LES PRÉNOMS sont fictifs, mais l’histoire est bien réelle. Elle se passe en France. Omar et Fatiha, qui s’aiment, se marient. Le soir même des noces, Omar constate que son épouse n’est pas vierge, non comme elle aurait dû ou pu l’être, mais comme elle avait prétendu qu’elle était. Omar, en effet, s’était enquis auprès de sa promise de cette qualité pour lui essentielle. Fatiha, devinant que la vérité, à savoir qu’elle n’était plus vierge, serait un obstacle dirimant à son mariage, a donc menti. On devine que nos deux tourtereaux sont de confession musulmane. Je ne pense pas que ce soit là, comme d’aucuns le prétendent, le nœud du problème. Même si c’est sans doute le cas, rien ne dit que ce soit pour une raison religieuse qu’Omar exige une épouse vierge. Omar aurait pu d’ailleurs se prénommer Gaston, être chrétien ou athée et avoir eu la même exigence de virginité. Est-ce que ça nous regarde ? Est-ce à nous de juger désuet, ridicule ou discriminatoire ce désir d’Omar de n’épouser qu’une femme intacte ? Épouser une rousse par gout de la rousseur, n’est-ce pas discriminatoire pour les blondes ? Épouser une grande femme aux yeux bleus par gout des girafes aux yeux clairs, n’est-ce pas avouer implicitement son dédain des naines à la pupille foncée ? Sauf que, si j’épouse une grande bringue à la peau claire alors que seules les petites noiraudes me font palpiter, je n’ai pas ensuite à reprocher à ma femme d’être ce qu’elle est, que je savais qu’elle était.
Le problème, dans le cas qui nous occupe, est que la virginité n’est pas aussi décelable que le nez au milieu du visage, ni aussi appréciable visuellement que la taille de la poitrine, l’importance du train arrière, la qualité des ongles. Omar n’a eu que le choix de faire confiance à sa promise en lui demandant si elle était vierge encore. Et comme Fatiha ne l’était plus, et comme elle savait que sans cette virginité il n’y aurait tout simplement pas de mariage entre eux, elle a menti, escomptant sans doute l’indulgence de l’époux quand il découvrirait le pot aux roses, si je puis m’exprimer ainsi. Omar ne fut pas indulgent… Son exigence de virginité était plus forte que son amour pour Fatiha. On peut certes trouver cela excessif, grotesque ou rétrograde, mais là encore, ce point regarde l’intéressé.
Cette preuve par l’hymen est cruelle pour la femme, parce qu’elle n’a pas d’équivalent chez l’homme, si bien que Fatiha, eût-elle exigé d’Omar qu’il fût puceau et obtenu de sa bouche l’assurance qu’il l’était, n’eût pu, sous la couette, le soir des noces, en recueillir la preuve. Injuste peut-être, mais c’est comme ça. On aura beau vouloir éliminer entre l’homme et la femme tout risque discriminatoire, il en restera toujours quelques-uns que la malicieuse nature a prévu, sans doute par gout de la différence, cette chose si hideuse que voudraient voir bannie à jamais les forcenés de l’égalitarisme et ceux du métissage obligatoire pour tous jusque dans la morphologie.
Constatant donc que sa toute fraiche épouse n’était point vierge comme promis, juré, craché, Omar, lucide malgré l’excitation qu’on peut supposer, au lieu de faire contre mauvaise fortune bon cœur et de poursuivre vaillamment jusqu’au plaisir, incontinent quitta la couche et décrocha son téléphone pour annoncer à sa famille qu’il n’avait pu, faute d’hymen, déflorer son épouse, et demanda qu’on ramenât au plus sacrant chez son père la pècheresse. Ce dont se chargea le beau-père de Fatiha, en pinçant de dégout les narines.
L’affaire aurait pu s’arranger dès le lendemain ou bien dans la semaine par une discussion raisonnable : ce n’était tout de même pas très grave, Omar aimait Fatiha, on n’allait pas en faire un drame, on allait même en rire et se réconcilier tous autour d’un verre de thé. Il n’en fut rien. On se doute que dans un pays musulman où c’est permis, Omar eût répudié sa femme. Or, la France n’est pas encore tout à fait un pays musulman. Le divorce alors, puisque Omar n’en voulait plus à aucun prix, de cette semi-catin ?
Omar s’en fut trouver un avocat et la chose fut portée devant les juges. Objet de la requête ? L’annulation pure et simple du mariage. Un certain article 180 du code civil stipule en effet que « s’il y a erreur dans la personne, ou sur des qualités essentielles de la personne, l’autre époux peut demander la nullité du mariage ». L’avocat du mari justifie la requête comme suit : « On aurait pu faire un divorce par consentement mutuel. J’ai opté pour la procédure de nullité relative car c’est celle qui correspond le mieux. Le divorce sanctionne un manquement aux obligations du mariage comme l’infidélité. Ici, il y a un vice dès le départ. » Et ce vice, il n’a pas été occulté, mais nié.
Le juge a suivi ce raisonnement et prononcé nul le mariage entre Omar et Fatiha. Le procureur de la République de Lille, ville où a été rendu le jugement le mois dernier, reconnait — parce que, bien sûr, le jugement fait grand bruit — que le problème de la virginité focalise le débat, mais que le jugement était conforme à la jurisprudence classique. En résumé, ce n’est pas la virginité, mais le mensonge qui a motivé la décision du juge.
Implacable décision selon moi, et juste. Mentir, ce n’est pas beau.
Le jugement, disais-je, fait grand bruit. Atterrant, pour le PS (déjà pas mal à terre lui-même). Scandaleux, pour le PCF (tiens, il vit encore ?). Honteux, pour Zaza Badinter (que je croyais morte et qui l’est manifestement). Ségolène Royal, à ma connaissance, ne s’est pas encore exprimée à ce sujet. Je ne sais pourquoi d’ailleurs, mon méchant, très vicieux petit doigt me dit qu’elle doit en son for(midable) intérieur approuver la décision du juge, sauf qu’elle ne le dira pas, parce qu’elle est officiellement de gauche. Candidate permanente et déclarée à la magistrature suprême, son plan de carrière ne saurait être pollué par une histoire non de cul, mais d’hymen pas là.
L’UMP, me dit-on dans le casque, aurait aussi pesté contre ce jugement.
Pourquoi, mais pourquoi, lorsqu’une décision de justice est prise en défaveur d’un homme politique, les autres hommes politiques, quand on cherche à savoir ce qu’ils pensent du jugement, clament en chœur vigoureusement que la justice en France est indépendante et qu’il ne leur appartient pas de commenter une décision de justice ? Dans la présente affaire, un juge a décidé, la décision est conforme à la jurisprudence, et les commentaires pleuvent de gauche à droite, virulents qui pis est. Bizarre, bizarre…
Naturellement c’est à gauche que les orfraies sont les plus bruyantes. À gauche, en France, on gueule par vocation et par vacuité, et la colère (feinte, n’en doutez pas un seul instant, braves lecteurs) est d’autant plus spectaculaire ici qu’elle a pour objet une décision de justice « inique » qui, selon le PS, « bafoue le droit des femmes à disposer de leur corps et à vivre, librement, comme les hommes, leur sexualité ». Rien de moins. La larme me vient à l’œil, et c’est une larme de rire, je crois.
Le PS n’exagère pas : il ment. Et ment par mauvaise foi, calcul et, bien sûr, tempérament. La justice n’a pas annulé ce mariage pour punir Fatiha d’avoir osé se présenter déflorée au mariage (Omar est le cocu dans cette affaire), mais parce qu’elle a menti en se prétendant vierge alors qu’elle ne l’était plus, sans qu’on puisse accuser un quelconque cheval de lui avoir fait perdre sa virginité (la pratique de l’équitation est réputée dangereuse pour l’hymen des demoiselles). Je ne sache pas que le brave Omar conteste à la moindre femme le droit de disposer comme bon lui semble de ses organes génitaux. Il ne veut tout simplement pas épouser une femme qui a déjà vu le loup, et afin que nulle n’en ignore, il exige de sa promise, avant d’envisager ou non le mariage, un certificat verbal de virginité (que lui a fourni Fatiha, en double et même triple exemplaire). C’est son droit le plus strict. D’ailleurs, la justice lui a donné raison. Basta ! N’avait qu’à pas mentir, Fatiha. La justice ne l’a d’ailleurs pas punie : elle lui a rendu sa liberté sexuelle en la délivrant d’un époux quelque peu tatillon. Sa vie conjugale eût été sans doute un long pleur tranquille…
Tags de cet article : article 180, code civil, Élisabeth Badinter, justice, mariage, Ségolène Royal, virginité



3 commentaires dans " Just married, just unmarried "
S'abonner au flux rss ou faire un TrackbackYgor, je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous sur un point : lorsque vous dites que les blogs de gauche se sont déchaînés. Je les trouve, moi, au contraire, d’une grande prudence sur ce sujet, et même souvent gênés aux entournures. Pourquoi ? En raison bien sûr du fait qu’il s’agit d’un couple de musulmans (qu’il ne faut jamais stigmatiser, sinon on sait ce qu’on risque). Essayez d’imaginer la même affaire avec un couple de catholiques traditionalistes : là, vous auriez eu un beau raffut !
Vous me prêtez bien vite, je trouve, des mœurs que je n’ai pas, comme lire des blogs de gauche. Et je ne parle nulle part de blogs. J’évoque seulement les réactions très officielles des partis politiques. De ce côté-là, la virulence est à gauche. Elle a tort, puisque la femme délivrée de son gugusse retrouve le droit de copuler à tout va, quand elle veut et avec qui elle veut. Cette femme n’est pas une victime. La décision du juge, paradoxalement, la libère. Celui que j’ai prénommé Omar ne gagne que sur le plan juridique. Moralement, il est floué. Je le vois comme une sorte de cocu. Je ne le plains pas.
Ah, oui, pardon ! C’est moi qui dois être un peu obsédé par les blogs-de-gauche, en ce moment, où l’on me nazifie à tour de bras (ou de brassards)…