Texte publié pour la première fois le 16 avril 2006 sur L’Éphémère Chinois.

Par Thiphaine Glossaire, philologue

C’est bien la triste marque des écrivains de ce temps d’accumuler les fautes grossières, de maltraiter par ignorance une langue qu’ils prétendent servir et qu’en fait, ils humilient. À se demander si, dans cet autre art qu’ils prônent tant, l’érotisme, ils ne commettent pas les mêmes exécrables maladresses, par précipitation, hilarité, alcoolisme aggravé ou que sais-je encore. La question est posée.

J’ai donc été requise par L’Éphémère Chinois pour passer au crible, quant à la forme, la prose d’In Situ. Moi qui n’écris pas, sinon des articles pour des revues philologiques de faible audience, je fais spontanément confiance aux écrivains pour ce qui est de la maitrise de leur langue, comme je fais confiance au peintre, spécialiste indiscutable du pinceau, des formes et de la couleur. Un bon artisan, un artisan de confiance, maitrise son outil ou bien n’est rien qu’un éternel apprenti qui jamais ne passera maitre. Saloper son français, pour un écrivain de langue française, équivaut à cracher au visage du lecteur (vous savez, ce gogo prêt à gober toutes les insanités verbales qu’on lui jette présentement en pâture sous couvert de littérature).

Femme de haut gout sur qui une triplette de collégiens en goguette ne sauraient avoir des vues sans se ridiculiser, la langue française est volontiers retorse, difficile, dédaigneuse. Elle se mérite, comme les honneurs, les palmes académiques et les baffes. Elle ne se donne pas au plus offrant, au plus snob, au plus culotté. Des hussards, parfois, s’emparent d’elle et lui donnent de la cravache sur la croupe. Des hussards, autrement dit des cavaliers racés, pas de ces piétons toujours à moitié ivres et jurant que l’on appelle soudards et qui étaient à l’armée de jadis ce qu’est la plèbe à la société : sa lie, ses ratures, ses ratchatchas, comme on dit en wallon, soit des gribouillis.

Je me suis donc plongée dans la lecture attentive d’In Situ. Impression première : on en a tellement dans le ciboulot qu’on éjacule sur le papier. Petites taches, longs râles. Il semble aller de soi qu’on n’a pas de temps à perdre avec la ponctuation, art très subtil en français, et divers. On peut, sans écrire sinueusement comme Proust ou brièvement comme Chardonne (redoutable styliste qui ponctuait grammaticalement et rythmiquement à la perfection), laisser entendre un halètement de la phrase (ton allègre et vif, primesautier), sans produire la pénible impression d’être au 58ème kilomètre d’un marathon couru dans la boue par un unijambiste tuberculeux. C’est pourtant l’effet ressenti à lire la prose diluvienne, apoplectique, d’un certain Nunzio Shadok. On a bien compris qu’il était jeune, sportif et fougueux. C’est son unique excuse, d’ailleurs. Nerveux comme une chatte en chaleur, le garçon. Un peu de lait chaud dans sa jatte et ce nervosisme kalachnikovien lui passera, du moins espérons-le.

Je relève un et encore moins là où la grammaire et la simple élégance commandent un ni moins encore. Les mots d’origine étrangère (a fortiori les phrases) s’écrivent usuellement en italiques. En toute modestie j’écrirais, moi, version non censurée, au lieu de version non-censurée avec tiret intempestif. Vicomte, marquis et semblables ne prennent pas la majuscule. On écrira donc le marquis de Sade, le vicomte Médard de Terralba, le prince de Ligne et même le roi des Belges. Une fois encore la majesté n’est pas dans la majuscule. Ai-je la berlue ou bien ai-je lu… Kundera et Sollers, qui m’ont ensuite lâchés à l’air libre ? Lâché qui ? Moi, tout seul. Bien entendu, on est tellement impressionné par les pontes accoucheurs et nourriciers que l’on cite, qu’on lâche par mégarde des incongruités qui résonnent dans la phrase comme une bordée de pets dans une église au moment, solennel entre tous, de l’élévation. La règle à respecter est l’une des premières que l’on enseigne aux moineaux de six ans à l’école primaire. La suite du texte épinglé ici est une logorrhée diarrhéique, un catarrhe plus comique que chronique, une épilepsie verbale avec bouillonnement de bave rousse aux babines !

Doit-on s’étonner que des écrivains écrivent si mal ? C’est à la mode de mal écrire, à la façon des pouacres, à la manière grunge. Ça fait relâché, donc moderne. On s’en sortira, croit-on, en semant des étoiles dans la merde, des étoiles nommées Sollers, Debord, Breton, Khayyâm, Artaud, etc. — étoiles censées, bien sûr, éclairer le lecteur qui n’en mettra pas moins le pied dans l’odieuse matière si profusément répandue par ceux qui, des marquis et vicomtes qu’ils imitent bien mal, ne possèdent d’authentiques que les houseaux crottés, rien d’autre. Mais nous étions prévenus : In Situ, la seule et unique revue qui soit véritablement de son temps. Et en ce temps-ci, ma bonne dame, dans ce monde inversé où, parait-il, le vrai est un moment du faux, on écrit moins pour être lu que pour être entendu, et plus il y aura de trompettes, de buccins et de cors dans la fanfare, plus on aura le sentiment d’exister… On fanfaronne, on plastronne, on se gondole, très chère Gudule ! Et on picole, car on n’est pas des fillettes. On feint de ne plus croire en rien, d’avoir tout pigé (la fameuse guerre occulte, le grand complot universel de la finance !), on a tout dit du monde actuel en lançant le mot terrible de nihilisme, alors on grimpe sur le poussier du monde, sur le Très Haut Tas de Fumier Universel et on gueule que l’on vit, la preuve, puisqu’on boit !

Gaudeamus igitur, iuvenes dum sumus
Post iucundam iuventutem
Post molestam senecutem
Nos habebit humus

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