WeyergansLONGTEMPS, François Weyer­gans n’a été pour moi que le fils de Franz Weyer­gans, auteur d’une Biblio­thèque idéale pour les jeunes que je lus jadis, quand, jeune écri­vain, je me sou­ciais de lire, sans autre men­tor pour me gui­der que ces ouvrages toujours un peu conve­nus, toujours très convenables.

À tort ou à rai­son, je me méfie des « fils de », en lit­té­ra­ture sur­tout. À tort, dans le cas de François. Le côté vieil ins­ti­tu­teur (ou vieux libraire) en cache-​​poussière du père m’a dis­suadé, jusque tout récem­ment, de lire le fils. Je connais tou­te­fois sa tête, une vraie tête d’écrivain, face grise, yeux bat­tus de noc­tam­bule et de fumeur invé­téré, air myope, gueule à la Geluck, moi­tié far­ceur, moi­tié curé, sorte de clown qui aurait renoncé à la tein­ture orange de ses touffes de che­veux à la Bozo. Voilà pour le portrait.

Quand, en 89, François Weyer­gans sort Je suis écri­vain, je trouve ça culotté, d’une pré­ten­tion inouïe. Seul un gran­di­veux (« pré­ten­tieux », en Bel­gique) est capable, dans mon esprit, d’intituler de la sorte un livre. Le titre de son livre sui­vant m’inspire davan­tage de res­pect. Excellent titre que La démence du boxeur. Allez savoir de quoi ça parle, de tout sans doute, sauf d’un boxeur devenu dément ! Le titre Je suis écri­vain sem­blait être un ramas­sis de consi­dé­ra­tions et de jus­ti­fi­ca­tions émanant d’un type pas bien sûr d’être écri­vain et nous assé­nant qu’il l’est, pour nous impres­sion­ner, nous faire voir qu’il avait à sa façon des biceps. Un titre, c’est impor­tant. A-​​t-​​on envie de lire un livre au titre si peu enga­geant ? Dans le même genre et très sot­te­ment, je n’ai aucun désir de me plon­ger dans Un petit bour­geois (F. Nourissier).

Depuis quelques années, François Weyer­gans est devenu consi­dé­rable en lit­té­ra­ture. En 2005, le Gon­court lui échoit au nez et à barbe d’un intri­gant nommé Houel­le­becq. L’anecdote est savou­reuse en soi. Le Gon­court n’était pas son pre­mier prix. Parmi les récom­penses pri­sées, il avait reçu en 92 le Renau­dot pour La démence du boxeur, et en 81 le Ros­sel (le Gon­court belge) pour Macaire le Copte. Et voici qu’en 2009, François W., fils de Franz W., entre sous la Cou­pole et revêt l’habit vert — de quoi fuir cet auteur à tout jamais (autre sot­tise, bien digne du rebelle que je fus naguère, un rebelle extra­or­di­nai­re­ment pré­vi­sible dans ses anathèmes).

Le Gon­court 2005 échut donc à François Weyer­gans pour un livre au titre (encore !) peu ins­pi­rant : Trois jours chez ma mère. On subo­dore un rare ennui de lec­ture. Un écri­vain (encore !), presque sexa­gé­naire (à l’époque), qui nous entre­tient d’un séjour chez sa mère dont on devine qu’elle n’est plus de pre­mière frai­cheur, ça n’a rien de très exal­tant. Je suis en train de lire ce livre et c’est un livre plai­sant, ma foi, hon­nête, ras­su­rant, comme ras­sure l’amateur de café une tasse de bon café. Je pré­cise d’emblée, pour la petite his­toire, que je ne lis pas Trois jours chez ma mère pour ses lau­riers du Gon­court, mais, plus pro­saïque­ment, parce que la biblio­thèque de ma petite ville n’est pas riche en ouvrages sus­cep­tibles de me trans­por­ter. D’ailleurs, en l’empruntant (« L’occasion ou jamais de lire Weyer­gans », ai-​​je pensé), j’avais oublié que le Gon­court l’avait dis­tin­gué. Il tombe du reste au meilleur moment, rap­port à mon pré­cé­dent article et aux réflexions qu’il a sus­cité. C’est pourquoi j’ai inti­tulé ce nou­vel article François Weyer­gans à contre­pied. Nous allons y revenir.

François Weyer­gans est un écri­vain tout à fait inté­res­sant (à défaut peut-​​être d’être pas­sion­nant, bou­le­ver­sant, etc.). Cher­chant à savoir com­ment les inter­nautes, eux qui n’ont pas à se sou­cier d’écrire pru­dem­ment, per­ce­vaient notre Bozo des lettres, je suis tombé dès la pre­mière sta­tion, comme en arrêt, sur un bref et très per­ti­nent com­men­taire de blog. Il date de 2005. Le voici : « Weyer­gans, c’est un type bien, un Alain Sou­chon qui écri­rait des livres. Il y a une ten­dresse, une fra­gi­lité et un sens de l’auto-dérision chez lui qui me le font aimer. » C’est exac­te­ment ça, jusque dans la com­pa­rai­son avec Alain Sou­chon. Petite confi­dence pour le reste, his­toire en pas­sant de faire réagir mon ami le Stal­ker, ce très féroce et inquié­tant légiste : je ne lis rien de per­ti­nent, depuis des mois, que sous la plume béné­vole en diable d’internautes pas du tout sti­pen­diés, tan­dis que les offi­ciels de la cri­tique (dont vous n’êtes point encore, cher Juan) me font suer d’un ennui d’eunuque mal ou à demi cas­tré — si bien que je vous le demande, à vous, ter­reur de la blo­go­sphère, vilain diable à groin de san­glier : qu’attendez-vous pour rompre com­plè­te­ment avec cette clique des offi­ciels à lunettes et à bedons, à laquelle — Dieu vous garde ! — vous n’appartenez point, tout en don­nant l’impression que vous don­ne­riez beau­coup pour trinquer avec eux lors de banquets où les fla­tu­lences tien­draient lieu de ver­dicts impla­cables et de pen­sées pro­fondes ? Ne comprenez-​​vous donc pas que nous n’avons désor­mais plus besoin d’intermédiaires, sur­tout offi­ciels, de ces cri­tiques empres­sés de plaire parce qu’ils ont eux-​​mêmes des actions rue Sébastien-​​Bottin, rue des Saints-​​Pères et autres hauts lieux de la lit­té­ra­ture en France ? D’où vient que depuis plu­sieurs années, ce sont de simples lec­teurs qui me donnent envie de lire ou de relire, et plus du tout des cri­tiques ou ce qui tient lieu de cri­tiques, soit des nasiques télé­gui­dés depuis les hauts lieux pré­ci­tés ? Ces intermédiaires-​​là et leurs com­man­di­taires bou­tiquiers sont voués à dis­pa­raitre tan­tôt, empor­tés par la vague numé­rique. Nous sommes appe­lés à deve­nir nous-​​mêmes les éditeurs de nos propres ouvrages et ceux-​​ci, pour exis­ter, n’auront plus besoin d’être dupliqués à des mil­liers d’exemplaires. Ils seront impri­més à la demande. Il y aura plus d’auteurs et moins de livres. Nous aurons alors besoin de défri­cheurs, de guides éclai­rés. Vous en serez ou vous n’en serez pas, selon que vous aurez choisi le camp des Modernes ou celui des Anciens.

Un type bien, par­fai­te­ment fréquen­table, ce n’est pas cou­rant dans la lit­té­ra­ture. Les salauds ne manquent pas dans les lettres, décla­rés ou cachés. Et par salaud je n’entends pas for­cé­ment un salaud poli­tique, genre Céline ou Reba­tet. Un salaud poli­tique en lit­té­ra­ture peut cacher un homme exquis, même si ce n’est peut-​​être pas le cas des deux « salauds » cités. Je parle de ces écri­vains, connus de tous, qui sont de tous les com­bats de leur époque (contre le fas­cisme, contre le capi­ta­lisme, etc. ), jamais avares de sou­rires, bien­veillants et tout ce qu’on vou­dra dans le genre sym­pa­thique… Ils sont un peu, dans la vie publique des médias, comme ces acteurs enfer­més dans des rôles de cabo­tins et de clowns, qu’on ima­gine dans la vie comme à l’écran, toujours en train d’éclater de rire, la gau­driole aux lèvres, des farces et attrapes plein les poches, et des bidules pour faire rire les enfants. Nous sommes toujours sur­pris et dérou­tés d’apprendre qu’ils sont dans la vie des angois­sés, des psy­cho­pathes — bref, tout le contraire de ce qu’ils jouent à l’écran. Un exemple fameux ? Louis de Funès, qui se plai­gnait de ce que le public s’attendît toujours à le voir faire spon­ta­né­ment, en rue, au res­tau­rant, soir et matin, des gri­maces comme il n’en fai­sait que trop dans ses films. Le public oubliait que l’homme en face d’eux c’était l’homme, pas l’acteur, et que Fufu n’était pas dans la vie le pitre qu’il incar­nait à l’écran. Il était timide, com­plexé, dou­tait de lui-​​même ; il était pieux, limite bigot, et je crois me sou­ve­nir qu’il était un homme rela­ti­ve­ment cultivé, qu’il avait des lettres. Ce n’est pas anor­mal, mais c’est toujours sur­pre­nant. Cer­tains ne lui cachaient pas leur décon­ve­nue : « Vous êtes moins drôle qu’au cinéma, M. de Funès ! ». Par cha­rité chré­tienne, nous ne dirons rien d’un acteur popu­laire réfu­gié en Corse, à qui la rumeur prête une arro­gance et une pré­ten­tion magis­trales (ce n’était pas le cas de Louis de Funès). S’il a des lettres, il les cache bien ; sa villa corse est du type cossu. Un poil de vos espa­drilles sur sa pelouse et vous êtes mis en joue par un déta­che­ment du GIGN, jailli comme par magie de der­rière les troncs de vieux châ­tai­gniers. Nos écri­vains si miel­leux en repré­sen­ta­tion, le sont beau­coup moins dans le privé. Publient-​​ils des car­nets, nous les décou­vrons avec stu­peur médi­sants, vin­di­ca­tifs, jaloux, aca­riâtres, mesquins, traitres et bor­nés sous bien des aspects. Untel bat sa femme, mal­traite son fils, boit comme un trou, arnaque le fisc. Tel autre, qui adore pour­tant les chiens, a écrasé celui de son voi­sin au motif qu’il avait chié sur son trot­toir ; lui, si pré­ve­nant avec les dames sur­tout âgées (genre Jeanne Moreau, que per­sonne n’oserait trai­ter de vieille cor­neille enrouée), s’en est un jour pris ver­ba­le­ment à une ancêtre de sa rue (« Vieille chouette ! Har­pie ! Gue­non ! Rom­bière ! »), parce qu’elle avançait trop peu vite au gré de ce toujours frin­gant jeune homme, et sans l’intervention, canne bran­die, du légi­time époux de la vieille dame, le galant écri­vain eût secoué la mémère jusqu’à lui faire sau­ter de la bouche sa pro­thèse den­taire. Au cinéma, de fait, ce serait très drôle. Mais qui, à part Sol­lers et quelques paons dans son genre, vivent une vie telle que tout en dehors d’elle parait filmé, qui pis est par un cinéaste ivre ou camé, privé d’humour quoi qu’il en soit ?

Une fois de plus je m’égare. Je semble aimer cela. Je n’aime pas du tout ça.

Trois jours chez ma mère est un livre gigogne. Les deux pre­miers tiers sont déjà le roman sans l’être encore. L’auteur s’appelle François Weyer­gans et le nar­ra­teur François Weyer­graf. Weyer­graf res­semble fort à Weyer­gans. Il a réa­lisé des films et écrit des livres. Il pro­duit peu et s’en plaint. Il a des projets de livres plein ses car­tons, tous avor­tés, et il a perçu « de l’argent pour écrire des livres dont [il n’a] rédigé que les débuts ». Il ne publie plus, n’en a plus envie. Les huis­siers bruissent à sa porte. Il habite Paris, se reproche de n’avoir plus rendu visite depuis long­temps à sa vieille mère, quatre-​​vingts-​​sept ans et demeu­rant seule dans le prieuré fami­lial près de Manosque. Il évoque sa com­pagne, Del­phine, ses deux filles, ses cinq sœurs, son père, mort en 1974 (comme Franz Weyer­gans), et bien sûr sa mère. Ce sont des anec­dotes et des sou­ve­nirs dont on devine qu’ils sont ceux de l’auteur (Weyer­gans donc), un auteur qui a beau­coup voyagé, lu pas mal et rêvassé plus encore. Rien de lourd, de plain­tif ou de fas­ti­dieux, au contraire. Weyergans/​Weyergraf passe volon­tiers du coq à l’âne et la pre­mière par­tie de l’ouvrage res­semble fort à un mono­logue ou à un jour­nal intime éclaté. Page 75, le nar­ra­teur (Weyer­graf donc) songe à un nou­veau roman qui s’intitulerait Trois jours chez ma mère. « J’ai besoin de créer un per­son­nage de femme âgée, une mère fic­tive qui sera celle du nar­ra­teur et non la mienne. » Et le livre conti­nue ainsi, d’anecdotes en sou­ve­nirs et de réflexions diverses en relec­tures de notes anciennes ou récentes uti­li­sables peut-​​être en vue du roman annoncé. Celui-​​ci débute enfin p. 161 par une nou­velle page de titre : François Weyer­graf, Trois jours chez ma mère, roman. Le nar­ra­teur s’appelle François Graf­fen­berg et s’apprête à mon­ter dans le train pour Gre­noble où il est invité au ver­nis­sage d’une expo­si­tion de pho­tos. Ce roman dans le roman est l’exacte conti­nuité des pages pré­cé­dentes et Graf­fen­berg res­semble fort à Weyer­graf qui lui-​​même res­sem­blait fort à Weyer­gans. Cette par­tie est davan­tage axée sur les frasques érotiques du nar­ra­teur avec une jeune femme ren­con­trée à Gre­noble, ce qui lui en rap­pelle d’autres, à Venise et par­tout, avec des femmes toutes plus exo­tiques les unes que les autres (Kim, Greta, Liisa, Kimiko). Des notes nous sont don­nées sur une pre­mière mou­ture du roman, où le nar­ra­teur s’appelle cette fois François Weyer­stein ! Page 247 (le roman en compte 263), sa vieille mère à qui le narrateur/​auteur ne s’est pas encore résolu à aller rendre visite, fait une chute dans son jar­din du prieuré et est hos­pi­ta­li­sée. Cette chute lui four­nira l’occasion de revoir enfin sa mère et de pas­ser chez elle non pas trois, mais cinq jours (en son absence). Sur­tout, elle lui per­met­tra, en plus de jus­ti­fier le titre, de conclure le roman (par une pirouette plus ou moins habile et spi­ri­tuelle). « Je ne t’ai pas donné une fin pour ton livre, mais je t’ai donné une chute », dira sa mère au narrateur.

Livre plai­sant, comme je l’ai dit. Je l’ai com­mencé au lit, sans fièvre, et l’ai achevé au soleil sur la ter­rasse, sans exci­ta­tion. C’est écrit fort pro­pre­ment, d’un style que je qua­li­fie­rai de clas­sique moderne. Aucun effet, pas d’envolées lyriques, sobriété des phrases, rythme allègre, sans trop de cha­leur ni de brio. Qu’un tel livre ait été cou­ronné par le Gon­court ne fait pas de lui un livre indis­pen­sable. C’est un roman, d’après la cou­ver­ture, mais ce n’est pas un roman au sens bal­za­cien ou dos­toïevs­kien du terme, au sens de la fresque sociale et poli­tique, avec une intrigue forte, des per­son­nages typés, des péri­pé­ties, des rebon­dis­se­ments et une morale. On le lit sans ennui, avec un peu d’irritation par­fois, notam­ment dans les pas­sages érotiques. Je ne sais pourquoi les écri­vains se per­suadent que leur sont dévolu des créa­tures à la sexua­lité scan­da­leuse ou bizarre, de ces femmes sou­vent peu délu­rées d’apparence, timides, réser­vées, mais belles, dési­rables, qui se trans­forment en goules et en semi-​​putes avides de foutre dès qu’elles ren­contrent ledit écri­vain — elles ont vingt-​​cinq ou trente ans, l’écrivain cinquante ou plus —, écri­vain qui, pour sa part, n’a rien de très affrio­lant, n’est en rien une bombe sexuelle, doué seule­ment du pou­voir de s’ahurir des audaces érotiques de ses prises ; c’est assez ridi­cule, en plus d’être gênant dans la mesure où l’on a très net­te­ment l’impression que le simple fait de cou­cher avec un écri­vain — même octo­gé­naire —, donnent à ces femmes sinon très ordi­naires — sauf qu’elles sont jeunes, belles, dési­rables et toujours culti­vées — des ailes, du feu et de folles audaces. On devine qu’elles se com­por­te­raient tout autre­ment en pré­sence d’un simple repré­sen­tant de com­merce, même jeune, beau et large d’épaules comme Tar­zan, fût-​​il monté comme un âne. Il est de ces mys­tères… ! Ces écri­vains semblent au sur­plus per­sua­dés que l’expérience érotique s’acquiert à force de par­te­naires d’un soir ou d’une semaine, quand celle de tout un cha­cun prouve le contraire : c’est dans l’intimité pro­lon­gée et la connais­sance chaque jour gran­dis­sante du corps de l’autre que s’épanouit une sexua­lité digne de ce nom et d’intérêt, assez loin des gali­pettes fur­tives et sans len­de­main des scribes. Et les véri­tables audaces qui les font tant baver, c’est avec le temps qu’elles naissent, et c’est de confiance qu’elles se nour­rissent — et d’amour, bien sûr !

Ma pré­cé­dente note m’a valu nombre de com­men­taires (dont quelques-​​uns, non les moins inté­res­sants, par cour­riel) assez contras­tés. On me remer­cie d’un côté, on me nargue de l’autre. Cer­tains font sem­blant de croire qu’à la lit­té­ra­ture dépri­mante des nihi­listes j’oppose, en l’exaltant, une lit­té­ra­ture du bon­heur, laquelle dégou­li­ne­rait de bons sen­ti­ments. J’ai suf­fi­sam­ment dénoncé le mani­chéisme pur et dur pour ne pas moi-​​même y som­brer. Didier Goux le pre­mier évoque Proust. Je ne pense pas que Proust se soit illus­tré dans une lit­té­ra­ture de bons sen­ti­ments. Les bons sen­ti­ments en lit­té­ra­ture, on les trouve chez Dickens, par exemple, et ce sont les mêmes que l’on retrouve, ampli­fiés jusqu’à la cari­ca­ture, dans les films hol­ly­woo­diens fami­liaux. Pour qu’il y ait « bons sen­ti­ments », pour que les bons sen­ti­ments fleu­rissent, s’expriment, il faut par oppo­si­tion de mau­vais sen­ti­ments. Le Bon n’existe pas sans le Méchant qui, par ses exac­tions, par la menace sou­vent uni­ver­selle qu’il repré­sente, incite le Bon (qui se découvre par­fois, devient un héros comme Hol­ly­wood les aime tant) à la lutte sans merci, une lutte dont le vainqueur est immanqua­ble­ment le Bon. C’est moral à fond la caisse, donc inhu­main. Je ne vois pas le Méchant chez Proust, ni le Bon d’ailleurs. Rien de moral chez lui. Je vois la bien­veillance de l’auteur envers ses per­son­nages. Une œuvre humaine, au sens comes­tible du terme, sans les flon­flons et les fla­flas de l’humanitarisme. Une œuvre humaine ? Où l’homme appa­rait tel qu’il est, par­fois bon, par­fois moins, par­fois géné­reux, par­fois mesquin, par­fois grand, par­fois petit, par­fois brillant, sou­vent pâli­chon, etc. La dimen­sion humaine chez Proust ne va pas dans le sens de la tra­gé­die antique avec ses dieux féroces, ses guer­riers, ses enjeux et ses carac­tères outran­ciers. L’œuvre de Proust n’est pas le clair reflet des sombres œuvres nihi­listes, puisqu’il n’y a rien chez lui de for­cené dans le sens opposé. Si les nihi­listes sont noirs, Proust n’est pas blanc — il est irisé, aux cou­leurs diverses et cha­toyantes de l’arc-en-ciel. Proust ne nous écra­bouille pas de sa superbe en magni­fiant la Vie, l’Homme, la Femme, l’Enfant ; il ne cherche pas à prou­ver quoi que ce soit, et sur­tout pas qu’il ait rai­son. Proust console l’homme de n’être qu’un homme, soit un être vul­né­rable, sen­sible (ni trop, ni trop peu), éphé­mère, qui ferait mieux par­fois de s’accepter ainsi au lieu de se ron­ger les sangs, de se fouailler les tripes, de se mau­dire, rageant de n’être point Dieu, telle la gre­nouille de la célèbre fable, qui enfla, enfla, et creva de son enflure, elle qui vou­lait tant res­sem­bler au bœuf dont elle enviait « la belle taille » et la forte enco­lure. À quoi ressemble-​​t-​​elle aujourd’hui, la gre­nouille ? À une explo­sion de gre­nouille ! Le bœuf quant à lui conti­nue de tranquille­ment paitre son herbe tendre…

Je ne veux pas d’une lit­té­ra­ture trop gen­tille, qui dis­tri­bue­rait les bons sen­ti­ments comme d’autres la soupe popu­laire. Je ne sou­haite pas non plus même une lit­té­ra­ture apai­sée. Je sou­haite une lit­té­ra­ture juste, qui envi­sage l’homme à sa juste hau­teur d’homme et le regarde tel un homme, non tel un dieu déchu, un bagnard déchainé, un tro­gnon de chou pourri, un insecte à peine digne du talon ou de la tapette — comme Proust le fait dans un genre par­ti­cu­lier, mais comme le fait égale­ment Faulk­ner dans un tout autre genre, avec des bruits et des fureurs absents chez Proust.

Il n’y a rien chez Weyer­gans qui le rap­proche de Faulk­ner ni d’aucun auteur de cette force. Il est plus proche de Proust, tout en étant de lui très éloi­gné (comme un boxeur de la caté­go­rie des poids mouches est éloi­gné d’un poids lourd) ; il en est proche par l’attention au temps qui passe, par le poids des sou­ve­nirs et la réfé­rence mater­nelle (ou grand-​​maternelle). Je le met­trais, s’il faut le mettre quelque part, dans le même aqua­rium que Sol­lers, parmi les épinoches et les ablettes. Weyer­gans, en effet, sans lui res­sem­bler du tout, par­tage avec Sol­lers un simi­laire gilet d’écailles. Leurs his­toires mettent en scène, avec fort éclai­rage facial, un écri­vain ou quelque chose qui s’en approche. Il est marié ou le com­pa­gnon depuis longue date d’une femme qui n’ignore rien de ses aven­tures extra-​​conjugales mais les accepte bon an mal an, à la fois gran­deur d’âme, bêtise et nulle envie de perdre un si brillant par­te­naire, volage mais excellent père de famille, ce qui peut-​​être est une vertu suf­fi­sante aux yeux de cette femme vouée au sacri­fice. Il aime la musique et les voyages, ne quitte son bureau et ses manus­crits que pour sau­ter dans un avion ou prendre le train, direc­tion Prague, Venise, Ber­lin, New York, Mont­réal, Osaka — bref, toujours une grande ville, un centre cultu­rel prisé, jamais un bled (Mariánské Lázně, San Vin­cenzo La Costa, Radolf­zell am Boden­see, Kalis­pell, La Tuque, Kino­kawa). Leurs amis sont de toutes les nations et ce sont, bien sûr, de grands artistes (peintres, archi­tectes, pho­to­graphes, vio­lon­cel­listes, etc.). Ils des­cendent toujours dans de grands hôtels et ne boivent que des vins ou des alcools remarquables. Ils connaissent tous les antiquaires qui ont toujours pour eux la pièce dont ils rêvaient, et tous les libraires d’anciens qui, dix ans après leur pre­mière et brève visite, à peine ont-​​ils fran­chi la porte de leur bou­tique, bran­dissent sous leur nez l’édition raris­sime qu’ils recher­chaient et à laquelle, par quel hasard ? ils son­geaient jus­te­ment. Ils sont mélan­co­liques comme il est per­mis de l’être quand on a de quoi se payer un psy­cho­thé­ra­peute (dont l’inutilité sera d’emblée décré­tée), et jamais ils n’ont de sou­cis vul­gaires genre points noirs sur le nez, relents d’aisselles, diar­rhées, hoquets. Même plats, ils sont brillants, parce que tou­chants. Où qu’ils se trouvent, dans la plus grise des villes, même à trois heures du matin, ils ren­contrent après une heure ou deux une jeune femme sublime avec qui, natür­lich, ils fini­ront la nuit, et qui, ô délice, ô féli­cité, les sucera, chose appa­rem­ment excep­tion­nelle en France, pous­sant même le vice jusqu’à lécher leur sperme sur leurs doigts, sans quit­ter du regard notre grand artiste, même quand une heure aupa­ra­vant elle sem­blait sur le point de renon­cer au monde afin d’entrer chez les Cla­risses. À y regar­der de près, ce sont des œuvres d’une bouf­fon­ne­rie dra­ma­tique. Seule chose : Weyer­gans res­semble à Sol­lers comme res­sem­ble­rait à lui-​​même Phi­lippe Joyaux s’il ces­sait de se prendre pour Joyce. Weyer­gans res­semble à Weyer­gans, et c’est en quoi il nous séduit plus que le vieux Casa­nova des huitres — je veux dire du bas­sin d’Arcachon, puisque Sol­lers habite par là, me suis-​​je laissé dire.


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