et Croatie. L’avenir nous dira s’il y en a d’autres. On sait l’Islande intéressée, qui ne l’était pas avant d’être subitement ruinée par la crise financière.
Le Kosovo ? Le pays n’est pas reconnu comme tel par plus de la moitié des pays de l’UE, alors attendons un peu, de grâce.
L’Union Méditerranéenne, je ne trop qu’en penser. Et tant qu’on y est l’Union Atlantique ? L’Union Baltique ? L’Union Caspienne ?
Pour illustrer certains points évoqués précédemment:
SARAJEVO — Le vice-président américain Joe Biden a promis mardi aux pays des Balkans le soutien de Washington dans leurs démarches de rapprochement de l’Union européenne, dans un discours à Sarajevo devant le parlement central bosniaque.
“La porte est ouverte pour les pays de cette région, pour la première fois dans l’histoire, pour qu’ils deviennent partie intégrante d’une Europe libre. Les Etats-Unis vont vous aider à franchir cette porte”, a déclaré M. Biden. [source : Romandie News]http://www.romandie.com/infos/news2/090519161557.zaxy4r2r.asp
Bonjour Ygor et merci pour votre aide, c’est ici :
http://criticusleblog.blogspot.com/2009/06/turquie-dans-lunion-europeenne-la.html