Texte publié pour la pre­mière fois le 29 aout 2007 sur Opus XVII v1

Inceste à babord !LE PEU D’ÉCHO M’ÉTONNE, sus­cité par le texte de Raphaël Denys, Mother, sur le site des Imbu­vables. Ce texte, à mon avis, mérite une salve d’applaudissements, et de figu­rer en pla­card publi­ci­taire pour illus­trer la rubrique des « Comiques invo­lon­taires » chère à nos din­dons au si fier ramage, en plus de rece­voir le Césa­ros­car de la Jac­tance, ainsi qu’un triple zéro pour le style, à la fois brouillon, solen­nel et baveux.

Mother — en anglais, pour épater les filles d’Albion, à moins que ce ne soit une manière d’hommage au barde anglais Len­non, en réfé­rence à son titre éponyme.

Mother, you had me
But I never had you
I wan­ted you
But you didn’t want me
So
I got to tell you
Good­bye
Good­bye

Inti­tulé Maman, le texte eût paru d’emblée cucul, et les gens de ma géné­ra­tion eussent entonné spon­ta­né­ment la pitoyable ren­gaine du gamin Roméo, deve­nue depuis l’hymne des éter­nels enfants de Casi­mir. Mère était bien trop raide et trop dis­tant pour un texte qui se vou­lait tou­chant (dans tous les sens du terme). Alors voilà, ce fut Mother, et ça fait chic.

Après 170 mots d’un texte qui en tota­lise 1662, quinze artistes ont été nom­més — trois peintres, douze écri­vains. La méthode est désor­mais bien connue : ali­gner sans néces­sité des noms pres­ti­gieux, dont l’auteur espère qu’ils lui vau­dront, par conta­gion, le res­pect de ceux que la lit­té­ra­ture des grands noms impres­sionnent, ce qui est, à la manière des écri­vains, une façon de bom­ber le torse et de tenir en res­pect les ignares. C’est une des plus grosses ficelles du style à la Denys, et l’une de ses marottes les plus déplai­santes. La pré­sence ini­tiale et mas­sive de tous ces noms a le mérite de nous plon­ger sans délai dans le véri­table et unique objet du texte : la Lit­té­ra­ture, la Poé­sie, le Lan­gage. Sortira-​​t-​​il donc un jour de ce bour­bier, lui qui, preuves à l’appui, ne sait faire de lit­té­ra­ture qu’en par­lant de Lit­té­ra­ture ? Pour ce qui est de l’écriture pro­pre­ment dite, du style en géné­ral et en par­ti­cu­lier, il salope si constam­ment son ouvrage qu’on doit lui dénier toute pré­ten­tion à figu­rer au som­maire des écri­vains. Raphaël Denys est un gri­bouilleur et rien de plus. Sol­lers est le pour­voyeur de tous ses tics, et ce court texte en illustre quelques-​​uns.

Comme Raphaël Denys, j’ai eu deux mères. Contrai­re­ment à lui, ma mère natu­relle ne m’a pas aban­donné, puisqu’elle est morte quelques mois après ma nais­sance. Je suis donc bien davan­tage le fils de ma mère nour­ri­cière, demi-sœur de la défunte et femme extra­or­di­naire sur le plan des qua­li­tés humaines et spi­ri­tuelles (c’était une femme pieuse, sans être en rien une bigote). Je pour­rais écrire sur elle un livre épais, l’évoquer dans sa vie de tous les jours, une banale vie de bour­geoise au foyer, sans men­tion­ner le moindre auteur. Elle était une femme simple, cha­leu­reuse, d’une bonté peu com­mune. Elle ne lisait point. Je ne l’ai jamais sur­prise plon­gée dans un quel­conque bouquin. Elle lisait néan­moins chaque soir le feuille­ton publié dans la gazette régio­nale. Elle était abon­née sinon au maga­zine, alors assez vieux jeu, Femmes d’aujourd’hui. Non­obs­tant, c’est une des femmes les moins idiotes qu’il m’a été donné de connaitre. D’avoir eu pour mère (natu­relle ou de sub­sti­tu­tion) une femme si simple, sans culture au sens des lettres, ne me rem­plit d’aucune honte, ni pour elle, ni pour moi. Si le des­tin a été cruel pour moi dans ma pre­mière année d’existence, je lui dois d’avoir eu mieux que je n’aurais eu, dix fois, cent fois mieux. Je peux donc dire, quitte à choquer les âmes faibles, que j’ai eu la chance de perdre ma mère au ber­ceau… La lit­té­ra­ture et toutes ses putrides annexes, ma tante n’avait pas besoin de cela. Lui suf­fi­sait son petit monde, l’éducation des enfants (cinq, en plus de moi), les soins du ménage, les visites aux innom­brables connais­sances, et la foi en Dieu. Avec elle, je n’ai jamais cher­ché à dis­cu­ter lit­té­ra­ture. Elle m’aimait pour ce que j’étais, et m’eût aimé maçon, gyné­co­logue ou fac­teur, voire cri­mi­nel. Je ne me las­sais pas de l’écouter racon­tant, sou­vent pour la ving­tième fois, des his­toires du temps jadis, au vil­lage natal. Chaque tombe du cime­tière avait pour elle un visage, et pas de pierre. Je me sou­viens, grâce à elle, de gens que je n’ai pas connus et qui sont morts vingt ans et plus avant ma nais­sance. Et j’ai assisté, grâce à elle, à l’entrée des Alle­mands au vil­lage. Que je ne croie pas en Dieu ne signi­fie pas que je nie son exis­tence, puisque je l’ai vu à l’œuvre à tra­vers ma tante, et c’était une œuvre de toute beauté, un hymne au dévoue­ment et à l’amour – le simple et cou­ra­geux amour de la vie, sans la méta­phy­sique et les angoisses exis­ten­tielles propres aux gens qui lisent trop, qui finissent par pré­fé­rer l’encre du papier au sang de la vie, les fan­tômes aux vivants. Ma tante, qui par­lait beau­coup, ne dis­cou­rait jamais. Une femme sans ima­gi­na­tion, mais de grand sens pra­tique. Une femme qui savait être élégante, de laquelle tou­te­fois n’émanait aucune sen­sua­lité. Par­fois, je ces­sais de l’écouter, cap­tivé davan­tage par la lumière qu’elle por­tait dans son regard, signe que la mai­son, oui-​​da, était habi­tée par autre chose qu’une gei­sha rim­bal­dienne empaillée. Si j’ai désiré d’elle quelque chose, ce ne sont point de véné­neux bai­sers, ni de caresses mal­saines : c’est son cou­rage, sa force, son enthou­siasme, sa lumière sans apprêt.

Tout ça pour dire que, contrai­re­ment à Raphaël Denys, je ne méprise pas les gens sans culture, pourvu qu’ils soient eux-​​mêmes, sans pose ni pré­ten­tion, dénués de cette culpa­bi­lité sanieuse qu’éprouvent les illet­trés à qui on a fait croire que la lit­té­ra­ture était, de l’existence, le nec­tar et l’ambroisie — que l’existence sans la lit­té­ra­ture était une exis­tence de limule ou de ver, quelque chose de tel­le­ment plat qu’une sole à côté semble obèse. Je pré­fère un pay­san bien crotté et astu­cieux à un simili-​​marquis toqué de vaine lit­té­ra­ture et dédai­gneux — car, M. Denys, sans culture ne signi­fie pas sans intel­li­gence, et si vous êtes indé­nia­ble­ment cultivé, je vous ai vu tant de fois bien en peine, timide, timoré, ahuri, lâche. Voilà aussi pourquoi, rayon lit­té­ra­ture, la robus­tesse pay­sanne et le bon sens d’un Péguy me séduisent infi­ni­ment plus que les grâces toute ver­bales d’un Mal­larmé, poète empan­tou­flé. Quant à Rim­baud, dont vous faites grand cas parce que Sol­lers en fait grand cas, c’était un gamin de merde, si bien que Ver­laine l’encula. Il ne devint poète que pour tuer la poé­sie (la poé­sie des poètes, dont vous par­lez), après quoi, en bon Arden­nais, c’est-à-dire en ter­rien, il chaussa ses godillots et « voya­gea ter­ri­ble­ment », comme Ver­laine l’écrivit. Il se mit à vivre sa vie, en homme, au lieu de la rêver en poète. Je n’aime Rim­baud que pour son crime et sa rupture.

La mère d’un Raphaël Denys ne pou­vait pas être inculte, on s’en doute. Elle était au sur­plus, nous dit-​​on, belle, ce qui va de soi quand on se donne la peine de mettre au monde le suc­ces­seur du bon roi d’Aquitaine, l’imitateur sans talent d’un pas­ti­cheur de talent. Il fal­lait non seule­ment que cette femme eût des lettres, mais qu’elle par­lât volon­tiers de lit­té­ra­ture, comme son fils, en ayant sur la lit­té­ra­ture, sans en faire, des opi­nions, comme son fils, qui par mal­heur se mêle d’en faire, quand tout indique qu’il eût été meilleur au banjo, à la flute ou à la cla­ri­nette. Je les ima­gine tous les deux, lors cet « ultime diner tête à tête » (on se croi­rait dans un film : le fils amou­reux transi de sa mère et l’objet de son désir sai­sis­sant le col de la bou­teille de char­don­nay — on m’a toujours appris qu’il fal­lait mettre la minus­cule aux noms de cépages — pour en rever­ser une lichette dans des verres for­cé­ment de cris­tal), le noir de ses pupilles à lui dans le blanc de ses yeux à elle, lui ban­dant sous la table et elle devi­nant qu’il bande, petit salaud que mon uté­rus naguère héber­gea, et devi­sant lit­té­ra­ture, comme dans un quel­conque mais très pré­ten­tieux navet signé Godard (ici, plon­gée sur le décol­leté du per­son­nage fémi­nin). Elle : « Mon cher enfant, tu vois, la poé­sie des poètes, moi, je m’en contre­ba­lance. C’est à peine si j’ai ouvert Rilke et Rim­baud, alors, tu penses bien… Oh ! doués, je ne dis pas, mais tel­le­ment… tel­le­ment peu virils (en aparté : toi, tu l’es : tu bandes !), au fond, avec tous leurs vers… un tel grouille­ment qu’on en attra­pe­rait rien qu’à lire, hu ! hu ! hu !… Dis donc, il est puta­nam­ment bon ce p’tit bor­deaux… Tu dis ? C’est du char­don­nay ? Ah… Il est bon tout de même (en aparté : quel gout ça peut bien avoir, le sperme de son propre fils ?) et si ça conti­nue, toi et moi, nous allons rou­ler sous la table… Fran­che­ment, mon p’tit canard, la poé­sie… ! Si ça existe, la poé­sie, c’est ailleurs qu’on la trouve, chez… au hasard… Nichke, Saint-​​Shimon, Chol­lers, Rachine, Bochuet…» — Et lui, au comble de la féli­cité, dégor­geant trois litres et demi de sperme dans son cal­cif : « Voilà ! Précisément ! »

Le texte est tel­le­ment mal ficelé qu’on se demande si c’est volon­taire, si le lous­tic se fiche à ce point du lec­teur, ou s’il croit, comme je le pense, écrire super­be­ment, divi­ne­ment, à la manière du bœuf Sol­lers (Denys étant sa gre­nouille), soit avec une sau­va­ge­rie mai­tri­sée, quelque chose comme un long pet fugué. Dès le départ : fifres et fan­fre­luches. Une pluie d’allitérations s’abat sur le lec­teur ainsi mouillé : « (Ma mère)… frêle femme, frêle feuille, fla­mande, flam­mèche, à la voix fluette en réa­lité femme de feu extrê­me­ment fine… » C’est la prose d’un gars qui, avant même d’avoir bu, vomit déjà : hoquet au démar­rage, suivi d’une brusque accé­lé­ra­tion avec enfi­lade facile de fau­cilles fal­si­fiées et de far­fe­lues fausses fré­né­sies. Ayant négligé, même en trois mots, de plan­ter le décor de sa romance (il suf­fi­sait, pour dis­si­per le trouble, de com­men­cer par un sobre : « J’ai revu ma mère »), l’auteur fait rire de lui au bout de trois lignes : « Ma mère […] qui, au pre­mier coup d’œil, me fit ban­der et pen­ser aux fameux pri­mi­tifs Bouts, Chris­tus ou même Van Eyck […] » On ne devine pas encore qu’il revoit alors sa mère. On l’imagine au jour de sa nais­sance, le 1er jan­vier 1975. Il bande, ithy­phal­lique pou­pon, au pre­mier regard porté sur la par­tu­riente, et il pense déjà à la pein­ture ! On se dit : « Putain, quelle pré­co­cité ! Logique qu’il soit devenu le génie qu’il est… » On ima­gine la scène, et là, big laugh. On recom­mence la lec­ture, car on croit avoir loupé un truc, peut-​​être sauté une phrase. Eh bien non, et re–big laugh. On sai­sit, bien plus tard, que l’auteur a voulu dire plus ou moins ceci : « Ma mère, lorsque je l’ai revue, au pre­mier regard me fit ban­der. » Une telle phrase est un un peu trop simple pour un artiste aussi flam­boyant et baroque que Raphaël Denys. Le reste, comme il l’écrit lui-​​même, lucide au moins sur ce point : « amas de mots, lego… ».

Le clou du texte, donc du spec­tacle, nous est offert dans les der­niers ins­tants avant l’entracte : une phrase de vingt-​​cinq kilo­mètres sans ponc­tua­tion, hideuse, vio­lente et sou­daine, comme la gerbe d’un sou­lot. Jaune aussi, et vitreuse. Je la prends au vol et je la coupe à l’hémistiche :

« … allons, viens-​​là dans mes bras à genoux comme si de rien n’était elle s’est mise tout à coup à m’embrasser front joues lèvres cou comme un dieu roi héros aimé ému par sa beauté bas tailleur che­mi­sier échan­cré qui te croi­ras si tu racontes ça tu diras que tu as rêvé tout inventé pour épater et moi drôle que je puisse faire ça sans dégout fas­ci­na­tion ou ter­reur sillon fesses fraiches pom­me­lées et elle per­sonne ne sait ne saura ne peut savoir ça secret mon fils mon homme enfoui endurci à jamais parti et moi mère fille de ton fils humble et haute plus que toute créa­ture, et elle sur­tout ne pas pleu­rer, et moi, retour au ber­cail dou­ce­ment lais­sons durer, c’est à ce moment là qu’une troi­sième voix se fit entendre… »

Reconnaissez-​​vous ce modèle d’écriture-dégueulis ? Phi­lippe Solaire, ce vieux Râ madré ! Je puis en attes­ter, quitte à parier ma der­nière dent, d’ailleurs pour­rie : Raphaël Denys écrit ainsi depuis le pre­mier jour, à la fois pour imi­ter son idole et par faci­lité, pour se dis­pen­ser de la fatigue d’avoir à ordon­ner des groupes de mots au sein des phrases, et de ponc­tuer, art que le déjà vieux clown ne mai­trise point, parce qu’il le méprise tout bon­ne­ment, comme il méprise l’art d’écrire et ces imbé­ciles à lunettes et à bec de pétrel qu’il croit que sont toujours les lecteurs.

Son pro­blème, à Raphaël Denys, c’est qu’il ne peut rien faire dans la vie sans se réfé­rer à la lit­té­ra­ture. Il est gon­flé de lit­té­ra­ture comme l’est de vent une bau­druche, ou d’eau le cadavre d’un noyé. Je serais enclin à plus de man­sué­tude si le garçon était un toqué d’écriture, mais manquait d’expérience, par jeu­nesse. Rome ne s’est pas construite en un jour. Il aurait pleine conscience de ses imper­fec­tions et tra­vaille­rait à s’en défaire. Il pro­gres­se­rait len­te­ment, mais sur­ement. Un jour, il écri­rait des choses accep­tables. La forme épou­se­rait le fond. Or, ce n’est pas l’écriture qui l’obsède, c’est la Lit­té­ra­ture, ce maga­sin de pompes et d’accessoires pour curés. S’il était hanté par l’écriture au lieu d’être obsédé par la Lit­té­ra­ture, il écri­rait mieux, il aurait le souci du style — pas du beau style, du style tout sim­ple­ment, c’est-à-dire, comme je l’ai écrit déjà, « l’alliage entre un tem­pé­ra­ment et une manière de l’exprimer ». Cet alliage doit être har­mo­nieux. Avec le rythme, la mélo­die et le timbre, l’harmonie est l’une des quatre com­po­santes de la musique. La com­bi­nai­son de ces quatre éléments fait la musique, lui donne un sens. Nous par­lons ici de l’art d’écrire et non de la musique, j’entends bien. Est-​​ce tel­le­ment dif­fé­rent, si l’art est autre ? Si la méthode, d’un art à l’autre, varie, le prin­cipe demeure. Ce qu’on ima­gine ou pense est de peu d’intérêt si on n’est pas fichu de l’exprimer autre­ment que sous une forme évoquant plu­tôt le gar­gouillis intes­ti­nal d’un gnou malade, que la musique des sphères. Aussi, quelle iro­nie de trou­ver, au milieu du fatras Mother, un pas­sage où le gaillard, tout bandé, tendu comme un satyre cour­sant la gueuse, la bave aux lèvres, fus­tige — à juste titre — les tenan­ciers de gar­gote qui cui­sinent mal : « […] éther, vapeur, révolte désin­volte, rien à voir, bien sûr, avec sens, pré­ci­sion, rigueur […] » Est-​​ce que je lis bien ? Sens, pré­ci­sion, rigueur ? Vous ne pré­ten­dez tout de même pas, M. Denys, illus­trer ce tri­nôme. Si ? Alors c’est du fou­tage de gueule, et que le diable m’emporte.

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