Bien que La route, de par son style, soit le roman le plus dépouillé de Cormac McCarthy, en principe donc le plus simple à appréhender et le plus facile à recenser, je peine à jeter sur le papier les quelques impressions et réflexions que sa lecture me laisse et m’inspire.
La route est encore un roman, dans le sens qu’il raconte une histoire (elle peut être résumée) avec des personnages (on s’attache à eux) et une progression dramatique (on brule de connaitre la suite), et ce n’est déjà plus un roman. Un cadavre récent n’est plus un être, sans être déjà une charogne, soit autre chose. Un roman, même le plus angoissant, même le plus terrible, une fois refermé, on le quitte et on reprend le cours familier de la vie, quitte à frissonner de loin en loin au souvenir de sa lecture. Rien de tel ici. Parce que La route — je le dis comme je ressens la chose — n’est un roman (une histoire, une fiction, un conte) que par la forme, la structure : un récit limpide, linéaire, troué çà et là de brèves analepses. Il laisse une curieuse et fort désagréable impression de déjà, sinon vu, envisagé du moins. Cette supérieure lucidité qui permet d’envisager sans trouble une horreur qui n’existe pas, nulle part, sauf dans les pires cauchemars d’une imagination débridée ou détraquée, mais qu’on a pourtant vue déjà, en vision éveillée des lendemains qui déchantent plutôt qu’en rêve avec tout ce que la notion de rêve comporte de merveilleux, de loufoque ou d’abracadabrant. Un rêve se dissipe au réveil. Je ne suis pas sûr que le monde d’après la catastrophe, tel que décrit dans La route, soit susceptible de rejoindre à l’aube, au chant du coq, la théorie de fantômes dont il semble être issu. Il risque plutôt de se matérialiser un jour. Il n’est pas ou plus un possible que la sagesse ou la bonne volonté de quelques hommes pourrait empêcher, mais un futur, sans préjudice des modalités de ce futur. La route, c’est déjà demain. Et c’est un mode d’emploi que McCarthy nous donne, pas un itinéraire. Il nous faudra, dans ce monde, survivre, et survivre à la manière d’un cancéreux condamné par la science et alité déjà en prévision du cercueil qui l’attend. Ni remède surprise, ni miracle à attendre. Nous n’aurons pas même un croquemort à nous mettre sous la dent. Aucune patenôtre à prévoir sur notre dépouille pour le réconfort céleste de notre âme en allée. Ni Ciel pour accueillir notre âme, ni vers pour se repaitre de notre chair.
Le monde postapocalyptique décrit par McCarthy n’est pas conforme précisément à ma vision du monde d’après la catastrophe majeure. Je ne parle pas des circonstances, ni du décor, mais d’impressions très familières, un léger effroi de l’âme, une tension, et surtout ces étranges souvenirs que nous avons parfois de réalités inexistantes pourtant, tellement imaginées qu’elles nous paraissent évidentes, inscrites quelque part dans ce qu’il n’est point saugrenu d’appeler notre mémoire du futur. Quelques scènes, pourtant insignifiantes dans un texte qui en contient de terribles, me rappellent des impressions éprouvées déjà au cours de bizarres rêveries ou méditations. C’est que, lorsque je me pose des questions sur le sens de la vie ou le destin du monde, je pousse souvent très loin, au-delà du possible, la réflexion. Ça peut durer des heures. Je m’adonne et m’abandonne volontiers à ce type de réflexions lorsque j’observe des fourmis. Je ne sais pourquoi les fourmis symbolisent pour moi un monde parfaitement envisageable : le monde sans les hommes. Ce qui m’étonne alors le plus, c’est mon absence d’angoisse, comme en présence d’un monde connu. L’homme peut disparaitre d’un coup la nuit prochaine sans que la moindre fourmi, nulle part sur terre, le sache, soit affectée, soit dérangée dans sa stricte, minutieuse, fourmillante organisation. Et cela, Dieu sait pourquoi, non seulement ne m’angoisse pas, mais me peine peu. Je trouve plutôt rassurante l’idée que le monde puisse encore exister sans les hommes, même si je sais que l’idée du monde, sa perception globale, est l’apanage des seuls humains. Rien, pour la fourmi, n’existe au-delà de sa volonté mécanique, de son opiniâtreté animale, sauf peut-être la brindille qu’elle franchit — et encore cette brindille n’est-elle pas pensée comme une brindille, autrement dit un fragment de quelque chose, l’infime portion d’un tout appelé l’univers, mais comme un simple obstacle, un innommable incident dans le cours d’une existence d’ailleurs ignorée. Je dois à la vérité de dire que je sais parfaitement pourquoi l’idée d’un monde dont l’homme serait soustrait ne m’angoisse pas, sauf que je n’en dirai rien ici.
Lorsqu’on referme un autre roman de McCarthy, Méridien de sang, par exemple, autrement plus riche que La route sur le plan stylistique et infiniment plus pittoresque (personnages, paysages…), on reste longtemps avec en tête des images insolites, violentes, atroces, mais on respire malgré tout : ça se passe ailleurs, loin. C’est horrible, parfois délicieusement, mais exotique. Ça touche notre imagination sans ébranler notre être. Nous avons conscience de sortir d’un roman, et d’en sortir indemnes, un peu moins naïfs peut-être si nous étions pénétrés de l’idée que l’homme est bon par nature et que le mal est une invention des méchants. La route, elle, ne nous quitte pas. Nous la suivions depuis quelques années déjà, sans la reconnaitre, sans savoir que nous suivions une route, ni même que nous marchions. Et voici qu’elle remue sous nos pieds, palpite, noire, cendreuse, et voici que nous prenons conscience soudain de marcher, qui pis est sur une voie sans autre issue possible que la mort brutale à très brève échéance, parce qu’elle incarne notre destin. Nous refermons donc La route, le livre, sans quitter d’une semelle notre inéluctable destin. Nous avions certes envisagé déjà l’apocalypse, sauf que nous en repoussions loin les prémices, dans un futur à peine concevable : pas avant… au moins mille ans. Patatras : nous apprenons qu’elle a eu lieu demain et que nous sommes enfoncés déjà, jusqu’aux genoux, dans la slush, et qu’il nous faut marcher, marcher, sans trêve, sans nul espoir d’aucun salut.
J’ai parlé plus haut de scènes pour moi révélatrices, bien que relativement insignifiantes, surtout dans ce livre qui en comporte de très fortes et de très suggestives dans l’horreur (celle, par exemple — et je ne choisis pas la pire —, lamentable, grotesque, de l’homme foudroyé, à demi calciné, qui se traine sur la route et finalement s’assoit, pour s’effondrer bientôt, pantin de carbone et de suie).
P. 106, l’homme inspecte une étable : « Il y avait encore une odeur persistante de vaches dans l’étable et il resta un moment à penser aux vaches puis il se rendit compte que l’espèce était éteinte. Était-ce vrai ? Il se pourrait qu’il y eût une vache quelque part qu’on nourrissait et dont on prenait soin. Serait-ce possible ? Nourrie avec quoi ? Épargnée pour faire quoi ? »
P. 115 : « Il sortit dans la lumière grise et s’arrêta et il vit l’espace d’un bref instant l’absolue vérité du monde. Le froid tournoyant sans répit autour de la terre intestat. L’implacable obscurité. Les chiens aveugles du soleil dans leur course. L’accablant vide noir de l’univers. Et quelque part deux animaux traqués tremblant comme des renards dans leur refuge. Du temps en sursis et un monde en sursis et des yeux en sursis pour le pleurer. »
P. 156, l’homme et son fils explorent un train découvert par l’enfant : « Au bout d’un moment ils se contentèrent de regarder dehors par la vitre à travers un dépôt de crasse la voie ferrée qui tournait et disparaissait dans un fouillis d’herbes folles. Sans doute voyaient-ils tous deux des mondes différents mais ils savaient la même chose. Que le train resterait là et se désagrègerait lentement pendant toute l’éternité et que plus aucun train ne circulerait jamais. »
La disparition du soleil, son voilage plutôt, me frappe curieusement moins que l’impossibilité d’une vache ou l’immobilité éternelle des trains. Scènes bouleversantes, parce qu’elles révèlent l’absence et la perte définitives. Le souvenir de ce qui fut et ne sera plus jamais est plus terrible en fait, pour l’esprit, que le récit détaillé de la plus abominable catastrophe. Ce souvenir engendre, ou plutôt réveille un désarroi chez moi vieux comme le monde. Ce qui fonde un être, je crois, c’est le sentiment de l’absence, celui de l’irrémédiable perte. Et c’est le moteur, jamais à court de carburant, de l’existence.
Inutile, je pense, de creuser davantage ce sillon-là. Les mots ne peuvent pas tout dire.
Rien ne nous est dit de la catastrophe, ou si peu, et tard (à la cinquantième page), dans un bref paragraphe : « Les pendules s’étaient arrêtées à 1:17. Une longue saignée de lumière puis une série de chocs sourds. Il se leva et alla à la fenêtre. Qu’est-ce qui se passe ? dit-elle. Il ne répondit pas. Il alla à la salle de bains et pressa l’interrupteur mais le courant était déjà coupé. Une lueur rose mat dans la vitre de la fenêtre. Il mit un genou à terre et tira sur le levier pour boucher la baignoire et tourna à fond les deux robinets. Elle était debout en chemise de nuit dans l’embrasure, s’agrippant au chambranle et se tenant le ventre d’une main. Qu’est-ce que c’est ? dit-elle. Qu’est-ce qui se passe ? »
Catastrophe nucléaire majeure ou explosion d’une caldeira gigantesque, telle celle de Yellowstone dans le Wyoming ? On ne sait pas, et cela n’a au fond pas la moindre importance. Au moment où la catastrophe se produit, l’enfant est encore dans le ventre de sa mère. Il naitra donc orphelin d’un monde dont il n’aura qu’une vague idée à travers les rares récits de son père. « L’enfant lui posait parfois des questions sur le monde qui pour lui n’était même pas un souvenir. Il avait du mal à trouver une réponse. Il n’y a pas de passé. » Lorsque débute le livre, l’enfant est âgé de 7 ou 8 ans et la mère a disparu. Entre le père et son fils, les liens du sang sont forts, mais le fils pour son père est un étranger que les souvenirs qu’a le père du monde ancien séparent. Ils cheminent vers le Sud, vers la mer, dans l’espoir naturellement vain d’un climat plus clément, en suivant la grand-route, poussant un caddie de supermarché contenant tout leur maigre avoir. C’est une lutte de tous les instants contre la faim, le froid, dans un décor hostile de neige, de cendres, de paysages calcinés. D’autres hommes ont survécu à la catastrophe, qu’ils évitent comme la peste, car ce sont la plupart du temps des hordes esclavagistes et anthropophages. Il n’y a plus nulle part même l’ombre d’une société civilisée.
On mesure tout ce qui sépare mentalement le fils du père dans une scène où transparait la solitude de l’homme et sa mélancolie. Les maisons, qui sont traditionnellement des refuges, dont la vue réconforte, parce qu’elles évoquent la vie, la chaleur du foyer, sont pour l’enfant des objets de méfiance et de peur. Pour l’homme, elles représentent l’espoir d’un peu de nourriture, d’utiles trouvailles telles que des couvertures, du combustible, des outils. La plupart ont été pillées et certaines sont habitées par de très inquiétantes créatures. Voici que, « dans un tournant de la route ils découvrirent une vieille maison à pans de bois à moitié cachée dans les ronces mortes, avec des cheminées et des pignons et un mur de pierre. L’homme s’arrêta. Puis il s’engagea dans l’allée en poussant le caddie. C’est quoi ici, Papa ? C’est la maison où j’ai grandi. » N’importe quel enfant, dans le monde civilisé, battrait des mains à la perspective de visiter même les ruines de la maison du père. Or l’enfant du roman ne veut pas y entrer, il a peur, non peur des souvenirs, des fantômes du passé, mais d’une possible présence humaine, quoique son père le rassure à cet égard, et de quelque chose d’autre, au-delà de toute raison, qui ne cesse de le transir dans de semblables circonstances, quand même, comme dans cette scène, après avoir finalement visité la maison, il a pu constater de visu que rien d’inquiétant ne s’y tenait croupi. « J’ai très peur », dit-il ensuite. Sa maison à lui, à ce nomade, c’est la route, son horizon le déplacement, la fuite — et son destin la peur. Ils visitent donc la demeure, et fatalement : « Il s’arrêta sur le seuil de sa chambre. Un petit local sous les combles. C’était ici que je dormais autrefois. Mon lit était contre ce mur-là. Dans les nuits par milliers pour rêver les rêves d’une imagination enfantine, des mondes luxuriants ou terrifiants mais jamais comme celui qui allait être. Il ouvrit la porte du placard, s’attendant presque à y trouver ses affaires d’enfant. Le jour filtrait par la toiture, cru et froid. Gris comme son cœur. »
Cormac McCarthy évite le piège facile du pathos et les rares scènes de nostalgie sont brèves. Impossible d’oublier la route, les cendres, la faim, le froid, la désolation du paysage, le danger omniprésent. La technique utilisée par McCarthy sert son dessein. Les paragraphes se succèdent, toujours brefs, dans un style lapidaire, séparés chacun par un blanc. Les descriptions sont elliptiques, mais précises, d’un réalisme parfois proche de l’hallucination éveillée, notamment lorsque l’auteur décrit des personnages, lesquels apparaissent sous nos yeux comme sous les yeux du père, sous le seul aspect de leur apparence. McCarthy use habilement de la focalisation externe comme procédé pour son récit : le lecteur n’en sait pas plus que le personnage principal. Quant aux dialogues entre le père et son fils, ils sont succincts, réduits à l’essentiel. Il s’agit toujours plus ou moins, pour l’homme, de rassurer l’enfant. Le dépouillement caractéristique de La Route (surtout si on compare avec les précédents romans de l’auteur) ne signifie en aucun cas pauvreté du style, mais économie. Même réduit de moitié, ce court roman (245 pages) resterait, au point de vue du style, plus riche que tel pavé prétentieux d’un auteur comme Yannick Haenel, que telle romance apostolique et froufroutante d’une Alina Reyes (avec son style mouillé qui évoque plus ses moiteurs d’entrecuisses que les larmes d’une piéta), que telles coulées d’encre d’un hypnotiseur aquitain perruqué, etc. Et je ne parle que du style, soit de la forme. La sensibilité réelle chez McCarthy est autrement plus vigoureuse, plus cruelle que chez les auteurs précités avec leurs grands effets d’orgues, d’encensoirs et de flonflons ! Et sa pensée, qu’il n’étale pas, est consistante.
Reste que La route est un roman américain au sens parfois pénible du terme : scénario catastrophe, vision apocalyptique du monde, manichéisme (le père et son fils sont les derniers « gentils » d’un monde empli de — très — méchants), messianisme (l’homme et l’enfant sont les prophètes d’un Dieu absent dans un monde sans avenir) — tout cela, par bonheur, subtilement, sans larmes obligées ni cris de pétrifiante horreur (le père surprotège son fils, mais il lui confie le pistolet lorsqu’il doit s’éloigner, avec ordre de se tirer une balle dans la bouche en cas d’urgence, soit la simple apparition d’un humain). Le happy-end final touchant l’enfant est hélas ! une aberrante concession au sentimentalisme le plus niais. Une fin plus ouverte eût été plus crédible : le père meurt, l’enfant poursuit seul…
NOTES
Illustration © Lambert Savigneux avec l’aimable autorisation de l’auteur.
Tags de cet article : Cormac McCarthy, La route



34 commentaires dans " Cormacadam "
S'abonner au flux rss ou faire un TrackbackJe viens de commander “La Route” (à cause de /grâce à vous. Je reviendrai ici quand je l’aurai reçu et lu.
Si le roman me plaît, je débarque au Québec et je vous liche tout’ la face, kriss !
merci d’avoir été intéressé par mes aquarelles
lam
« Si le roman me plaît, je débarque au Québec et je vous liche tout’ la face, kriss ! »
Ma squaw a dit : « Chiche ! » Et moi : « Apportez pinard, camembert au lait cru et baguette savoureuse. »
« Apportez pinard, camembert au lait cru et baguette savoureuse. »
Diable! Seriez-vous en train de dire que nous n’avons pas pareils délices ici à Montréal?
En ce qui concerne votre critique, elle me touche beaucoup par sa douloureuse humanité. Merci.
Je retiens cependant cette phrase de vous: « N’importe quel enfant, dans le monde civilisé, battrait des mains à la perspective de visiter même les ruines de la maison du père. »
Cela aussi, hélas, a disparu. J’en ai fait la preuve avec mes propres enfants. Le passé est un lieu habité par la mémoire, et nous en avons si peu…
Vous pensez bien que si on débarquait, ce ne serait pas les mains vides…
Moi aussi, je dis chiche ! Et je suis la spécialiste pour passer du fromage en fraude !
Daniel (merci pour votre appréciation, soit dit en passant), je n’habite pas Montréal mais au fin fond du fond des bois, parmi les maringouins et les sympathiques mouches à chevreuil. On trouve certes du bon vin ici, mais un peu chérot tout de même, et comme nous serions deux Ardennais flanqués de deux Québécoises, il faut compter quelques hectolitres et nous n’avons pas une bourse extensible. Pour le fromage, on me dit que le fromage au lait cru est tout simplement interdit à la vente dans ce pays très hygiénique, ce qui est un scandale absolu (c’est vrai, on vend bien de la merde un peu partout, pourquoi pas de la merde comestible made in Normandie ?). Et pour la baguette… En avez-vous seulement déjà gouté de la véritable ? Vous verriez la différence.
Il y a des chalets à louer, pas loin de chez vous ?
Des chalets à foison en Lanaudière. Et même un camping à 200 m à peine, au bout de notre chemin, où c’est qu’y a pas longtemps y avait même des « Amaricains » du Missouri si je me souviens bien, qu’avaient l’air d’avoir ben du fonne, sti ! Z’étaient en rond assis sur des chaises de plastique aux abords de leur boite à marde (= caravane, appelée ici roulotte), avec d’la musique d’Amaricains genre country-western, même que les maringouins y trouvaient ça drôle en sacramant, vu qu’y dansaient comme des esti de bibittes, avec des pépites dorées aux fonds de leurs yeux de courailleux des plaines. Cré moé, mon gars !
Ç‘a l’air tentant en maudit, c’t’affaire !
ouais ça doit être sympa dans la forêt ‚du moins si la route n’est pas trop près , il parait que ça déforeste sec dans le coin ; mais je suis peut être abusé !
pour moi qui n’est pas lu la route autrement qu’en travers , j’y vois comme la désolation humaine waspaméricaine , certes je n’ai pas lu le livre mais par contre je n’ai que trop vu la désolation en question , votre ami basque , comparait à Faulkner , j’ai aimé la beauté âpre et empoisonné du grand F , même si cette désolation me fait éviter les parages , j’aimerai réapprendre à chanter ( ré-enchanter le monde) les oiseaux m’y aident ;
pour les gros avachis près de leur charriole , ils n’ont qu’à continuer à pousser le caddie(y)
à tout moment il suffit comme vous le dite de se mettreen rond et de faire passer le chant, façon inuit , ou façon tout court , c’est pour ça que Faulkner parait beau , il s’obstine à pousser la chansonnette; mais quand même , il faudrait faire quekchose !
pardonner , monsieur au airs de Gurdjieff cette divagation ; je promet que dès qu’il sort en poche je le lis ( j’ai une pile près de mon lit et des priorité , faut comprendre )
Lam
[…] critique de la “route” de cormack mc Carthy sur le site OPUS XVII de Ygor Yanka , une de mes aquarelles s’y trouve, à lire pour avoir envie de lire le dit […]
dites moi , votre ami basque , même si je suis d’accord sur le fond de son article , me semble paradoxalement camper sur les positions qu’il attaque , je ne comprendrais jamais cette attitude , symbolisées par la fermeture du dialogue , en l’occurrence des commentaires , Alina Reyes aussi , je voulais lui dire , par vous , interposé que c’est dommage !
et mortifère !
“Pour le fromage, on me dit que le fromage au lait cru est tout simplement interdit à la vente dans ce pays très hygiénique”
Franchement! &#”?!!!@#
Mais où diable habitez-vous, cher monsieur? Le fin fond du fond du Grand Nord québécois ne justifie par pareille ignorance crasse, comme diraient mes descendants. Le fromage au lait cru est en vente libre ici depuis toujours!!!!
Il y a une vingtaine d’années, certains ronds-de-cuir du gouvernement avaient bien eu l’étrange idée de l’interdire, mais devant le tollé que cela avait provoqué, ils avaient reculé promptement!
Et pour répondre à votre dernière question, oui ici à Montréal, on mange de très bonnes baguettes! Avec un Roquefort Papillon, entre autres fromages, c’est délicieux! Et tous les formages au lait cru de Normandie sont la bienvenue, si ceux-là sont meilleurs que les autres! Si un jour l’envie de sortir de l’obscurité des grands bois vous vient à l’esprit, faites-moi signe! Mais peut-être que votre cabane au Canada vous suffit-elle?
Franchement! Votre réponse est tellement ridicule que je n’ose croire une seconde que vous le pensez vraiment…
Oh ! mais, Daniel… Seriez-vous du genre à prétendre (par exemple) que des tomates de serre du Québec (ou de Belgique, mon pays d’origine) sont meilleures que des tomates non importées, mais ramenées mures la veille d’Italie et achetées dans un marché local ? La première fois que j’ai gouté de telles tomates, je n’ai pas cru que c’était des tomates, tellement elles étaient inouïes de saveur…
Vous devez savoir sinon (sauf si vous n’êtes jamais sorti de Montréal, par légitime crainte des brutes peuplant les campagnes) que le Québec est grand et que même si on n’habite qu’à une heure de route de Montréal, c’est un peu loin pour aller chercher sa baguette quotidienne, et celle-ci reviendrait un peu chère, vu le prix du « gaz ». Du reste, pour avoir gouté des baguettes un peu partout en France depuis ma tendre enfance, je doute fort qu’on puisse ailleurs qu’en France en produire d’aussi bonnes. C’est rageant, mais c’est comme ça. Une baguette digne de ce nom, ce n’est pas seulement un objet ressemblant à une baguette avec de la mie et une croute : il lui faut un croustillant de baguette et une saveur de baguette. J’ai travaillé en boulangerie dans mon adolescence : je sais ce qu’on met dans le pain pour en faire du mauvais pain, mais qui se conserve : on le reconnait non seulement au gout, insipide, mais à la mie d’une texture à la fois sèche et trop peu dense. Les ingrédients, le pétrissage, le four, la cuisson, le savoir-faire…
Je vous rassure pour les fromages : même dans ma réserve de sauvages on trouve les principaux grands fromages français, mais nom d’un petit bonhomme, à quel prix !
Une petite anecdote : un jour avec ma chère et tendre (née à Montréal, pour vous dire que je connais tout de même la civilisation) nous nous rendons au réputé marché Jean Talon de Montréal. Nous voilà dans une fromagerie. Un jeune homme demande quelque chose à l’une des vendeuses et celle-ci ouvre de grands yeux, comme en présence d’un cosmonaute tout habillé dans un sauna. Je dis à ma femme : « C’est un Français. » Primo, ça s’entendait ; secundo, sa requête était absolument incongrue au Québec : il voulait de la mozzarella fraiche, pas même « di Bufala Campana », non, de la simple mozzarella fraiche dans son caillé. Le pauvre ne savait pas que la mozzarella au Québec est un fromage vendu en bloc, dur comme du mastic, avec un gout de mastic, qu’on râpe sur les pizzas. Je sais qu’on peut trouver de la mozzarella fraiche et d’ailleurs j’en trouve dans ma cambrousse, importée d’Italie, mais je me demande qui en achète vraiment, hormis de maudits immigrés dans mon genre.
Pour continuer avec des piques… En 3 ans, j’ai pas mal voyagé déjà au Québec. Une chose m’a longtemps intrigué : alors que je n’ai jamais vu autant de fermes dans ma vie, on ne voit quasi jamais de vaches dans les prairies. Pourtant, ce n’est pas la place qui manque. J’ai compris le jour où j’ai visité une ferme dans le Bas-Saint-Laurent : les vaches ne sortent jamais et elles sont nourries au foin. Les pauvres ne broutent jamais d’herbe fraiche, ne voient jamais le ciel. Et cela m’a permis de comprendre d’où provenait que les fromages québécois (de vache) soient, pour la plupart, d’une saveur entre le caoutchouc et le plâtre mouillé.
Pour les fromages au lait cru, vous avez raison toutefois : le projet de loi les interdisant à été prudemment remisé.
Sans rancune et sans haine, mais avec malice.
Pour les fromages normands, je préfère prévenir tout de suite : je ne pourrai pas en apporter pour tout le monde…
En lien, ma propre critique de ce livre remarquable.
Ygor, mon cher, vous aurez beau user de toutes les ruses, ce roman est évidemment religieux, au sens que je donne à ce mot dans mon texte : surtout pas une Eglise instituée…
L’ami basque se contrefout des commentaires parce qu’il se contrefout de l’avis de Raoul sur sa tire, je l’ai répété un bon milliard de fois je crois.
Apparemment en vain.
Juan, votre opinion sur les commentaires (ceux-ci et d’autres, ailleurs) est aussi inintéressant pour moi que de savoir si la tire de Raoul roule au Diesel ou au LPG, surtout que si vous ne permettez pas les commentaires sur votre blog (ce qui est votre droit), vous en faites partout où c’est possible d’en faire, si bien que je ne suis pas si sûr que ça que vous vous foutiez réellement des commentaires. J’avoue que ceux-ci sont décevants, étant donné le sujet, surtout que je reçois en mail des commentaires plus en rapport avec mes petites réflexions sur le livre de McCarthy.
McCarthy évoque la disparition des vaches et celles des trains : ce n’est pas pour autant que « La route » est un roman agricole ou industriel. Je ne nie pas qu’on puisse faire une lecture non pas religieuse, mais biblique, de « La route », mais je nie que ce roman propose, comme vous l’écrivez, « la fondation d’une nouvelle chrétienté ». Les quelques allusions aux rituels anciens, à Dieu, font partie des ruines d’un monde que le père porte en lui, comme ses souvenirs de pêches. J’ai donc fondé mon texte sur ce qui apparait CLAIREMENT dans « La route », soit la perte, l’absence définitives, et donc la solitude, l’errance de deux êtres dans un monde que semble bien avoir carbonisé le Diable, au sein duquel Dieu est lamentablement absent, sauf précisément dans les souvenirs du père, et pas à la manière d’une obsession.
Ce roman souligne à mon avis la faillite de Dieu, et sur la base de maigres indices vous voyez dans l’errance désespérée de deux êtres ô combien faibles (un homme malade et son gamin) la fondation d’une nouvelle chrétienté, rien de moins, comme si, crevant de faim et de froid, soumis à chaque instant au suprême danger, ces deux-là n’avaient rien de plus urgent à penser. Vous évoquez aussi « quelques rencontres, aussi belles que rares, avec des hommes qui ne sont pas retournés à la sauvagerie » comme preuves des traces d’une charité que chercheraient en vain nos deux protagonistes, vers quoi tendrait même l’écriture de McCarthy ! Le couple n’aborde qu’une seule personne, un vieillard décrépit, à l’initiative de l’enfant, et jusqu’à leur séparation le père s’en méfiera (d’une manière d’ailleurs irrationnelle), parce qu’il le voit comme le possible éclaireur d’une bande malintentionnée. Ils font une seconde « rencontre » quand ils rattrapent le pouilleux qui leur a volé leur caddie sur la plage, et on ne peut dire que le père soit très charitable à son égard, puisqu’il le force à se foutre à poil et l’abandonne là tout nu et grelotant en emportant ses fringues : « Et ils repartirent le long de la route vers le sud avec le petit qui pleurait et se retournait sur la créature tremblante, nue et squelettique blottie dans ses propres bras au milieu de la route. » Sur l’insistance du gamin, plus tard, le père finira par déposer les guenilles sur le bord de la route, mais le misérable a disparu. Lorsque le père a pitié, et c’est rare, c’est toujours pour complaire à l’enfant : il réagit en père et non en chrétien charitable.
Vous écrivez : « … ce roman de la dévastation absolue fonde plus qu’il ne détruit, fonde dans la destruction même. » Évidemment « La route » ne détruit rien, vu qu’il ne reste RIEN à détruire. Mais que fonde-t-elle en réalité ? RIEN non plus. C’est un livre sur la relation entre un père et son fils dans un monde dévasté, un père et un fils prophètes d’eux-mêmes, qui se savent condamnés. Mais il reste l’espoir, l’absurde espoir qu’une humanité digne de ce nom ait pu survivre quelque part. Ce qui les anime, au lieu du désespoir, c’est l’instinct de survie, soit rien que de très animal.
Le roman (dédié par l’auteur à son jeune fils) a pour motivation et point de départ une question que le fils de McCarthy lui a posé un jour sur l’avenir du monde en cas de catastrophe majeure, et McCarthy, passionné de science, a essayé de répondre en écrivant « La route » (les paysages décrits le sont d’après des modèles scientifiques). Si Dieu est évoqué çà et là, c’est à la manière d’un vestige dont seul subsiste le souvenir dans la mémoire du père, et c’est un souvenir amer, à la fois plein de rancune (« Il n’y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes ») et bruissant d’une sourde espérance que le père reporte sur son fils, parce qu’il ne peut tout simplement pas désespérer pour cet enfant du « monde nouveau », son propre enfant, né dans ce monde dévasté et vierge de souvenirs. Lorsqu’il n’y a plus rien, que voulez détruire encore ? Que reste-t-il à faire ? Survivre, à quoi s’emploient le père et son fils. Ils ne font que ça tout au long du livre, sans chercher jamais à reconstruire quoi que ce soit. S’il est possible de reconstruire quelque chose, ce sera l’œuvre du fils et non celle du père qui se sait condamné. Et ce quelque chose sera autre chose que vous voyez, vous, comme une nouvelle chrétienté, en vous référant aux chrétiens des catacombes, soit un peuple persécuté pour ses opinions religieuses. Par une ruse dont vous avez décidément le secret, vous transformez « La route » en une sorte de nouvel « ancien testament » pour les temps d’après la catastrophe. À mon avis, ce livre est bien plutôt une téléologie qu’une nouvelle théologie. C’est le dernier chapitre du monde et non le premier d’un autre monde. Peut-être vous êtes-vous laissé abuser par cette fin absurde, ce happy-end où je ne vois que « concession au sentimentalisme le plus niais ». Réfléchissez un peu : vous avez 73 ans et vous avez un fils de 8 ans que vous savez que vous ne verrez pas grandir. Vous lui laissez un livre, sorte de testament. Vous concluriez sur un brutal : « après moi les mouches » ? Non, parce qu’après vous il y aura cette chair de votre chair et que vous n’êtes pas assez fou encore pour croire que le monde disparaitra avec vous.
Votre lecture de « La route » n’est certainement pas sotte. Vous extrapolez seulement. Vous faites dire au roman ce qu’il ne dit pas explicitement, vous forcez ses frontières, vous faites de l’herméneutique, quand moi je me borne à ce qui est écrit, d’ailleurs clairement. Et sans vouloir être désobligeant, je vous ferai remarquer qu’il n’y a pas une seule référence littéraire ou philosophique chez McCarthy, ce qui n’est pas le cas de votre critique, laquelle tend à transformer un roman extraordinairement limpide et désencombré (pour une fois qu’on en tient un !) en une espèce de pensum assez peu susceptible de séduire le lecteur. Une telle accumulation de références, vous le savez bien, éloigne de la littérature le lecteur bénévole. Or moi, si je ne prends pas les lecteurs pour des imbéciles indéracinables, je ne les prends pas non plus pour des spécialistes du Malin qui devraient, pour que je consente à jeter sur eux un négligent coup d’œil, avoir ingurgité le contenu des dix plus grandes bibliothèques. En ce sens, ma « critique » complète la vôtre sans être en rien une contre-critique. Je me place du côté des lecteurs moyennement cultivés et je défends une littérature de qualité accessible au plus nombre. Et selon ce qu’on m’en dit par mail (plus Didier Goux ici même), ma « critique » donne envie de lire « La route », et je n’ai pas d’autres desseins. Il faut d’abord lire « La route » pour ses indéniables qualités littéraires, son écriture, sa force. Le reste, ensuite, si l’on fait confiance aux lecteurs (il n’y pas que les journalistes enchifrenés qui lisent).
Félicitations pour votre analyse qui, sur bien des points, se rapproche de la mienne. Vous avez raison sur cette absence de pathos et c’est justement cette absence qui laisse présager le pire en vue du film qui va sortir dans quelques temps…
Cher Yanka, vous êtes bien gentil de me faire la leçon, mais j’ai passé l’âge.
Votre lecture n’est pas mauvaise, elle est strictement honnête mais, ma foi, elle ne va tout simplement pas assez loin et, croyez-moi, j’écris AUSSI pour des personnes moyennement cultivées.
Vous occultez donc, c’est là votre droit et c’est le mien de vous répéter qu’il s’agit d’une légèreté herméneutique, toute une dimension de La Route qui, pour diffuse, l’irrigue puissamment.
Allez donc lire la critique d’Olivier Noël sur ce livre si vous estimez que la mienne fait tomber ce roman dans un bénitier, vous ne serez pas déçu.
Quelques points tout de même :
- le père et son fils rencontrent PLUSIEURS personnes à peu près aimables, relisez ce livre.
- il reste au contraire BEAUCOUP à détruire dans ce monde détruit : l’humanité, le peu d’humanité qu’il reste aux personnages.
- je veux bien, moi, faire comme si McCarthy n’était pas un romancier qui dans ses meilleurs romans n’est pas hanté par des symboles bibliques mais enfin, lorsqu’un auteur écrit noir sur blanc certaines phrases (j’en cite quelques-unes, pas le temps de les réécrire), j’ai encore la simplicité tellement touchante à vos yeux de ne pas faire comme s’il ne les avait pas écrites.
- ici, sortons nos blancs mouchoirs : rassurez-vous, beaucoup de lecteurs m’ont écrit pour me dire que mon papier les avait poussé à lire ce livre.
Pas d’autre commentaire, vous voyez, je sais comprimer mon irrésistible besoin de déposer mes avis ici et là.
Si vous avez passé l’âge de recevoir des leçons, moi de même, par la force des choses et le poids des ans plus important dans mon chef. Vous me reprochez de n’être pas allé assez loin et je vous reproche d’être allé trop loin, là où vous vouliez aller déjà avant même d’entamer votre lecture (cela se sent) et vous n’avez fait que compiler les éléments qui allaient dans votre sens, en négligeant donc le reste, comme si le véritable sujet du livre, ou plutôt son dessein, était de dégager des cendres les premières braises d’un nouveau christianisme. Je vous trouve bien optimiste pour le coup. Nouveau christianisme, donc nouvelle théologie. J’ai parlé, moi, de téléologie. Vous voyez le début de quelque chose et moi la fin. Et d’ailleurs ce n’est pas le terme « nouveau » qui me gêne dans votre critique, c’est « christianisme ». Il est question de Dieu dans « La route », pas d’Église, et ce nom, « Dieu », peut bien n’être que le Nom donné à cette forme sublime d’espoir qui nait du désespoir même, sans qu’il y ait rien de religieux là-dessous (une religion se réfère autant à une réalité supérieure qu’au divin, et elle se concrétise par le dogme, la croyance et des rites). Vous me renvoyez au Transhumain qui sous-titre sa critique « Évangile pour la fin des temps », ce qui va dans mon sens. Et puisque le Transhumain évoque Beckett… Dans « Molloy » nous avons un personnage en pleine déchéance physique (il claudique de plus en plus) et morale qui trouve refuge dans un bois. Sa situation est vraiment désespérée, en plus d’être assez cocasse (le côté « Buster Keaton » des personnages chez Beckett). Et soudain énorme élan d’optimisme du personnage, parce qu’il vient de penser qu’il lui restait la reptation comme mode possible de déplacement, que tout n’est donc pas perdu. Au moment même où il s’apprête à redécouvrir un mode de déplacement animal, où il perd donc sa verticalité d’homme, il reprend espoir, absurdement, non de voir son sort s’améliorer, mais de poursuivre bon an mal an sa déchéance. Les deux protagonistes de « La route » sont dans une situation extrême similaire, moins le côté cocasse : tant qu’il y a de la vie… Et j’entends sous votre plume : « Tant qu’il y a de la vie, donc de l’espoir, Dieu existe. » Vous avez le droit de penser ça, d’y croire encore, ce n’est pas ridicule. C’est le mien, en présence du noir le plus absolu, de refuser de croire aux mirages, aux lucioles qui n’annoncent qu’elles-mêmes et non les premières lueurs d’un nouvel été divin, surtout qu’il n’y a rien dans « La route », aucun signe, qui permette de croire possible un nouveau quelque chose, dans le sens d’une lumière, d’une chaleur, sauf la vie (en sursis) de l’homme et son enfant, et ce n’est pas ou plus grand-chose, pas assez en tout cas pour fonder autre chose (un nouveau christianisme, par exemple) que l’espoir doublement égoïste d’une improbable et ô combien précaire survie. Hormis le fait qu’il y ait encore de la vie, je ne vois aucun motif d’espérer quoi que ce soit dans « La route ».
Légère herméneutique ? Légère seulement ? Vous passez en force, mon cher. Vous faites dire au roman ce qu’il ne dit pas expressément. Dieu est évoqué, oui (mais pas invoqué, sinon comme nous le faisons tous‘par réflexe, sans pour autant croire, lorsque nous sommes dans une situation d’urgence), à la fois comme la dernière ordure agonisante du vieux monde et comme ultime recours, ultime absurde espoir. Dieu est le nom qu’on donne à à peu près n’importe quoi quand on est dans la merde et qu’on cherche à s’en sortir. Dieu est une manière d’universelle commodité. On s’exclame « Mon Dieu ! » On pourrait dire « Mon œil ! » ou « Mon cul ! » Il est vrai qu’on utilise parfois la variante « Mes aïeux ! »
« Le père et son fils rencontrent PLUSIEURS personnes à peu près aimables, relisez ce livre. » Je l’ai lu deux fois déjà et n’éprouve pas le besoin de le relire encore pour confirmer que les rencontres du père et son fils avec des personnes « aimables » (soit des gens aussi démunis qu’eux et qui n’ont donc pas les moyens d’être méchants) se limitent à celles que j’ai recensées.
Je n’occulte rien du tout. J’ai écrit (dans le mail annonçant la parution de mon article) : « J’ai volontairement négligé le côté “fable religieuse” que certains lui prêtent, abusivement selon moi. Cet aspect-là n’est d’ailleurs pas aussi frappant qu’on ne le dit. D’autres choses m’ont frappé davantage, et c’est l’objet de mon article. » Je vois tout simplement autre chose que la charogne vaguement frémissante d’un Dieu sous les oripeaux d’un christianisme renaissant. Vous, vous ne voyez que ça. Vous forcez McCarthy à des aveux et à une conclusion qu’il ne fait pas (mais qu’il aurait pu faire).
McCarthy « hanté » par des symboles bibliques… « Hanté » est excessif, une fois de plus. Pourquoi pas « possédé », tant qu’à faire ? Oui, la thématique biblique est présente chez McCarthy, comme chez Faulkner, d’une manière diffuse et lancinante. Vous ne devez pas ignorer qu’aux États-Unis la Bible est (était ?) davantage lue qu’en Europe et que les enfants restent à jamais marqués par les récits bibliques (je ne pense pas « marqué » au sens traumatique du terme, notez-le bien). La Bible reste donc une source inépuisable de références chez maints auteurs américains, comme elle l’est dans les chansons de Nick Cave, autre entiché de « biblical thems », mais Australien, lui. Et c’est à mon avis une curiosité propre au protestantisme et à ses produits dérivés, en vertu du fameux principe « Sola scriptura » qui fait de la Bible le seul guide du croyant chez eux, et donc un livre lu et relu. Je pense donc que la thématique biblique est la plupart du temps davantage un fait culturel qu’un souci spirituel chez les Anglo-Saxons (au sens très large du terme). D’ailleurs ceux qui se réfèrent sans cesse aux thèmes bibliques sont loin d’être toujours des croyants. Ce sont parfois des renégats, et souvent des personnes revenues de la religion de leur enfance avec son folklore imbécile (le décor, la cérémonie, les belles paroles, sans la foi véritable, qui elle n’a besoin d’aucun cinéma, d’aucune chapelle, d’aucun prêtre, pour être et s’exprimer) — personnes chez qui subsiste une nostalgie de Dieu, rien d’autre, encore que cela puisse être très beau et tenir lieu de lumière (lanterne sourde) dans ce monde bien sombre.
PS — Je sais bien que la manie référentielle est un tic des universitaires, mais franchement vous abusez. Je renonce à recenser les écrivains et les livres que vous évoquez dans votre critique, mais ce n’était pas vraiment utile, surtout qu’il n’y a aucune référence littéraire dans « La route ». Mieux vaut deux références bien choisies qu’un compendium de la littérature. Même moi, qui ne suis pas sans culture pourtant, bien que je fasse volontiers l’idiot, j’ai l’impression, vous lisant, de recevoir sur le crâne tout le contenu de votre bibliothèque. Songez-y : vos propos gagneraient en vigueur là où ils perdent en passementeries. Vous ne seriez pas moins érudit en citant moins, et vous seriez infiniment plus fluide. Aimable conseil, rien de plus.
Mon article sur ce magnifique roman en lien.
Pas grand-chose de plus à ajouter à ce que je vous ai dit : les références sont dans mon article. Au numéro de page près (à moins que vous ne lisiez ce livre en anglais), je suppose que vous devez avoir lu le même texte que moi. Si vous ne les voyez pas ou plutôt, puisqu’elles y sont, si vous ne voulez pas les voir, c’est votre affaire et, ma foi, je m’en lave les mains l’ami. Demeuré donc crucifié à votre planche tordue de désespoir absolu, aucun Grünewald, de nos jours, ne viendra vous dessiner le gueulement trouant le vide je le crains.
Manie référentielle ? Vous devez rire ou alors, à cause du froid, vous avez dû abuser de quelque alcool sans doute. Je cite quelques auteurs tout au plus, dont celui que vous nous rappelez, Beckett, comme quoi, le plus universitaire des deux (vous nous donnez de la “focalisation externe”, diantre…) n’est pas celui que l’on croit.
Un indice : vers la fin, il y a une troisième rencontre, entre l’enfant et un homme qui va, on le suppose du moins, le prendre sous sa protection. Vous me direz que le père est déjà mort et qu’elle ne compte donc pas, en rusé vieux singe que vous êtes.
pour moi le plus beau roman de McCarthy est sans doute“l’obscurité du dehors”; très fort, très dense et très travaillé. L’avez-vous déjà lu?
Sans prétendre apporter du nouveau dans votre débat avec Stalker, je me permets de livrer quelques impressions sur la dimension “religieuse” de “La Route”. Références bibliques propres à l’imaginaire anglo-saxon certes, mais pas seulement il me semble. Par exemple le narrateur assimile le père et le fils à des “moines mendiants”; la question de Dieu est explicitement abordée lors de la rencontre avec le vieillard; l’enfant, qui est selon la formule du père un “dieu”, est obsédé par la notion de partage, tandis que le père se prépare au sacrifice tout au long du récit: charité et sacrifice, les deux pierres fondatrices du christianisme.
Mais je vous rejoins sur la noirceur du propos, ou du moins sa profonde ambiguité: le vieillard prétend s’appeler Elie (il révèlera (?) ensuite qu’il ment systématiquement) et affirme (p.147): “Il n’y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes”. De fait, cet anti-prophète est fasciné par le garçon qui lui est si étranger, mais il est incapable de reconnaissance, la charité ne le touche plus, ne peut plus le toucher, comme la quasi totalité des “personnages” (silhouettes plutôt) que l’on croise durant le récit. De même, la division manichéenne en “gentils” et “méchants” n’apparaît que comme une fable rassurante, une fable que l’on se répète rituellement pour pouvoir marcher encore, une fable à laquelle même le garçon croit de moins en moins. Reste l’épilogue “heureux”, qui peut être interprété comme la “récompense” du fils resté humain et même plus qu’humain puisque sans cesse tourné vers autrui. Mais en fait de paradis, il s’agit surtout d’une rémission (comme il en a connu avec son père, dans l’abri notamment), au mieux d’un cadre familial chaleureux.
Bref, pour moi il y a bien une thématique religieuse constante, un fil directeur “chrétien” que l’on peut difficilement ignorer, mais on est loin, très loin d’une parabole. Et heureusement: rien n’est plus navrant que ces fictions qui distillent leur catéchisme sournoisement (style Narnia, pour les pitis enfants). Ici, il y a place pour une lecture religieuse cohérente, mais sans parcours flêché, aux côtés d’une lecture radicalement athée (comme chez d’autres grands auteurs,Dostoievski en tête).
PS: non, ce n’est pas le Magazine Littéraire qui m’envoie.
@ Stalker > Je ne me vois pas du tout comme le crucifié de Grünewald. Je parle d’un livre, des impressions qu’il me laisse et non de l’existence en général ni de ma vie en particulier. Je suis spirituellement et mentalement plus proche de Muray (qui sait rire de tout, bien que très lucide) que de Richard Millet (un vrai crucifié, celui-là, lucide aussi, doté d’une excellente plume, mais sans humour).
Vous me voyez transi de froid et accroché à mon grog, le nez rouge, un stalactite au bout. Saviez-vous que les étés sont très chauds au Québec ? Nous avons des températures excédant 35° et s’il m’arrive de boire, ce serait plutôt du rosé ces derniers temps. Toutefois, en très mauvais écrivain américain, je n’écris jamais quand je bois (sauf du café, c’est mon côté balzacien).
Vous citez plusieurs auteurs et faites références à plusieurs livres : c’est ce que je disais.
« Focalisation externe ». Je parle de la technique employée par McCarthy et c’est ainsi qu’on la nomme, je n’y puis rien. Si vous écriviez des romans, peut-être que les procédés d’écriture vous intéresseraient. Les idées, d’accord, mais le style employé compte aussi, ce n’est pas que vain esthétisme.
La troisième rencontre ? Ben oui, l’homme est mort, et donc ce n’est pas une rencontre qu’ils font. L’homme meurt, mais c’est l’enfant qui voit des anges, tombés soudain du Ciel. Étrange…
Vieux ? À moitié. Singe ? Volontiers. Rusé ? Parfois, je l’avoue.
@ Obskur > votre adresse e-mail est amusante. Pas lu « L’obscurité du dehors » encore. Je pensais m’en prendre à « Suttree », mais ce ne serait pas idiot de reprendre le Cormac par le début, c’est toujours intéressant de voir les thèmes et le style d’un auteur se développer.
@ Marco > Je ne nie pas qu’on puisse faire une lecture religieuse de « La route », ni qu’il y ait une dimension religieuse certaine. Je conteste seulement que McCarthy prétende fonder ou refonder quelque chose comme une nouvelle théologie. Votre éclairage est d’ailleurs très intéressant. N’est-ce pas un peu bizarre que cet enfant du « monde d’après » aient des valeurs chrétiennes ? Qui les lui a apprises ? Serait-ce qu’il est pur, faute d’avoir été corrompu par les valeurs de l’ancien monde (le nôtre) : matérialisme, mercantilisme, etc. ? Peut-être, mais comment est-ce possible, vu qu’il rencontre chaque jour des êtres dont on ne peut dire qu’ils soient très exemplaires. Or, pour avoir des valeurs, il faut bien les avoir vues à l’œuvre quelque part. Ce n’est pas de son père qu’il a appris la compassion, la charité, le souci d’autrui. Pour moi, ce livre est en réalité un bréviaire pour le jeune Francis McCarthy : « Ne désespère jamais, mon fils. N’abandonne jamais. Sois aimant, charitable, bon, etc. Ne fais pas comme ton père que le monde a corrompu, etc. » C’est touchant, mais un peu cucul tout de même. Ce happy-end est le seul reproche que je fais au livre. D’ailleurs je ne m’y attendais pas, alors qu’il pourrait paraitre cousu de fil blanc. Sinon McCarthy est en effet ambigu, et c’est très bien ainsi. Il l’est avec une grande subtilité.
Je suis bien d’accord avec vous. Peut être juste un élément de réponse à votre question (que je reformule): “comment un enfant à qui on n’a pas inculqué de valeurs chrétiennes a pu intérioriser ces mêmes valeurs?” En fait, si, le père lui a implicitement mais fortement inculqué les valeurs de compassion, de charité, de souci d’autrui… en ne cessant de le protéger, de veiller à son bien être etc. En fait, l’enfant ne fait que généraliser ces principes (les enfants généralisent tout, c’est bien le problème avec eux); de plus, les enfants voulant toujours un monde rassurant autour d’eux, les problèmes des autres les inquiètent à titre personnel (je l’ai observé avec ma fille, à 5 ans elle parlait tout le temps de se sacrifier pour prendre la place de tel ou tel malheureux, c’était flippant… heureusement, ça lui a passé); là le fils angoissé voudrait que ça s’arrange pour tous ceux qu’il rencontre, c’est un égoïsme étendu aux autres en quelque sorte, une pensée magique (si les autres vont bien, j’irai bien aussi) ou une sorte de christianisme spontané, hors dogmes bien entendu, et qui ne dure que le temps de l’enfance.
Pour l’épilogue culcul, oui et non. Une mort sordide ou une fin “ouverte” aurait été une autre facilité romanesque, complètement univoque ou creuse pour le coup.
Merci en tout cas pour votre étude.
Allons, Ygor, ne faites pas de ma critique, je crois subtile, ce qu’elle n’est pas, cela va vite me fatiguer.
Votre interprétation de l’ultime rencontre est soit un trait d’humour, soit un symptôme de grave névrose. Apparemment, le rosé que vous buvez est sacrément fort dans votre coin. Vous êtes certain de ne pas le couper avec un peu de vodka ?
J’adore lorsque vous me faite la leçon vieux singe, histoire de me montrer que le souci de la forme n’est pas faribole… Sans blague dites-moi ? Vous avez d’autres terribles choses, cachées depuis la création du monde, à me révéler sur l’écriture ?
Je suis tout ouïe.
Je vous faisais juste remarquer que vous faites davantage universitaire (au mauvais sens du terme, vous l’aurez compris) dans cet article que moi dans le mien.
Marco : les explications par la psychologie ont toujours deux caractéristiques, touchantes et ridicules, ridicules et touchantes si vous préférez.
Plutôt que de faire d’un personnage de roman le calque de votre fille, petite cousine ou arrière-grand-mère, dites-vous tout simplement que McCarthy est un écrivain (je crois) et qu’il a fait du personnage de l’enfant ce qu’il voulait, une espèce donc, au risque de faire pousser à Ygor un cheveu sur son crâne, de saint sans Eglise.
D’ailleurs, les saints se sont toujours passés de l’Eglise.
Tiens, pour la peine, commençant à douter de ce que j’ai écrit sur ce roman, j’ai relu mon article : où donc, Ygor, avez-vous vu que je parlais de théologie ? Je suis même plus prudent que vous puisque j’écris noir sur blanc que Dieu (peut-être), est mort.
Reste que la symbolique de ce livre est judéo-chrétienne, quelles que soient les subtilités que vous avancerez pour tenter de nous faire croire à autre chose.
Cela vous va, comme ambiguïté ? Voyons, souvenez-vous de ce que vous avez lu, mille bonnes fois, sous ma plume : Larvatus pro deo et autres apotropéennes lectures d’ouvrages où le sacré figure en creux.
Vous voulez faire de moi un curé ou quoi ? Pas de bol, j’adore, selon le conseil de Daudet à Bernanos, “espacer les soutanes”…
Allons allons Ygor, pour le coup, je vous ai lu/connu bien plus attentif à ce que vous lisiez et, surtout, subtile.
@ Stalker: ah ça, insatiable vous êtes, toujours partant pour en découdre. Mais ne me parlez pas comme si j’étais un guignol alors que vous savez que je ne suis pas un guignol. En l’occurrence, inutile de m’expliquer en quoi consiste la création romanesque d’un personnage. Ou alors moi je dois vous expliquer que le romancier Mac Carthy a créé son personnage d’enfant sans penser, je vous le confirme, à ma fille (dont je parlais dans une courte parenthèse, avec tout le poids que peut avoir une courte parenthèse), mais en pensant à ce qu’est l’enfance, à partir de ce qu’il a vu des enfants, des enfants bien réels. En termes d’analyses, l’approche psychologisante est “touchante et ridicule” on est bien d’accord, mais le romancier crée sur des ressorts psychologiques, qu’il faut bien prendre en compte à un moment ou à un autre, sous peine de sombrer dans l’abstraction. Par ailleurs, vous avez très bien compris que je ne parlais d’une “psychologie” d’un enfant, mais d’une manière d’être singulière, propre à tout enfant, de chair ou de papier. Bref, peu importe, vous savez que je vous apprécie même quand vous tapez à côté.
Juan… Si vous tenez à avoir raison, si c’est impératif pour vous, je suis prêt à vous accorder ma bénédiction, si toutefois vous acceptez d’être béni par un vieux singe grimé en abbé.
Vous voyez dans ce livre ce que vous voulez y voir, tandis que moi, comme je l’ai reconnu, j’ai mis l’accent sur ce qui m’avait surtout frappé, sans nier le reste. Je ne prétends pas avoir fait une critique du livre, mais avoir livré quelques réflexions issues de ma lecture, réflexions forcément subjectives. Ce qui m’a frappé surtout, et touché, c’est la terrible solitude mentale du père, la vacuité de ses souvenirs, sa nostalgie qu’il ne peut partager avec la chair de sa chair. Vous allez me traiter de nigaud, de jobard, mais il est apparent que j’ai fait de ce livre une lecture psychologique. Je ne l’ai pas lu en critique, mais en simple lecteur, comme j’en ai fait l’aveu apparemment honteux selon vos critères.
Vous voyez dans « La route » le filigrane, mais pas l’étoffe (moi, dirait-on, c’est le contraire). Ce livre avant d’être une espèce de parabole ou d’évangile, est l’histoire de deux êtres, un père et son fils, et le sujet du roman est la relation qu’ils entretiennent dans des circonstances tout de même singulières. D’abord cela, le reste ensuite, si vous y tenez. S’il y a dans « La route » une dimension religieuse, sans le décorum et les vapeurs d’encens, il y a avant tout une dimension humaine, et celle-là me touche avant l’autre, parce que si je semble avoir une tête, j’ai aussi des sentiments et suis capable de m’émouvoir, bien que je nie pas que cela puisse être parfois une faiblesse.
Vous êtes bien méprisant avec Marco. Il ne fait pas du gamin du roman un clone de sa fille. Il a un enfant, et il est donc capable, mieux que vous sans doute, de comprendre pourquoi le père agit de la sorte, pourquoi il ne se reconnait pas dans ce fils étrange et étranger.
Avant d’être saints, les saints étaient des hommes et des femmes, pas forcément des croyants. Et eux-mêmes ne se disaient pas saints, c’est l’Église qui les récupère toujours, comme enseignes. Alors si les saints se passent — parfois, pas toujours — de l’Église, l’Église ne peut faire sans eux. Beaucoup, qui sont devenus des saints, étaient de stricts serviteurs de l’Église (Augustin, Thomas d’Aquin, et même Bellarmin, terrible inquisiteur du XVIe siècle, canonisé en 1930 seulement, lui qui a été l’instructeur à charge du procès de Giordano Bruno dont il a obtenu la condamnation, suite à quoi Bruno, brillant intellectuel, moine dominicain, fut brulé vif).
Vous ne parlez pas de théologie, pour le coup c’est moi qui fait avec vous de l’herméneutique. Toutefois, vous parlez bien de « nouveau christianisme ». Le christianisme est une religion, et pas de religion sans théologie. Vous parlez donc bien de nouvelle théologie, si vous n’utilisez pas le terme.
« La symbolique de ce livre est judéo-chrétienne. » Rien à redire là-dessus. Ce n’est pas pour autant que c’est un roman chrétien, digne de figurer dans votre bibliothèque entre les aphorismes de l’abbé Pierre et les pensées de Jan Hus. Que savons-nous de plus sur « La route » que McCarthy n’y a mis, en clair, lui qui n’est pas volontiers énigmatique, s’il est complexe et parfois ambigu (ambigu sans hypocrisie, parce que son dessein n’est pas de nous fourguer une quelconque théologie, il est avant toute chose un romancier, un raconteur d’histoires, comme Faulkner son grand frère, ce que vous oubliez parfois, et non un prophète venu nous proposer une nouvelle théologie, avec en guise de cadeau de lancement son fils comme premier saint et probable premier martyr).
« La route » n’est pas un livre désespérant, mais c’est une œuvre cruelle et dure, impitoyable presque. McCarthy ne regarde pas le monde comme un beau livre d’images, c’est le moins qu’on puisse dire. Et je ne le sens pas très pressé de remplacer le dieu des chrétiens par un avatar, fût-il son propre fils.
Vous en curé ? Ce serait très drôle, mais je ne pousse pas le bouchon si loin, même si, contrairement à ce que vous pourriez croire, j’aime bien les curés, avec lesquels j’ai toujours eu des conversations intéressantes, comme avec vous d’ailleurs.
Ah, ouf, vous vous dégelez et, consécutivement, nous avançons.
Voyons chez Ygor, ne simplifiez pas, à votre tour : il y aurait donc chez moi un impassible lecteur, férocement et forcément critique (et cela seul) ? Mais non voyons, ce serait si simple ? Vous croyez donc qu’un livre ne me touche pas en tant que “simple” (mais qu’est-ce que cela veut donc dire je vous prie ?) lecteur ? Ah bon ? Vous vous imaginez, benoîtement, que je lis avec une règle, une boussole et un compas, n’oubliant donc jamais de calculer ma position, en bonne vigie de Sainte-Beuve que je veux être ?
Tssss, à d’autres mon cher !
Je ne vous simplifie pas, rendez-moi la politesse tout de même : vous le savez d’ailleurs parfaitement bien, ayant critiqué (dans le sens le plus intelligent de ce terme) nombre de mes textes.
Avec moi (je veux dire : avec mes critiques, du moins les meilleures), rien n’est facile, encore moins simple, accordez-moi ce point de simple bon sens et je vous offrirai une bouteille de tous les diables lorsque je viendrai vous voir au milieu de vos ours (ne me dites pas qu’il n’y en a plus, j’aurais une attaque cardiaque ).
Un point tout de même, Ygor. Effectivement, depuis No Country…, McCarthy me paraît un peu trop simple, alors que Suttre et surtout Méridien de sang étaient formidablement riches. Reste que McCarthy ne s’est hissé à la hauteur de son père, Faulkner (mais si, je me tue à établir cette filiation, pas forcément concernant La Route) que dans ces deux seuls romans que je viens de citer.
J’ai beau admirer férocement McCarthy, rien ne saurait égaler le génie de Faulkner dans Absalon, Absalon ! ou Parabole.
Marco : je ne tapai pas à côté, je vous poussais à être davantage clair, ce qui est désormais le cas, donc, nous sommes d’accord.
Roman reçu et commencé ce jour. Je reviens lire votre billet (et vos échanges avec Juan) dès que je l’ai terminé.
Bon, il me reste une cinquantaine de pages à lire encore, mais je n’ai pu, ce soir, résister au plaisir de venir lire votre billet, ainsi que votre échange avec Juan Asensio, ponctué par les interventions de M. Marco, que je ne connais pas.
En réalité, je suis bien embêté, entre Juan et vous. Car si je suis le plus souvent d’accord avec ce que vous dites de ce magnifique (et terrifiant) livre (notamment votre développement sur la mémoire du futur), je dois dire que, tout comme Juan, la dimension (ou une certaine dimension) religieuse m’a frappé. Dans ce monde atroce, à la fois désert mais peuplé d’ombres menaçantes, pourquoi ai-je eu, à plusieurs reprises, l’impression que QUELQU’UN accompagnait la marche aveugle de ce père et de son enfant ?
Je ne pense pas que les deux personnages vont vers un quelconque Dieu, mais il ne me semble pas impossible (je l’ai ressenti en tout cas, et dans l’écriture même) qu’ils soient escorté, ou en tout cas VUS par une présence non humaine. Et je me demande même si Dieu (ou cette présence non humaine) ne serait pas la route elle-même. Ce qui fait qu’il ne s’agirait plus, alors, de fuir ni de chercher à rejoindre, mais plus simplement et plus essentiellement d’arpenter, de reconnaître un territoire.
Je sens bien que je balbutie et tâtonne au lieu d’éclairer, et cela m’énerve ! Je précise s’il était besoin que je ne suis pas du tout croyant, si toutefois cela indique quelque chose.
Autre chose me frappe dans La Route, et c’est cette couleur grise qui noie et uniformise ; qui indifférencie, au sens que Girard donne à ce verbe. Effacement des couleurs et des formes qui conduit à la guerre de tous contre tous, l’homme devenant effectivement, au sens le plus brutal et terrible, un loup pour l’homme (scène du bétail humain dans la cave, ou la “réserve”).
Je ne peux évidemment rien dire de la scène finale qui, si j’ai bien compris, provoque des divergences de vue et d’appréciation entre M. Marco et vous. J’y reviendrai demain, si tant est que j’aie l’impression de pouvoir en dire quelque chose.
En attendant, je viens de commander “Non, ce pays n’est pas fait pour le vieil homme”, ainsi que “Absalon, Absalon !” que je n’ai encore jamais lu.
Bon après-midi à vous… et bonne soirée à Juan.
Didier
J’ai enfin trouvé le temps de lire La Route (j’y ai mis le temps, je sais !) et je suis enfin en mesure d’émettre quelques avis sur les analyses proposées ici.
Première remarque sur le style, dont j’ai lu (chez Ygor) que ce n’est pas ce que McCarthy a produit, de plus riche et de pittoresque. Certes, mais quel exercice de style tout de même, tout en noirs et en nuances de gris. Pendant presque 250 pages, les personnages évoluent dans le « rien », c’est-à-dire dans un univers de cendres, de goudron fondu, d’arbres brûlés et de maisons en ruines. Faire vivre l’histoire, dans ce contexte, sans donner l’impression de radoter et de tirer à la ligne, demeure quand même un bel exploit.
Exploit d’autant plus louable que les rebondissements sont rares et, à mon goût, un peu trop « téléphonés ». Comme par hasard, c’est toujours lorsque les deux protagonistes sont quasi morts de faim qu’apparaissent, miraculeusement, sur leur chemin, des boîtes de conserves, des vêtements, des couvertures etc. Et plus encore que les rares et très évasives allusions à Dieu ou à la Bible, c’est dans ces sauvetages inespérés que je vois la dimension « religieuse » du roman. Car de deux choses l’une : soit McCarthy est un rigolo qui se contente, pour sortir ses personnages de l’embarras des tours de passe-passe dignes de scénaristes de téléfilms de TF1, soit il donne une autre symbolique à ces « pêches miraculeuses » qui, autrement, sont plus agaçantes qu’autre chose.
C’st ce qui fait que ma lecture vient se situer à mi chemin entre celle d’Ygor et celle de Juan (drôle de position que de se retrouver entre le marteau et l’enclume). Ainsi, Juan a raison d’insister sur la dimension religieuse de La Route. Mais je crois qu’il se trompe (ou qu’il ne va pas assez loin) dans l’analyse qu’il fait de cette dimension religieuse.
Quand Juan écrit par exemple que : « La sauvagerie doit être voulue, désirée, embrassée, comme toute maîtresse digne de ce nom : elle ne peut s’emparer de l’homme que si ce dernier s’est débarrassé de sa claire vision de ce que sont le Bien et le Mal. » ou quand il écrit : « Que s’agit-il, dans ce roman barbare et foudroyant, de révéler ? La fondation d’une nouvelle chrétienté ? », il va soit trop loin(c’est la position d’Ygor), soit pas assez loin. Car oui, il y a bien, en « bruit de fond » du roman, cette vision manichéenne du monde, l’idée qu’un Bien existe et qu’il doit finir par terrasser le Mal, l’idée que l’Humanité peut être sauvée (la symbolique de l’enfant est effectivement assez parlante – limite facile d’ailleurs, mais bon – et, pourquoi pas, qu’une « nouvelle chrétienté » pourrait finir par voir le jour. Mais on ne peut pas s’en tenir qu’à cette vision religieuse. Si le roman de McCarthy ne disait « que » ça, ce ne serait qu’un pauvre bouquin tout juste utile à rassurer les culs bénis. Mais McCarthy oppose, d’une manière beaucoup plus tragique et profonde, deux mondes.
D’un côté, le monde de la croyance humaine en un Bien et un Mal, celui de l’espoir que toute Apocalypse, tout comme dans l’Ancien ou dans le Nouveau Testament, ne marque pas réellement une « fin », mais bien un nouveau « début ».
De l’autre, le monde de la réalité organique, physique, qui n’en a rien à secouer des croyances humaines et des mensonges que les hommes s’inventent pour conjurer leurs peurs. Dans le roman de McCarthy, tout est fini. La terre est morte et les humains achèvent de mourir. Aucun espoir à long terme, et pourtant les hommes continuent à vivre comme s’il y avait un « après ». À ce titre, une des phrases qui m’a parue être une des clefs du roman est la suivante : « Il ramassa un livre et feuilleta les lourdes pages gonflées d’humidité. Il n’aurait pas cru que la moindre petite chose pût dépendre d’un monde à venir. Ça le surprenait. Que l’espace que ces choses occupaient fût lui-même une attente » (.162) Phrase clef car elle dit tout du choc entre ce monde des croyances dont McCarthy lui-même ne parvient pas à se détacher, et ce monde réel, organique (rendu presque inorganique par le cataclysme nucléaire) qui ne laisse aucune place à l’espoir et qui semble dire aux hommes : « pourquoi continuez-vous à faire semblant puisque le spectacle est fini ! ».
C’est là que réside, pour moi, la grandeur du roman et sa superbe dimension tragique. Dans cette question qu’il nous pose : comment penser la « fin », la fin de l’humanité, mais aussi sa propre fin ? Avec son roman, McCarthy remet ces deux « fins » sur le même niveau : penser la mort de l’humanité ou penser sa propre mort, dans les deux cas ces pensées contiennent, intrinsèquement, une contradiction : penser la fin est quasiment impossible en soi sans rajouter à cette fin un « après ». Car cette fin sans « après » est absolument inconciliable avec l’idée d’une lutte entre le Bien et le Mal dont on sent bien que McCarthy peine à se détacher. Elle ne peut s’accorder qu’avec le principe, à la limite, d’une lutte entre le Bien et le Mal d’un côté et le néant de l’autre.
Confronté à cette interrogation (quelle attitude adopter face au néant, à la fin sans « après »), McCarthy semble avoir choisi (et c’est ce qui fait que son roman peut donner l’impression qu’il appelle à une forme de renouveau de la chrétienté) : il veut continuer à croire à l’espoir et à la victoire du Bien sur le Mal. Mais McCarthy, même s’il tend à les présenter de manière moins positives, nous propose néanmoins d’autres portes de sortie, d’autres réponses possibles. Le suicide : c’est la voie choisie par la mère de l’enfant qui exprime ainsi clairement que si tout est fini et qu’aucun « après » n’est possible, le « maintenant » n’existe plus non plus (ce que le héros pressent fortement dans l’extrait que je cite plus haut). Troisième voie ouverte par McCarthy, la plus horrible sans doute, mais peut-être aussi la plus « rationnelle » : le repli sur le vouloir-vivre. La morale n’a de sens que dans l’optique d’un après. Sans espoir, sans ouverture possible vers une quelconque transcendance, la vie animale est probablement ce qui se fait de plus adapté avec la réalité donnée et, dans le roman, les survivants qui mangent leurs enfants sont, à ce titre, bien plus cohérents avec le contexte que ceux qui ne le font pas et qui continuent à se replier derrière des préceptes moraux qui n’ont plus court.
Bref, cessons là, sinon ma réponse va finir par être plus longue que l’analyse d’Ygor !