Texte publié pour la première fois le 8 mars 2007 sur Opus XVII v1.
DANTEC a ses groupies et ses détracteurs. Une même virulence anime les deux clans. Aux « Touche pas à mon Dantec ! » qui fusent d’un côté répondent de l’autre les « Abattons Dantec ! » Est-il possible encore de n’appartenir à aucune de ces deux chapelles où les cierges et les crucifix entrelacés d’ail volent bas ?
Je ne suis ni pour, ni contre Dantec. Comment d’ailleurs peut-on être pour ou contre un écrivain ? On peut être pour Sarkozy contre Royal, ou le contraire, mais pour Dantec contre qui ? Contre Dantec et pour qui ? Il reste que Dantec, pour des raisons bien plus politiques que littéraires, laisse peu de monde indifférent, du Flore à La Coupole en passant par le très achalandé Café du Commerce. Je trouve gênant d’avoir à me « positionner » — comme disent les journalistes verbo-déprimés. Il devient rare de pouvoir gentiment causer littérature sans s’entendre demander très vite : « Et Dantec, t’en penses quoi ? »
J’en pense… Eh bien, pas grand-chose. Ce « pas grand-chose » ne doit rien aux opinions, thèses et prophéties de Dantec. Peu me chaut donc que Dantec ait brulé ou non le feu rouge du consensus humaniste tiède. Il peut bien appeler à incendier les mosquées, à raser Paris et sa banlieue, lancer au nom de Dieu un nouvel Appel de Clermont, assassiner de ses propres mains un mollah, cela n’est pas susceptible de me transformer en féroce zélateur, ni en ennemi juré. Dantec me laisserait froid s’il était admiré ou détesté pour des questions touchant la littérature, le style, l’art du roman. Il pourrait soudain se mettre à écrire divinement que la horde à ses trousses n’abandonnerait pas la poursuite. Il pourrait, au point de vue du style, sombrer plus bas que le niveau zéro, que ses porte-flambeaux fascinés ne mettraient aucune sourdine à leurs péans à la gloire du grand, beau, génial Dantec ! Depuis Houellebecq et quelques autres, nous savions que le rock’n'roll avait annexé la littérature, mais cette binarité doublement excessive (idolâtrie/détestation), sans rien dans l’entredeux qu’une vaste et morne plaine aux allures de no man’s land, nous incite à une prudence toute jésuitique et à demeurer à couvert, l’œil toutefois en alerte, rivé sur la ligne de front où les œufs pourris pleuvent.
D’abord, puisque cela compte, sans qu’il faille arrêter là-dessus un jugement définitif, je dirai que, physiquement, Dantec me répugne assez. Une tête de cyber-criminel, de barbouze, de rocker en rupture de « band ». Il n’y est pour rien, je sais — encore que, pas aveugle à ma connaissance, ne souffrant d’aucune affection oculaire, je vois mal ce qui, chez Dantec, justifie le port permanent de lunettes noires. Un type qui affronte le monde à l’abri de lunettes noires me semble louche, peu franc, d’une crédibilité douteuse. Bloy, puisqu’on s’en réclame à croix et à cri, ne cachait pas son extraordinaire, presque insoutenable regard, ce qui dénote un certain courage, même si, bien sûr, rien ne dit que Bloy ne se fût pas sauvé sous la menace d’une canne levée sur lui par un mécène lassé de son ingratitude. La remarque vaut pour Bernanos que je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais vu déguisé en tueur.

Le 3 novembre 2005, Maurice G. Dantec était l’invité de Benoît Dutrizac sur TQS, « le mouton noir de la télé », comme le prétend leur slogan. J’étais, par hasard, devant le poste. Je ne connaissais pas la voix de Dantec. Depuis sept jours, les émeutes faisaient rage dans les banlieues françaises. Dantec était invité pour parler de cela et non de son roman frais sorti, Cosmos incorporated (dont il ne fut pas question, sinon tout à la fin, pour conclure la discussion, et uniquement pour signaler la sortie du livre que Dutrizac, au demeurant, reconnut n’avoir pas lu encore). En bon écrivain contemporain, Dantec commit plusieurs fautes de français : un espèce, une abysse (il avait d’abord dit « un », ce qui est correct, avant, par malheur, de se corriger) et parla de prolégomène au singulier (d’ailleurs, si on se fie à la définition pourtant claire de prolégomènes, on comprend mal par quel tour de magie lexicale les émeutes pouvaient être par Dantec qualifiées de « prolégomènes à la guerre civile française » (des prolégomènes, ce sont des explications préalables), surtout quand existent des mots parfaitement clairs et moins savants comme prémices ou préliminaires. Un autre terme « compliqué » (selon MGD himself) que le hardi Dantec utilisa d’une manière douteuse, c’est « paradigme », en parlant de la société québécoise, non « construite sur les mêmes paradigmes » que la société française. Je n’ignore pas que le mot, en grec, signifie « modèle » — mais en français le terme est didactique et appartient au vocabulaire de la linguistique. Avec des « prolégomènes » et des « paradigmes » on peut certes épater le téléspectateur moyen. Si, en plus, on les utilise en donnant le sentiment qu’on en maitrise mal le sens, on ne doit pas ensuite se plaindre si certains confrères regardent comme une incongruité gémellaire le couple « Dantec » et « écrivain français ». Mentionnons encore, sans vouloir enfoncer le clou, sinon on m’accuserait de vouloir crucifier l’adjudant-chef Dantec alors que je suggère de le canoniser, — mentionnons encore l’assez douloureux « … puisqu’il y a à peine deux millions de personnes qui vit dans Paris… » Et cette phrase désopilante, tombée de la gueule du Père Ubu, lorsque Dantec parle des banlieues comme d’un « territoire définitivement sorti des gonds de la porte de la République ». C’est tout de même beau, la rhétorique…
Il ne faut cependant pas juger définitivement un écrivain sur la manière dont il parle. Moi-même, qui semble de très haut donner des leçons de français à un type publié chez les éditeurs les plus réputés de France, je ne suis pas toujours exempt de reproches sur la qualité de mon verbe, lorsque je parle surtout. Dans le feu de la parole, je commets parfois des lapsus, des contresens, des imprécisions, des barbarismes et même des solécismes. Seulement, à la différence de Dantec, je les commets en comité restreint, mes fautes, pas devant des milliers de téléspectateurs susceptibles de juger la littérature française à travers le seul Dantec. Un écrivain qui parle aussi mal que n’importe qui risque de passer pour un imposteur auprès du public cultivé, et dans tous les cas pour un cochon auprès des confrères. On se plaint que la qualité du français se dégrade, mais si les écrivains eux-mêmes le saccagent, comment ferons-nous ensuite pour restaurer son autorité, et au-delà, la nôtre ? Je n’exige pas d’un écrivain qu’il soit toujours et partout irréprochable, non, tout de même pas — mais il se doit d’être exemplaire. Dantec ce jour-là ne l’a pas été, et j’ai eu honte pour lui.
J’avais donc à l’égard de Maurice G. Dantec un à priori, quelque chose de finalement bien maigre et de très subjectif : sa gueule qui ne me revenait pas. Son français, à la fois commun, médiocre et pompeux dans l’utilisation — erronée qui pis est — de certains termes didactiques, n’a pas relevé sa cote dans mon estime (je parle bien de l’individu Dantec et pas de l’écrivain). Avec ça, une attitude quelque peu agressive et un ton de voix insupportable. Quelque chose d’un roquet à la fois sur la défensive et menaçant. Nous connaissons tous de ces chiens à mémères qui mènent grand tapage et qu’un coup de talon bien placé fait taire, définitivement parfois. Dantec chez Dutrizac, seul avec lui pourtant, ne m’a pas paru beaucoup plus dangereux qu’un de ces clebs braillards et diarrhéiques que la vue d’un chat propulse sous le divan. Le fauve, me suis-je dit, n’est peut-être qu’une fauvette. Quelques jours plus tard, Juan Asensio, qui avait à deux reprises rencontré Dantec, m’écrivit ceci de peu surprenant, tout compte fait : « L’homme est d’une gentillesse et d’une timidité extraordinaires, je n’en suis pas encore revenu. »
Dantec, qui ne s’exprime pas dans une forme irréprochable, profère toutefois peu d’âneries quant aux causes directes et indirectes des émeutes. Nous avions là des jeunes en rupture de société, en rupture de culture, issus pour la plupart de l’immigration exponentielle à la française, enfants de la délinquance, de la petite criminalité, de l’anarchie, du non-droit, shootés au rap le plus violent. Le travail de sape — contre la société occidentale, contre les Blancs — des islamistes en coulisse n’était pas le moteur des émeutes, mais l’un de ses carburants. Et certainement, il fallait mettre en évidence, comme cause lointaine mais primordiale, l’« urbanisme » délirant de la ceinture parisienne. Je cerne « urbanisme » de guillemets parce que, si c’est le mot adéquat, il ne répond guère, dans les banlieues françaises, à la seconde partie de sa définition selon le Trésor de la Langue Française : « Ensemble des sciences, des techniques et des arts relatifs à l’organisation et à l’aménagement des espaces urbains, en vue d’assurer le bien-être de l’homme et d’améliorer les rapports sociaux en préservant l’environnement. » La situation était donc potentiellement explosive. La mèche, qui n’attendait qu’une flamme, a été allumée par la mort de deux parmi trois jeunes imbéciles qui, fuyant la police, n’ont rien trouvé de plus intelligent que d’aller se réfugier dans un transformateur EDF. Racailles ou pas racailles, deux êtres humains sont morts (jeunes ou vieux, aucune importance), et ce n’est pas drôle. Dans un pareil contexte, je ne trouve pas Dantec très subtil quand, sur le mode sarcastique, l’air ravi de sa trouvaille, il parle des deux victimes qui « ont subi quelques dommages collatéraux liés à l’électricité ambiante ». À quoi bon se rendre plus odieux qu’on ne parait déjà ? Comment non plus ne pas déplorer cette jubilation sourde et quelque peu malsaine qui anime Dantec d’un bout à l’autre de l’entretien ? On ne peut, l’écoutant, s’empêcher de l’imaginer trépignant de joie dans son for intérieur : « Ça y est, ça pète enfin ! » Il l’avait dit, nul ne le croyait, et voilà que ça se produisait enfin ! La France à feu et à sang, enfin ! Des émeutes ont éclaté, « et ça va continuer ! » prophétise Dantec avec l’air de qui, sous son blouson, cache un flingue huilé la veille. Mais ce ne sont là que des impressions. Présomption ne signifie pas conviction ni surtout condamnation.
« Êtes-vous raciste ? » lui demande à la fin stupidement Dutrizac. Quel type, avec même une seule goutte de bon sens, irait sur l’air des lampions déclarer : « Mon cher Benoît, évidemment que je suis raciste ! Les nègres, les youpins, les bicots, tout ça, ce sont des sous-hommes, n’est-ce pas ? — de la barbaque tout juste bonne à alimenter les fours crématoires ! » Dantec répond donc platement qu’il n’est pas raciste, d’une façon trop formelle pour entrainer la conviction. Subsiste un doute… oh ! une poussière. La bonne question eût été peut-être : « Comment se fait-il que vous donniez l’impression d’être raciste ? » Alors Dantec aurait pu expliquer : « Le raciste fonde son opinion sur des théories, évidemment farfelues, selon lesquelles la race à laquelle il appartient, quelle qu’elle soit — car le racisme n’est pas, loin, s’en faut, l’apanage des Blancs —, est supérieure aux autres sur à peu près tous les plans. Moi, ce que je n’aime pas, ce sont les Musulmans, depuis, en gros, le 11 septembre 2001. Et notez-le, c’est important : je n’ai rien contre l’islam en tant que tel, mais contre ses dérives salafistes, l’islam de la terreur contre la démocratie et les valeurs occidentales. Je suis Blanc, occidental, démocrate et chrétien. Je défends donc un pré carré attaqué de toutes parts, et pas verbalement, par le terrorisme islamique, moderne incarnation du nihilisme pur, négation de la vie, négation de l’amour, négation de la liberté. Comme, et je n’y suis pour rien, les musulmans sont majoritairement arabes ou noirs, mes détracteurs, qui nient la menace islamiste et la réalité du conflit de civilisation inaugurant en sinistre fanfare le XXIe siècle, dénoncent chez moi un racisme imaginaire, feignant de croire que ma cible réelle n’est pas l’islam des ténèbres, mais la population plutôt basanée que forment majoritairement les disciples de l’islam — ceci pour ruiner tout mon crédit auprès de ceux qui réfléchissent encore au lieu de croupir, puisqu’un raciste, par définition, affabule. Si la preuve est faite que Maurice G. Dantec est un raciste, alors je ne suis plus crédible en rien, je suis regardé comme le pire ennemi du genre humain. »
Voilà, je pense, qui eût dissipé toute fumée. Dantec, que je ne crois pas doué d’une intelligence remarquable, nourrit lui-même le doute, notamment, comme c’est le cas à plusieurs reprises dans cette vidéo, lorsqu’il tend à confondre la religion (l’islam) et l’origine ethnique (arabe et noire, mais Dantec ne parle que des Arabes) de ses zélateurs. Une telle confusion, si elle n’est pas voulue, est une maladresse confinant à la bêtise. Si Dantec s’amuse à cela sciemment, il ne trouvera pas en moi un très ardent défenseur le jour, inévitable, où il aura de sérieux ennuis — SAUF s’ils prennent la forme d’une fatwa, puisque certains y songent. Dantec doit se méfier non de ses lecteurs, mais de ses groupies, de ces jeunes gens qui l’admirent davantage pour ses prises de positions politiques que pour son talent littéraire, son style, son art de ficeler plus ou moins bien de bonnes histoires. Et il doit se méfier de lui-même. La politique réussit rarement aux écrivains qui ne savent pas toujours jusqu’où s’engager trop loin. De plus intelligents que Dantec, comme Brasillach ou Drieu La Rochelle, ont bel et bien perdu la vie pour avoir préféré la politique à l’art, pour avoir trompé Apollon le lumineux avec Arès l’obscur — et d’autres comme Céline ou Rebatet, s’ils ont eu plus de chance, ont frôlé le mur.
Dantec l’écrivain… Je ne suis pas critique. Je ne suis qu’un lecteur avec ses gouts, et je ne demande pas à la littérature plus qu’elle ne peut donner. Je l’aime autant que je me méfie d’elle. Dantec, de par le genre de littérature où il s’illustre, n’avait aucune chance de me compter au nombre de ses lecteurs : je ne goute tout simplement pas la science-fiction. Son nom même ne me disait pas grand-chose, jusqu’à ce qu’éclate la trop fameuse « affaire Dantec », cabale médiocre montée contre l’écrivain par quelques professionnels de l’hygiène publique. Dantec a donc fait irruption dans ma sphère brutalement, par le biais du bouillant Dantec devant les cochons de Juan Asensio (que je ne connaissais pas davantage).
Dantec l’écrivain, je l’ai abordé par ce qui, dans son œuvre, me paraissait le plus susceptible de m’intéresser au moins dans un premier temps, à savoir son Journal métaphysique et polémique, sous-titre du Théâtre des opérations (TdO pour les intimes). Le titre du second volume (Laboratoire de catastrophe générale), et la forme dans laquelle il est rédigé m’ont paru séduisants après un bref examen du volume. J’en entamai donc la lecture, chaud par avance d’une fièvre que dix pages suffirent à couper, pour céder le relai à l’agacement, lui-même remplacé bientôt par l’exaspération que la colère puis le rire emportèrent. Après 350 ou 400 pages, j’abandonnai Dantec à ses démons.
Les notes qui suivent proviennent de ma lecture d’alors.
Quelques observations. Tout bouillonnement n’est pas métaphysique par nature, et toute métaphysique n’est pas usine de traitement des eaux usées. Moi qui ai lu Bloy froidement, en lecteur, en écrivain et non en laquais fasciné, je ne suis pas convaincu qu’il serait très fier de sa postérité. Je ne sais si Dantec pense, mais il phosphore. Le cyclotron des lettres. Le laboratoire annoncé pourrait bien n’être que le bric-à-brac métaphysique d’un piètre penseur sous amphétamines. Un tas de notions de toute évidence pas digérées, et recrachées pêle-mêle. Du « c’est brouillon ! » du début de ma lecture, je suis passé au « c’est bouffon ! » au terme (avorté). Lueurs çà et là. La pointe de l’aube en a tant vu naitre, de ces génies blafards que les premiers vrais rayons du soleil ont dissipés comme des fantômes, dissous comme des vampires ! Théâtre ? Il y a de ça en effet. Et plutôt Labiche que Shakespeare — un Labiche qui aurait lu tout Heidegger en une nuit, tout en ingurgitant des cocktails louches mêlant au café l’alcool et la drogue.
…
Faut-il canoniser Dantec ? demandais-je. Mon titre se voulait doublement parodique en référence au très sérieux Dantec mérite-t-il une fatwa ? du magazine Technikart et à celui, humoristique mais non entendu ainsi (donc modifié depuis) de JLK dans ses Carnets : Faut-il égorger Dantec ?
NOTES
La vidéo de Dantec chez Dutrizac.
En frontispice, Portrait-charge de Gauguin, huile sur bois, 1889, National Gallery of Art, Washington.
Tags de cet article : Benoît Dutrizac, Critique, Juan Asensio, Léon Bloy, littérature, Maurice G. Dantec, TQS


Aucun commentaire dans " Faut-il canoniser Dantec ? "
S'abonner au flux rss ou faire un TrackbackRédiger un commentaire