LONGTEMPS, François Weyergans n’a été pour moi que le fils de Franz Weyergans, auteur d’une Bibliothèque idéale pour les jeunes que je lus jadis, quand, jeune écrivain, je me souciais de lire, sans autre mentor pour me guider que ces ouvrages toujours un peu convenus, toujours très convenables.
À tort ou à raison, je me méfie des « fils de », en littérature surtout. À tort, dans le cas de François. Le côté vieil instituteur (ou vieux libraire) en cache-poussière du père m’a dissuadé, jusque tout récemment, de lire le fils. Je connais toutefois sa tête, une vraie tête d’écrivain, face grise, yeux battus de noctambule et de fumeur invétéré, air myope, gueule à la Geluck, moitié farceur, moitié curé, sorte de clown qui aurait renoncé à la teinture orange de ses touffes de cheveux à la Bozo. Voilà pour le portrait.
Quand, en 89, François Weyergans sort Je suis écrivain, je trouve ça culotté, d’une prétention inouïe. Seul un grandiveux (« prétentieux », en Belgique) est capable, dans mon esprit, d’intituler de la sorte un livre. Le titre de son livre suivant m’inspire davantage de respect. Excellent titre que La démence du boxeur. Allez savoir de quoi ça parle, de tout sans doute, sauf d’un boxeur devenu dément ! Le titre Je suis écrivain semblait être un ramassis de considérations et de justifications émanant d’un type pas bien sûr d’être écrivain et nous assénant qu’il l’est, pour nous impressionner, nous faire voir qu’il avait à sa façon des biceps. Un titre, c’est important. A-t-on envie de lire un livre au titre si peu engageant ? Dans le même genre et très sottement, je n’ai aucun désir de me plonger dans Un petit bourgeois (F. Nourissier).
Depuis quelques années, François Weyergans est devenu considérable en littérature. En 2005, le Goncourt lui échoit au nez et à barbe d’un intrigant nommé Houellebecq. L’anecdote est savoureuse en soi. Le Goncourt n’était pas son premier prix. Parmi les récompenses prisées, il avait reçu en 92 le Renaudot pour La démence du boxeur, et en 81 le Rossel (le Goncourt belge) pour Macaire le Copte. Et voici qu’en 2009, François W., fils de Franz W., entre sous la Coupole et revêt l’habit vert — de quoi fuir cet auteur à tout jamais (autre sottise, bien digne du rebelle que je fus naguère, un rebelle extraordinairement prévisible dans ses anathèmes).
Le Goncourt 2005 échut donc à François Weyergans pour un livre au titre (encore !) peu inspirant : Trois jours chez ma mère. On subodore un rare ennui de lecture. Un écrivain (encore !), presque sexagénaire (à l’époque), qui nous entretient d’un séjour chez sa mère dont on devine qu’elle n’est plus de première fraicheur, ça n’a rien de très exaltant. Je suis en train de lire ce livre et c’est un livre plaisant, ma foi, honnête, rassurant, comme rassure l’amateur de café une tasse de bon café. Je précise d’emblée, pour la petite histoire, que je ne lis pas Trois jours chez ma mère pour ses lauriers du Goncourt, mais, plus prosaïquement, parce que la bibliothèque de ma petite ville n’est pas riche en ouvrages susceptibles de me transporter. D’ailleurs, en l’empruntant (« L’occasion ou jamais de lire Weyergans », ai-je pensé), j’avais oublié que le Goncourt l’avait distingué. Il tombe du reste au meilleur moment, rapport à mon précédent article et aux réflexions qu’il a suscité. C’est pourquoi j’ai intitulé ce nouvel article François Weyergans à contrepied. Nous allons y revenir.
François Weyergans est un écrivain tout à fait intéressant (à défaut peut-être d’être passionnant, bouleversant, etc.). Cherchant à savoir comment les internautes, eux qui n’ont pas à se soucier d’écrire prudemment, percevaient notre Bozo des lettres, je suis tombé dès la première station, comme en arrêt, sur un bref et très pertinent commentaire de blog. Il date de 2005. Le voici : « Weyergans, c’est un type bien, un Alain Souchon qui écrirait des livres. Il y a une tendresse, une fragilité et un sens de l’auto-dérision chez lui qui me le font aimer. » C’est exactement ça, jusque dans la comparaison avec Alain Souchon. Petite confidence pour le reste, histoire en passant de faire réagir mon ami le Stalker, ce très féroce et inquiétant légiste : je ne lis rien de pertinent, depuis des mois, que sous la plume bénévole en diable d’internautes pas du tout stipendiés, tandis que les officiels de la critique (dont vous n’êtes point encore, cher Juan) me font suer d’un ennui d’eunuque mal ou à demi castré — si bien que je vous le demande, à vous, terreur de la blogosphère, vilain diable à groin de sanglier : qu’attendez-vous pour rompre complètement avec cette clique des officiels à lunettes et à bedons, à laquelle — Dieu vous garde ! — vous n’appartenez point, tout en donnant l’impression que vous donneriez beaucoup pour trinquer avec eux lors de banquets où les flatulences tiendraient lieu de verdicts implacables et de pensées profondes ? Ne comprenez-vous donc pas que nous n’avons désormais plus besoin d’intermédiaires, surtout officiels, de ces critiques empressés de plaire parce qu’ils ont eux-mêmes des actions rue Sébastien-Bottin, rue des Saints-Pères et autres hauts lieux de la littérature en France ? D’où vient que depuis plusieurs années, ce sont de simples lecteurs qui me donnent envie de lire ou de relire, et plus du tout des critiques ou ce qui tient lieu de critiques, soit des nasiques téléguidés depuis les hauts lieux précités ? Ces intermédiaires-là et leurs commanditaires boutiquiers sont voués à disparaitre tantôt, emportés par la vague numérique. Nous sommes appelés à devenir nous-mêmes les éditeurs de nos propres ouvrages et ceux-ci, pour exister, n’auront plus besoin d’être dupliqués à des milliers d’exemplaires. Ils seront imprimés à la demande. Il y aura plus d’auteurs et moins de livres. Nous aurons alors besoin de défricheurs, de guides éclairés. Vous en serez ou vous n’en serez pas, selon que vous aurez choisi le camp des Modernes ou celui des Anciens.
Un type bien, parfaitement fréquentable, ce n’est pas courant dans la littérature. Les salauds ne manquent pas dans les lettres, déclarés ou cachés. Et par salaud je n’entends pas forcément un salaud politique, genre Céline ou Rebatet. Un salaud politique en littérature peut cacher un homme exquis, même si ce n’est peut-être pas le cas des deux « salauds » cités. Je parle de ces écrivains, connus de tous, qui sont de tous les combats de leur époque (contre le fascisme, contre le capitalisme, etc. ), jamais avares de sourires, bienveillants et tout ce qu’on voudra dans le genre sympathique… Ils sont un peu, dans la vie publique des médias, comme ces acteurs enfermés dans des rôles de cabotins et de clowns, qu’on imagine dans la vie comme à l’écran, toujours en train d’éclater de rire, la gaudriole aux lèvres, des farces et attrapes plein les poches, et des bidules pour faire rire les enfants. Nous sommes toujours surpris et déroutés d’apprendre qu’ils sont dans la vie des angoissés, des psychopathes — bref, tout le contraire de ce qu’ils jouent à l’écran. Un exemple fameux ? Louis de Funès, qui se plaignait de ce que le public s’attendît toujours à le voir faire spontanément, en rue, au restaurant, soir et matin, des grimaces comme il n’en faisait que trop dans ses films. Le public oubliait que l’homme en face d’eux c’était l’homme, pas l’acteur, et que Fufu n’était pas dans la vie le pitre qu’il incarnait à l’écran. Il était timide, complexé, doutait de lui-même ; il était pieux, limite bigot, et je crois me souvenir qu’il était un homme relativement cultivé, qu’il avait des lettres. Ce n’est pas anormal, mais c’est toujours surprenant. Certains ne lui cachaient pas leur déconvenue : « Vous êtes moins drôle qu’au cinéma, M. de Funès ! ». Par charité chrétienne, nous ne dirons rien d’un acteur populaire réfugié en Corse, à qui la rumeur prête une arrogance et une prétention magistrales (ce n’était pas le cas de Louis de Funès). S’il a des lettres, il les cache bien ; sa villa corse est du type cossu. Un poil de vos espadrilles sur sa pelouse et vous êtes mis en joue par un détachement du GIGN, jailli comme par magie de derrière les troncs de vieux châtaigniers. Nos écrivains si mielleux en représentation, le sont beaucoup moins dans le privé. Publient-ils des carnets, nous les découvrons avec stupeur médisants, vindicatifs, jaloux, acariâtres, mesquins, traitres et bornés sous bien des aspects. Untel bat sa femme, maltraite son fils, boit comme un trou, arnaque le fisc. Tel autre, qui adore pourtant les chiens, a écrasé celui de son voisin au motif qu’il avait chié sur son trottoir ; lui, si prévenant avec les dames surtout âgées (genre Jeanne Moreau, que personne n’oserait traiter de vieille corneille enrouée), s’en est un jour pris verbalement à une ancêtre de sa rue (« Vieille chouette ! Harpie ! Guenon ! Rombière ! »), parce qu’elle avançait trop peu vite au gré de ce toujours fringant jeune homme, et sans l’intervention, canne brandie, du légitime époux de la vieille dame, le galant écrivain eût secoué la mémère jusqu’à lui faire sauter de la bouche sa prothèse dentaire. Au cinéma, de fait, ce serait très drôle. Mais qui, à part Sollers et quelques paons dans son genre, vivent une vie telle que tout en dehors d’elle parait filmé, qui pis est par un cinéaste ivre ou camé, privé d’humour quoi qu’il en soit ?
Une fois de plus je m’égare. Je semble aimer cela. Je n’aime pas du tout ça.
Trois jours chez ma mère est un livre gigogne. Les deux premiers tiers sont déjà le roman sans l’être encore. L’auteur s’appelle François Weyergans et le narrateur François Weyergraf. Weyergraf ressemble fort à Weyergans. Il a réalisé des films et écrit des livres. Il produit peu et s’en plaint. Il a des projets de livres plein ses cartons, tous avortés, et il a perçu « de l’argent pour écrire des livres dont [il n’a] rédigé que les débuts ». Il ne publie plus, n’en a plus envie. Les huissiers bruissent à sa porte. Il habite Paris, se reproche de n’avoir plus rendu visite depuis longtemps à sa vieille mère, quatre-vingts-sept ans et demeurant seule dans le prieuré familial près de Manosque. Il évoque sa compagne, Delphine, ses deux filles, ses cinq sœurs, son père, mort en 1974 (comme Franz Weyergans), et bien sûr sa mère. Ce sont des anecdotes et des souvenirs dont on devine qu’ils sont ceux de l’auteur (Weyergans donc), un auteur qui a beaucoup voyagé, lu pas mal et rêvassé plus encore. Rien de lourd, de plaintif ou de fastidieux, au contraire. Weyergans/Weyergraf passe volontiers du coq à l’âne et la première partie de l’ouvrage ressemble fort à un monologue ou à un journal intime éclaté. Page 75, le narrateur (Weyergraf donc) songe à un nouveau roman qui s’intitulerait Trois jours chez ma mère. « J’ai besoin de créer un personnage de femme âgée, une mère fictive qui sera celle du narrateur et non la mienne. » Et le livre continue ainsi, d’anecdotes en souvenirs et de réflexions diverses en relectures de notes anciennes ou récentes utilisables peut-être en vue du roman annoncé. Celui-ci débute enfin p. 161 par une nouvelle page de titre : François Weyergraf, Trois jours chez ma mère, roman. Le narrateur s’appelle François Graffenberg et s’apprête à monter dans le train pour Grenoble où il est invité au vernissage d’une exposition de photos. Ce roman dans le roman est l’exacte continuité des pages précédentes et Graffenberg ressemble fort à Weyergraf qui lui-même ressemblait fort à Weyergans. Cette partie est davantage axée sur les frasques érotiques du narrateur avec une jeune femme rencontrée à Grenoble, ce qui lui en rappelle d’autres, à Venise et partout, avec des femmes toutes plus exotiques les unes que les autres (Kim, Greta, Liisa, Kimiko). Des notes nous sont données sur une première mouture du roman, où le narrateur s’appelle cette fois François Weyerstein ! Page 247 (le roman en compte 263), sa vieille mère à qui le narrateur/auteur ne s’est pas encore résolu à aller rendre visite, fait une chute dans son jardin du prieuré et est hospitalisée. Cette chute lui fournira l’occasion de revoir enfin sa mère et de passer chez elle non pas trois, mais cinq jours (en son absence). Surtout, elle lui permettra, en plus de justifier le titre, de conclure le roman (par une pirouette plus ou moins habile et spirituelle). « Je ne t’ai pas donné une fin pour ton livre, mais je t’ai donné une chute », dira sa mère au narrateur.
Livre plaisant, comme je l’ai dit. Je l’ai commencé au lit, sans fièvre, et l’ai achevé au soleil sur la terrasse, sans excitation. C’est écrit fort proprement, d’un style que je qualifierai de classique moderne. Aucun effet, pas d’envolées lyriques, sobriété des phrases, rythme allègre, sans trop de chaleur ni de brio. Qu’un tel livre ait été couronné par le Goncourt ne fait pas de lui un livre indispensable. C’est un roman, d’après la couverture, mais ce n’est pas un roman au sens balzacien ou dostoïevskien du terme, au sens de la fresque sociale et politique, avec une intrigue forte, des personnages typés, des péripéties, des rebondissements et une morale. On le lit sans ennui, avec un peu d’irritation parfois, notamment dans les passages érotiques. Je ne sais pourquoi les écrivains se persuadent que leur sont dévolu des créatures à la sexualité scandaleuse ou bizarre, de ces femmes souvent peu délurées d’apparence, timides, réservées, mais belles, désirables, qui se transforment en goules et en semi-putes avides de foutre dès qu’elles rencontrent ledit écrivain — elles ont vingt-cinq ou trente ans, l’écrivain cinquante ou plus —, écrivain qui, pour sa part, n’a rien de très affriolant, n’est en rien une bombe sexuelle, doué seulement du pouvoir de s’ahurir des audaces érotiques de ses prises ; c’est assez ridicule, en plus d’être gênant dans la mesure où l’on a très nettement l’impression que le simple fait de coucher avec un écrivain — même octogénaire —, donnent à ces femmes sinon très ordinaires — sauf qu’elles sont jeunes, belles, désirables et toujours cultivées — des ailes, du feu et de folles audaces. On devine qu’elles se comporteraient tout autrement en présence d’un simple représentant de commerce, même jeune, beau et large d’épaules comme Tarzan, fût-il monté comme un âne. Il est de ces mystères… ! Ces écrivains semblent au surplus persuadés que l’expérience érotique s’acquiert à force de partenaires d’un soir ou d’une semaine, quand celle de tout un chacun prouve le contraire : c’est dans l’intimité prolongée et la connaissance chaque jour grandissante du corps de l’autre que s’épanouit une sexualité digne de ce nom et d’intérêt, assez loin des galipettes furtives et sans lendemain des scribes. Et les véritables audaces qui les font tant baver, c’est avec le temps qu’elles naissent, et c’est de confiance qu’elles se nourrissent — et d’amour, bien sûr !
Ma précédente note m’a valu nombre de commentaires (dont quelques-uns, non les moins intéressants, par courriel) assez contrastés. On me remercie d’un côté, on me nargue de l’autre. Certains font semblant de croire qu’à la littérature déprimante des nihilistes j’oppose, en l’exaltant, une littérature du bonheur, laquelle dégoulinerait de bons sentiments. J’ai suffisamment dénoncé le manichéisme pur et dur pour ne pas moi-même y sombrer. Didier Goux le premier évoque Proust. Je ne pense pas que Proust se soit illustré dans une littérature de bons sentiments. Les bons sentiments en littérature, on les trouve chez Dickens, par exemple, et ce sont les mêmes que l’on retrouve, amplifiés jusqu’à la caricature, dans les films hollywoodiens familiaux. Pour qu’il y ait « bons sentiments », pour que les bons sentiments fleurissent, s’expriment, il faut par opposition de mauvais sentiments. Le Bon n’existe pas sans le Méchant qui, par ses exactions, par la menace souvent universelle qu’il représente, incite le Bon (qui se découvre parfois, devient un héros comme Hollywood les aime tant) à la lutte sans merci, une lutte dont le vainqueur est immanquablement le Bon. C’est moral à fond la caisse, donc inhumain. Je ne vois pas le Méchant chez Proust, ni le Bon d’ailleurs. Rien de moral chez lui. Je vois la bienveillance de l’auteur envers ses personnages. Une œuvre humaine, au sens comestible du terme, sans les flonflons et les flaflas de l’humanitarisme. Une œuvre humaine ? Où l’homme apparait tel qu’il est, parfois bon, parfois moins, parfois généreux, parfois mesquin, parfois grand, parfois petit, parfois brillant, souvent pâlichon, etc. La dimension humaine chez Proust ne va pas dans le sens de la tragédie antique avec ses dieux féroces, ses guerriers, ses enjeux et ses caractères outranciers. L’œuvre de Proust n’est pas le clair reflet des sombres œuvres nihilistes, puisqu’il n’y a rien chez lui de forcené dans le sens opposé. Si les nihilistes sont noirs, Proust n’est pas blanc — il est irisé, aux couleurs diverses et chatoyantes de l’arc-en-ciel. Proust ne nous écrabouille pas de sa superbe en magnifiant la Vie, l’Homme, la Femme, l’Enfant ; il ne cherche pas à prouver quoi que ce soit, et surtout pas qu’il ait raison. Proust console l’homme de n’être qu’un homme, soit un être vulnérable, sensible (ni trop, ni trop peu), éphémère, qui ferait mieux parfois de s’accepter ainsi au lieu de se ronger les sangs, de se fouailler les tripes, de se maudire, rageant de n’être point Dieu, telle la grenouille de la célèbre fable, qui enfla, enfla, et creva de son enflure, elle qui voulait tant ressembler au bœuf dont elle enviait « la belle taille » et la forte encolure. À quoi ressemble-t-elle aujourd’hui, la grenouille ? À une explosion de grenouille ! Le bœuf quant à lui continue de tranquillement paitre son herbe tendre…
Je ne veux pas d’une littérature trop gentille, qui distribuerait les bons sentiments comme d’autres la soupe populaire. Je ne souhaite pas non plus même une littérature apaisée. Je souhaite une littérature juste, qui envisage l’homme à sa juste hauteur d’homme et le regarde tel un homme, non tel un dieu déchu, un bagnard déchainé, un trognon de chou pourri, un insecte à peine digne du talon ou de la tapette — comme Proust le fait dans un genre particulier, mais comme le fait également Faulkner dans un tout autre genre, avec des bruits et des fureurs absents chez Proust.
Il n’y a rien chez Weyergans qui le rapproche de Faulkner ni d’aucun auteur de cette force. Il est plus proche de Proust, tout en étant de lui très éloigné (comme un boxeur de la catégorie des poids mouches est éloigné d’un poids lourd) ; il en est proche par l’attention au temps qui passe, par le poids des souvenirs et la référence maternelle (ou grand-maternelle). Je le mettrais, s’il faut le mettre quelque part, dans le même aquarium que Sollers, parmi les épinoches et les ablettes. Weyergans, en effet, sans lui ressembler du tout, partage avec Sollers un similaire gilet d’écailles. Leurs histoires mettent en scène, avec fort éclairage facial, un écrivain ou quelque chose qui s’en approche. Il est marié ou le compagnon depuis longue date d’une femme qui n’ignore rien de ses aventures extra-conjugales mais les accepte bon an mal an, à la fois grandeur d’âme, bêtise et nulle envie de perdre un si brillant partenaire, volage mais excellent père de famille, ce qui peut-être est une vertu suffisante aux yeux de cette femme vouée au sacrifice. Il aime la musique et les voyages, ne quitte son bureau et ses manuscrits que pour sauter dans un avion ou prendre le train, direction Prague, Venise, Berlin, New York, Montréal, Osaka — bref, toujours une grande ville, un centre culturel prisé, jamais un bled (Mariánské Lázně, San Vincenzo La Costa, Radolfzell am Bodensee, Kalispell, La Tuque, Kinokawa). Leurs amis sont de toutes les nations et ce sont, bien sûr, de grands artistes (peintres, architectes, photographes, violoncellistes, etc.). Ils descendent toujours dans de grands hôtels et ne boivent que des vins ou des alcools remarquables. Ils connaissent tous les antiquaires qui ont toujours pour eux la pièce dont ils rêvaient, et tous les libraires d’anciens qui, dix ans après leur première et brève visite, à peine ont-ils franchi la porte de leur boutique, brandissent sous leur nez l’édition rarissime qu’ils recherchaient et à laquelle, par quel hasard ? ils songeaient justement. Ils sont mélancoliques comme il est permis de l’être quand on a de quoi se payer un psychothérapeute (dont l’inutilité sera d’emblée décrétée), et jamais ils n’ont de soucis vulgaires genre points noirs sur le nez, relents d’aisselles, diarrhées, hoquets. Même plats, ils sont brillants, parce que touchants. Où qu’ils se trouvent, dans la plus grise des villes, même à trois heures du matin, ils rencontrent après une heure ou deux une jeune femme sublime avec qui, natürlich, ils finiront la nuit, et qui, ô délice, ô félicité, les sucera, chose apparemment exceptionnelle en France, poussant même le vice jusqu’à lécher leur sperme sur leurs doigts, sans quitter du regard notre grand artiste, même quand une heure auparavant elle semblait sur le point de renoncer au monde afin d’entrer chez les Clarisses. À y regarder de près, ce sont des œuvres d’une bouffonnerie dramatique. Seule chose : Weyergans ressemble à Sollers comme ressemblerait à lui-même Philippe Joyaux s’il cessait de se prendre pour Joyce. Weyergans ressemble à Weyergans, et c’est en quoi il nous séduit plus que le vieux Casanova des huitres — je veux dire du bassin d’Arcachon, puisque Sollers habite par là, me suis-je laissé dire.
Tags de cet article : Alain Souchon, autofiction, Christian Clavier, François Weyergans, Franz Weyergans, Jeanne Moreau, littérature, Louis de Funès, Marcel Proust, Philippe Sollers, roman, William Faulkner



3 commentaires dans " François Weyergans à contrepied "
S'abonner au flux rss ou faire un TrackbackOuaip, bof… Très bien cet article, comme d’habitude – la fin, le profil type du héros narrateur des romans ou “autofictions” des trente dernières années — les fifils et les fifilles à Sagan, en fait – est même synthétiquement parfait et drôle, mais quoi ? Votre prochain apport à la critique littéraire sera-t-il de nous parler du dernier ou de l’avant-dernier Vebret ? La catégorie des publications inutiles est inépuisable, c’est la force de l’académisme éternel et toujours triomphant.
Ne mollissez pas, cher ami, votre plume vaut pour nous que vous la trempiez dans un miel plus sauvage !
@ S. R.
Vous avez peut-être raison sous certains aspects, et en même temps tort — tort parce que vous êtes dans un corps qui n’est pas le mien, tout simplement. Cette note est une manière de divertimento, et elle vient en complément de la précédente, en guise de réponse à ceux qui me voyaient en chantre d’une littérature du bonheur. Sinon, ma foi, je ne songe pas un seul instant à devenir critique littéraire. Je suis assis, là, au soleil sur mon trottoir, et je regarde passer les gens dans la rue. Est-ce ma faute s’ils ne sont pas shakespeariens, ces gens, s’ils ressemblent à ceux qui les précèdent et à ceux qui les suivent ? Moins que jamais je prends la littérature au sérieux, si bien que je la regarde comme un spectacle aussi commun que tel autre, sans exiger d’elle qu’elle me donne plus de nectar qu’elle ne peut en sécréter. Et l’académisme, ma foi… Toujours préférable à la barbarie molle des Nouveaux Illettrés (pour faire écho à la dernière note de notre ami le Stalker).
Aïe aïe aïe !
Cher Yanka, je ne prétends pas plus que vous à être autre chose qu’un gens de la rue.
La littérature ? Certes, il faut l’aimer, et j’en commets quelquefois. Au soleil sur ma terrasse, et le plus souvent en jardinant. Des tomes ! des tonnes ! Dont ne finissent par respirer que quelques atomes.
Académiques ? certes non, ou par inadvertance. Barbares ? ils s’en voudraient, même mollissants.
Ils aspirent juste à servir un jour quelqu’un. Mais stop.
Surtout, de la littérature, j’en lis. En vous “reprochant” de galvauder votre plume aux anti-hérauts potentiellement annoncés par votre dernier et bel article, c’était juste pour dire que — critique littéraire que vous vouliez ou non — certain Weyergans ne valait l’ombre des “Vies minuscules” racontées il y a déjà quelques décennies par un Pierre Michon qui n’est toujours rien pour à peu près personne. Juste pour exemple. Comme Paul Gadenne qui, lui, n’a jamais fini par croire vraiment qu’il était une réincarnation de Rimbaud.
Aïe aïe aïe ! je vous parlais d’un miel sauvage à explorer ! vous me renvoyez vos charentaises en pleine figure… N’était l’état de déliquescence absolue du monde infernal où nous sommes immergés, je vous les renverrais volontiers à la face, et — en mémoire de nos enthousiasmes d’enfants — vous accepteriez sans doute volontiers de les prendre en pleine gueule.
Sans aucune acrimonie, toujours vôtre,
Serge R.