Titre évidemment provocateur… J’écrivais dans ma précédente note que je comprenais mal que le Stalker (lui précisément, c’est-à-dire un grand lecteur de Faulkner, de Gadenne, etc.) puisse faire si grand cas de la science-fiction. J’ajoutais : « […] genre qui me laisse froid et que je trouve passablement ridicule, ennuyeux au possible (ça se passe toujours dans dix mille ans, je ne sais où dans l’univers, ça grouille de machines et de néologismes, mais la psychologie des personnages est du temps de TF1). » Et voici que je me fais crosser en commentaire par leto2, grand amateur du genre.
Je ferai mon Léautaud : j’ai des partis-pris auxquels je tiens. On aura beau chercher à me séduire, je ne ferai pas l’effort de m’intéresser à la S.-F. pour combler une lacune que je ne considère nullement comme un handicap dont je devrais avoir honte en tant qu’écrivain. Dans « science-fiction », ce n’est pas « fiction » qui me dérange, mais « science ». Le bric-à-brac des pires Romantiques (châteaux, références médiévales, brumes, nymphes et troubadours) me gêne considérablement moins que celui, technique, d’une certaine S.-F. Ce n’est donc pas le futur qui me soule dans ces romans-là, ce sont les machines, les vaisseaux spatiaux, les combinaisons cyber-futuristes, les déplacements intergalactiques, les robots, les armes et lasers, les petits hommes verts ou gris, les guerres à outrance, le manichéisme forcené et la psychologie primaire des personnages. Même enfant, ce monde ne m’excitait pas. J’aime par contre le fantastique subtil qui se mêle au quotidien.
Pas besoin de chercher à me convaincre que la S.-F. ainsi décrite est une caricature du genre. Je me doute qu’il existe une S.-F. un peu moins grossière et plus avare d’effets spéciaux. Toutefois, la S.-F. suppose l’appui d’une technologie très évoluée, et vraiment, les machines en littérature me laissent froid. Je pousse le bouchon assez loin d’ailleurs : dans aucun de mes romans, depuis à peu près vingt-cinq ans que j’écris, vous ne trouverez même une innocente télévision et pas la moindre allusion à cette boite. Lorsqu’il y a des voitures, ce sont toujours des modèles très anciens : Simca Aronde, Renault 16, Ami 6, improbable Dodge. Je décris notre époque (son ambiance morale, sa déchéance mentale) dans un décor d’hier qui oscille entre 1965 et 1975. Pas d’ordinateurs, of course. Je fais donc de l’anticipation, mais au lieu de la faire à partir d’aujourd’hui vers 2030, je la projette vers 2008 à partir de 1975 et j’y mets aussi peu de brol que possible. Dans un univers rural fleurant bon la province sous Giscard (façon de parler), je fais évoluer des personnages orphelins d’un monde évanoui, un monde non exactement idéal, mais paisible plus ou moins, lent, où l’on pouvait lire tout un après-midi au-dehors sans être harcelé par le bruit des machines, l’angoisse que notre époque génère et que l’on ressent vivement, quand même, comme moi désormais, on vit à la campagne dans un pays où l’on ne se marche pas sur les pieds. Je fais comme s’il s’était passé quelque chose, sans préciser jamais quoi, parce que cela ne m’intéresse pas, et quelque chose qui n’est pas, bien sûr, une explosion atomique, une invasion de p’tits-z-hommes verts, etc. — quelque chose d’infiniment plus sournois, une dérive, un gauchissement, une altération que l’on ne peut identifier sous aucune forme évènementielle précise, une infime, mais complète, définitive variation de l’air, comme si, un « beau » matin, il n’était soudain plus possible, nulle part (sauf dans les souvenirs), de respirer le parfum du lilas, mais à la place un fort désagréable et très prégnant relent de gasoil. Un cauchemar, certes, bien pire à mes yeux que le débarquement impromptu de gnomes pattus surgis de la planète GLöRk 658, ou la mise sous tutelle du monde par un avatar de l’Ombre Jaune. Je n’invente rien, car il s’est effectivement passé quelque chose aux environs de 1980. Le monde alors a perdu son âme, comme une comète non sa queue mais son noyau, et jamais plus il ne la retrouvera, pas plus que moi mon enfance.
Dans l’un de ses commentaires, l’inénarrable Tangleding se risque à dire qu’il croit bien que le dernier McCarthy « est un bouquin de SF ». Je n’ai pas lu La route encore, mais j’affirme que ce n’est pas vrai. Fiction, d’accord ; science, pas du tout. Un roman d’anticipation, tout au plus, et de légère anticipation, vu que j’ai le sentiment que son histoire pourrait se dérouler demain matin, ici même, et non forcément en 6342 sur la planète (Sixième Univers) Yäø. Même chose pour le 1984 d’Orwell, œuvre de politique-fiction tout à fait probante et que j’ai appréciée à sa mesure, tout comme le Sa majesté des mouches, de William Golding. Je n’en dirai pas autant de cette cocasse bouffonnerie qu’est Le meilleur des mondes. Une histoire qui se déroule en NF 632, ça suffit pour me faire fuir. Je laisse ça aux ados, à qui ce livre est de toute évidence destiné, comme tous ceux de ce genre morne et glacial au possible.
J’ai évoqué plus haut l’Ombre Jaune. Jeune adolescent, j’étais féru de la série des Bob Morane. Je dois les avoir lus — à l’époque — à peu près tous. Il s’agit bien là de littérature pour la jeunesse, et de l’assez bonne. J’ai d’ailleurs commencé à écrire (vers 10 ans !) sur ce modèle et je dois peut-être à Henri Vernes ma vocation d’écrivain. Je lisais d’une traite chaque histoire, le cul collé au poêle à mazout, et en me rongeant les ongles. Le bon temps que c’était ! Mon oncle à sa table remplissait ses registres, la fumée de ses Boules d’Or sans filtre flottait dans la pièce et personne pour hurler au cancer. Ni radio, ni rien pour me distraire, sauf parfois la visite d’un collègue de mon oncle, celui-là peut-être qui conduisait une si étrange voiture (une Wartburg — modèle 311 —, voiture est-allemande à moteur Wankel avec son bruit caractéristique) et qui toujours me pourvoyait en bâtons de chocolat de la marque Jacques, avec des vignettes dedans. Monsieur… ? Le bon sourire qu’il avait, celui-là ! Et tous d’ailleurs, en ce temps-là, avaient de bons sourires. Bref, une visite, quelle qu’elle soit, faisait pour ainsi dire partie du livre, comme une péripétie, et je l’accueillais avec bonheur, tandis qu’aujourd’hui, chez moi, je dois fuir sans cesse — sauf la nuit — la double tribulation de la télévision et des ineptes jeux sur ordinateur de mon beau-fils.
La série des Bob Morane sont des livres d’aventures avec parfois des histoires balançant entre le fantastique et la science-fiction. Elle excitait fort mon imagination, d’autant plus que, parallèlement, existaient les aventures de Bob Morane en BD, que je découvrais d’abord en planches, chaque semaine, dans le Femmes d’Aujourd’hui de ma tante et dont je raffolais. Je me souviens d’un album où Bob Morane et Bill Ballantine se voient confier une mission au Moyen Âge. Ils se rendent d’abord à New York dans les années 2030 ou 2040 pour y recevoir leur ordre de mission : M. Ming, alias l’Ombre Jaune, n’ayant pu s’emparer du pouvoir à la présente époque, s’est transporté au XIVe siècle et fait régner la terreur dans une région précise isolée du monde par une barrière spatiotemporelle invisible. Morane refuse d’abord la mission, avant de l’accepter au souvenir de la belle Yolande de Mauregard, prisonnière de M. Ming. Voici nos modernes héros, revêtus de beaux habits de paladins, partis vers un Moyen Âge de neige, de misère et de corbeaux… De là peut-être aussi mon gout très appuyé pour cette époque (celle des Valois surtout). Ce mélange de technique (les vaisseaux pour se déplacer dans le temps, la fusée de Ming à la fin, la barrière spatiotemporelle) et d’immersion dans un passé lointain me ravissait alors. J’avais entre sept et onze ans.
Sur cette question de la psychologie (ou du psychisme) des personnages dans les romans de science-fiction se déroulant dans un trop lointain futur, je rejoins l’opinion de Philippe Muray lorsqu’il confie à la revue Jibrile : « J’ai un problème avec la science-fiction en général (je mets à part 1984) dans la mesure où elle met toujours en scène un monde entièrement changé au milieu duquel évoluent des psychismes de notre monde. Ce qui signifie, à mon sens, qu’elle est complètement à côté de la plaque. Car ce n’est pas le changement du monde qui est intéressant mais la métamorphose des êtres humains. Or, cette métamorphose s’opère aujourd’hui et maintenant et, de ce point de vue, on n’a nul besoin de se projeter dans un nouveau monde pour en observer les effets. » Comment, de fait, concevoir les effets positifs et négatifs qu’auront sur le psychisme des humains les bouleversements du futur, avec cette technologie chaque jour plus évoluée, les progrès fulgurants de la science, de la médecine ? Qui serons-nous dans un siècle ? Des hommes encore ou des mutants ? De quelle manière la génétique, l’informatique et je ne sais quoi d’autre, auront transformé nos âmes ? Je suis à peu près sûr de faire partie de la même humanité, psychiquement parlant, que Plutarque, mais mon arrière-arrière-petit-fils ? Me ressemblera-t-il comme moi je ressemble, par mon psychisme, à une holothurie ? J’en ferais volontiers le pari.
Un Jules Verne a pu concevoir toutes sortes de machines pour réaliser des prouesses que nous avons réalisées moins d’un siècle plus tard, sans qu’il ait pu lui-même imaginer une si rapide évolution. Par contre il n’a rien soupçonné des mutations psychiques en cours, produites par exemple par l’abolition des distances (donc du temps dans une mesure encore peu perceptible et globalement supportable, vu que la notion de voyage existe encore, au sens de « temps mis pour se déplacer d’ici à beaucoup plus loin »). Le jour où l’homme pourra (pas demain matin, c’est sûr), en cliquant sur un bouton, se projeter de Montréal à Paris et de Paris à Pékin en un clin d’œil, je doute fort qu’il aura un psychisme semblable au mien, puisque la notion même de voyage, d’espace, aura disparu. Le temps, à mon âge n’a plus la même saveur qu’il avait pour moi dans l’enfance : il s’est emballé, je cours sans cesse à ses trousses, et si c’est un effet de l’âge, ce l’est en partie seulement : le rythme dingue de l’époque y est pour quelque chose, par le stress qu’il génère. Quand la science aura trouvé le moyen de produire un élixir d’éternelle jouvence, nous ne craindrons plus de vieillir, et quel sera alors notre état d’esprit ? Et quand cette même science, par un tripatouillage génétique ou chimique, aura vaincu la souffrance, aura débarrassé l’homme de cette angoisse de mourir à laquelle nous devons d’être ce que nous sommes, qui peut, sans risque de passer pour un guignol, décrire ce que nos âmes seront, si nous en avons une encore, ce qui n’est pas assuré ?
Toutes sortes de raisons qui me conduisent à considérer la science-fiction — ce que j’en connais du moins — comme un divertissement ni plus ni moins sérieux que n’importe quel sous-genre littéraire, qu’une pseudo-science comme la psychanalyse. Je ne fonderais pas de métaphysique à partir des divagations de la science-fiction. Une eschatologie, à la rigueur.
Tags de cet article : Aldous Huxley, Bob Morane, George Orwell, Henri Vernes, littérature, Philippe Muray, science-fiction, William Golding



12 commentaires dans " Je hais la S.-F. ! "
S'abonner au flux rss ou faire un TrackbackYanka, l’anticipation est une des multiples branches de la science fiction. Et la base spéculative de l’anticipation a des ramifications jusque dans le space opera… Quand bien même je serais pour vous le dernier des imbéciles, ne méjugez pas la richesse de la SF. Je laisse le soin à Asensio qui est votre ami et que vous ne considérez pas comme un âne de vous faire quelques suggestions. Je m’abstiendrai assez raisonnablement de m’y risquer… (et Dieu sait que des noms et titres me brûlent les doigts!)
Cela étant votre argument sur la psychologie est intéressant, très intéressant même et je vous prie de n’y voir aucune flagornerie…
Bon avec tout ça, je ne sais trop comment signer…
Inénarrablement vôtre,
Tanguy
PS: Et sinon, quid de la mention de mon identité dans votre précédent billet? M’accordez-vous la faveur de l’effacer ou pas?
PPS: J’ai corrigé “islam” et votre “québécquitude” d’adoption… Le reste suivra (oui même la ponctuation dès que j’ai un peu de temps)
Bon, comme d’habitude, vous êtes long et dense. Mon Irremplaçable étant réapparue ce soir, nous avons fêté l’événement (et pas au Champomy…), donc, je repasse demain. D’autant que, comme une fois tous les dix ans, je viens d’avoir un petit “accès SF”.
Bonne nuit (à moi) et bonne journée (à vous)…
Didier }}} Un accès de « SF » ? Syphilis Foudroyante ? Attention ! Soignez-vous vite !
Tang }}} Si j’avais su, je n’aurais pas mis votre véritable nom, mais là, il est un peu trop tard. Sinon comment expliquer que je vous traite de « Laverdure de bédéthèque » si on ignore votre prénom ? Ou encore mon « Simon pas Templar » ? Fallait pas exposer votre nom, mon vieux. Mais promis : si on me demande ce que vous valez, je suis prêt à faire votre éloge comme chasseur de grands et très dangereux fauves. Je ne vous ai pas demandé d’ôter quoi que ce soit de votre texte me concernant, ce n’est vraiment pas dans mes habitudes.
Yanka: Pas bien grave de toute façon nul ne pourra convaincre GeorgeS d’ôter mon nom complet de son blog.
Me voilà condamné à me départir de mon si confortable anonymat. Snif.
Cela dit je n’ai pas exposé mon nom, je l’ai indiqué à JA dans un échange privé pour jouer reglo (dans mon bac à sable): je connaissais son identité véritable, et je ne veux rien avoir à voir avec un corback anonyme!
Ah, chasseur de fauves, je vais demander à quelque amie chasseresse la peau de fennec que lui offrit un soupirant original et fortuitement chasseur. Habituellement on n’offre pas des cadeaux mais là je pense qu’elle fera une exception.
PS: je n’ai rien enlevé vous concernant j’ai corrigé ma méprise, enfin le raccourci faisant de vous un québécois, bien à tort. Vous avez pointé un certain nombre d’erreurs, il est normal que je les corrige, non?
Comme vous la SF me tombe des mains. A cause de sa psychologie à deux balles (et c’est bien cher payé!). Le Bien contre le Mal! La Lumière contre l’Ombre! Schémas manichéistes puérils. De plus, le côté “technique” me fatigue la tête.
Je préfère la Fantasy comme la pratiquent Terry Pratchett ou mieux Robert Rankin. Deux auteurs que je me suis distrait à traduire — pour mon seul plaisir.
Je vous trouve bien pessimiste quant à l’évolution de notre monde: la concentration de plus en plus grande des hommes dans les cités a pour corollaire une désertification des campagne. Aubaine que saisissent les sages pour y vivre au calme. Et bruit en ville pour les rats de bonne volonté, comme aurait pu dire l’autre.
Ca doit participer de votre côté réac: le bon vieux temps et tout ça… Illusion, à mon humble avis.
Je suis d’accord sur l’essentiel avec ce que vous dites de la Science-Fiction. Les trois ou quatre romans que j’ai lus dernièrement (sur de chaudes recommandations) m’ont vaguement ennuyé. M’a frappé également ce que vous dites de ces gens qui, transportés dans une époque extrordinairement lointaine cotoient des humains qui continuent de penser comme eux, ou à peu près, et poussent la porte des magasins lorsqu’ils ont besoin d’une chemise neuve.
Cela dit, Tang a rison sur un point : toute la science-fiction ne se ramène pas à ces combats intergalactiques (ce que l’on appelle, je crois, “heroic fantasy”).
Mais le fantastique me paraît de toute façon être un genre beaucoup plus riche, même lorsqu’il est aussi peu “quotidien” que celui d’un Lovecraft par exemple.
Oui, ma foi, il y a du vrai dans cette note ! Beaucoup d’exagération et de mauvaise foi mais jubilatoire, comme toujours…
Je suis par exemple assez scandalisé lorsque nos deux maîtres-blogueurs de critique de SF, Bruno Gaultier (Systar) et Olivier Noël (Transhumain — Fin de partie), nous pondent des kilomètres de texte pour vanter les mérites de tel ou tel nanar pseudo-intellectualisant…
A croire que leur inflation exégétique est là pour compenser la maigreur du texte lu puis dépecé ! C’est d’ailleurs sans doute le cas…
Ils ne m’en voudront pas puisque je leur ai déjà fait ce reproche.
CECI DIT : l’un et l’autre ont écrit d’excellents textes sur différents bouquins de SF (voir par ex. les derniers articles de Transhu sur le très bon Enchâssement de Watson) ET il y a des auteurs, tels que Philip K. Dick (lisez Le maître du haut château (critique sur Stalker) et Ubik, cela vaut beaucoup de romans contemporains, cela les dépasse même), Herbert (Dune, tout de même… Quelle crasse ignorance que la vôtre ! C’est comme si, me mêlant de littérature, je n’avais pas lu Proust, ou Balzac, ou Zola, ou Flaubert…) et quelques autres encore qui sont d’une très réelle qualité et qui, ma foi, valent largement d’amples lectures…
En fait, la littérature de SF ne vaut rien lorsqu’elle se sert d’un contexte futur, effectivement, pour raconter une histoire absolument banale. Comme toujours, il faut que le fond et la forme aillent de paire : ainsi Dantec, à mon sens, se fourvoie en écrivant des romans surchargés de gadgets piqués aux transluminiques et métafictionneles nanars de pulp fictions…
Dick au contraire, par exemple dans le premier livre cité, réduit à l’essentiel les caractéristiques propres à la SF.
Idem pour les meilleurs romans d’Herbert par exemple : la recréation d’un univers supposant chez lui une mentalité de ses personnages vieille et riche de millénaires (Muray se trompe donc).
Ce débat est passionnant mais assez complexe et bien sûr, en quelques lignes de commentaire…
1984, n’en déplaise à Muray, est une oeuvre à l’écriture franchement pauvre. Surtout : c’est l’exemple même de ce contre quoi Muray s’insurge, quelle faute de lecture tout de même ! Seule vaut son analyse d’une destruction méthodique du langage par le novlangue qui, appauvrissant la langue, veut briser la volonté des hommes…
Bonjour Jacques, un plaisir de vous lire ici… Je suis fort pessimiste en effet, moins vis-à-vis du destin des hommes que celui de la nature. L’homme est tout de même globalement une assez malfaisante bête dont les effectifs gagneraient à être réduits.
Je ne suis pas réac, donc nostalgique, mais nostalgique, donc réac. Ce n’est pas sottement une posture, et ça remonte à très loin. Enfant déjà je préférais les vieilles choses aux nouvelles, par exemple les voitures dont j’étais alors un toqué. Le passé m’a toujours davantage intéressé que le présent, et si j’avais fait des études, j’aurais sans l’ombre d’une hésitation choisi l’histoire. Je suis né en 62 d’un père né, lui, en 15, et les bonnes gens qui m’ont pris en charge à la mort de ma mère étaient nées en 11 et en 19. Forcément, les histoires qu’on racontait à la maison étaient d’une autre époque, un temps qui, à mes yeux d’enfant, représentait une sorte d’âge d’or, même la Guerre de 40 – 45, sans cynisme aucun (mon père a été prisonnier 4 ans et mes parents de substitution ont dû fuir en France). Ce dont je suis nostalgique, c’est évident mon enfance, non en tant que telle (celui que j’étais), mais comme ambiance, comme texture. Ce n’est pas une époque que je regrette, mais un temps, et celui de François Villon m’est plus familier, au sens de l’âme, que celui de… tiens, Goldorak, pour vous situer l’époque où commence à mon avis la foirade. Sinon je vous rassure : sans en avoir le culte, je me débrouille bien avec la technique, informatique notamment, et je consacre au minimum deux heures par jour à lire l’actualité.
Juan, Muray ne dit rien de plus sur 1984, qu’il met ce livre à part, en dehors de la catégorie pour lui problématique.
Sinon, effectivement, il y a des trous dans ma culture, et des trous que je n’ai cure de combler. Je n’ai pas lu Proust en me disant que, tout de même, il fallait avoir lu Proust pour s’intituler écrivain, mais parce que j’ai eu envie de le lire à un moment donné. C’est pour de telles raisons que je me sens fort peu à l’aise quand on me « traite » d’intellectuel, et parfois d’érudit (Vebret, ironiquement peut-être). Je n’ai pas envie d’avoir tout lu, et vous seriez surpris du nombre d’écrivains de « seconde zone » dont j’ai dévoré les oeuvres, notamment dans le domaine italien, allemand, autrichien, et slave au sens étendu. La littérature africaine et asiatique ne m’attire par exemple pas du tout. Mishima et les Japonais, ça me gonfle. Dieu sait pourtant si j’ai essayé, poussé par des aficionados (pour Mishima, M. Yourcenar via un essai impressionnant qu’elle lui a consacré).
Pour en revenir à la S.-F., c’est peut-être l’intitulé du genre qui me pousse à m’abstenir, même si j’ai lu plus dans ce genre que je ne veux l’avouer, mais c’était il y a longtemps et je n’ai pas retenu le nom des auteurs, parce qu’à cette époque-là, je lisais des livres et non des écrivains. Un genre « anticipation » m’attire plus, mais la dénomination « science-fiction » me fait voir des laboratoires et des éprouvettes, et j’ai de ça une sainte horreur, allez savoir pourquoi.
“Je ne suis pas réac, donc nostalgique, mais nostalgique, donc réac.”
J’apprécie la nuance. Je la comprends. Eternel fugueur en avant, j’ignore la nostalgie. Cela ne m’emporte cependant pas vers je ne sais quel “progressisme”, surtout pas politique.
N’empêche, l’idée même de ce que vous nommez “foirade” me dérange quelque part. J’ai perdu pas mal de temps, récemment, à ferrailler avec des gens de gôche. Il semblerait qu’eux aussi datent le début de la fin des haricots comme vous le faites.
Quoi qu’il en soit, la seule direction possible c’est l’avenir. A chacun d’en faire ce qui lui plaira. Libre au grand nombre d’adhérer à ce avec quoi on l’appâte comme aux individus de tirer de la modernité ce qui les intéresse tout en se confectionnant une vie sur mesures.
Nenni, l’avenir c’est le présent, et quoiqu’ils en disent les réacs ne l’ignorent pas en faits! Qu’on m’en trouve un seul qui ne soit pas un bon vivant!
Le reste n’est donc qu’arguties sur du vide (la politique, cette farce!)…
J’affirme une attitude personnelle face au temps, une histoire de sensibilité individuelle, sans théoriser quoi que ce soit, sans prétendre que mon attitude soit la meilleure. Elle est mienne, rien au-delà. La politique est loin de mes préoccupations en cette matière et pour le coup, je n’ai pas du tout le sentiment d’appartenir à une famille de vieux croutons englués dans un vain passé. Je m’étonne qu’on ne comprenne pas, sauf peut-être Jacques Étienne, s’il ne partage pas cette sensibilité. Je n’intellectualise pas tout. Je ne peux faire autrement que valider un ressenti, surtout qu’il dure. Je ne crains pas l’avenir : il ne m’intéresse pas. Ça ne m’empêche nullement d’avoir des projets, de vivre, et de vieillir au même rythme que n’importe quel zozo épris d’avenir et de vertiges futurs.