Fétiche calciné (aquarelle de Lambert Savigneux)Bien que La route, de par son style, soit le roman le plus dépouillé de Cor­mac McCar­thy, en prin­cipe donc le plus simple à appré­hen­der et le plus facile à recen­ser, je peine à jeter sur le papier les quelques impres­sions et réflexions que sa lec­ture me laisse et m’inspire.

La route est encore un roman, dans le sens qu’il raconte une his­toire (elle peut être résu­mée) avec des per­son­nages (on s’attache à eux) et une pro­gres­sion dra­ma­tique (on brule de connaitre la suite), et ce n’est déjà plus un roman. Un cadavre récent n’est plus un être, sans être déjà une cha­rogne, soit autre chose. Un roman, même le plus angois­sant, même le plus ter­rible, une fois refermé, on le quitte et on reprend le cours fami­lier de la vie, quitte à fris­son­ner de loin en loin au sou­ve­nir de sa lec­ture. Rien de tel ici. Parce que La route — je le dis comme je res­sens la chose — n’est un roman (une his­toire, une fic­tion, un conte) que par la forme, la struc­ture : un récit lim­pide, linéaire, troué çà et là de brèves ana­lepses. Il laisse une curieuse et fort désa­gréable impres­sion de déjà, sinon vu, envi­sagé du moins. Cette supé­rieure luci­dité qui per­met d’envisager sans trouble une hor­reur qui n’existe pas, nulle part, sauf dans les pires cau­che­mars d’une ima­gi­na­tion débri­dée ou détraquée, mais qu’on a pour­tant vue déjà, en vision éveillée des len­de­mains qui déchantent plu­tôt qu’en rêve avec tout ce que la notion de rêve com­porte de mer­veilleux, de lou­foque ou d’abracadabrant. Un rêve se dis­sipe au réveil. Je ne suis pas sûr que le monde d’après la catas­trophe, tel que décrit dans La route, soit sus­cep­tible de rejoindre à l’aube, au chant du coq, la théo­rie de fan­tômes dont il semble être issu. Il risque plu­tôt de se maté­ria­li­ser un jour. Il n’est pas ou plus un pos­sible que la sagesse ou la bonne volonté de quelques hommes pour­rait empê­cher, mais un futur, sans préju­dice des moda­li­tés de ce futur. La route, c’est déjà demain. Et c’est un mode d’emploi que McCar­thy nous donne, pas un iti­né­raire. Il nous fau­dra, dans ce monde, sur­vivre, et sur­vivre à la manière d’un can­cé­reux condamné par la science et alité déjà en pré­vi­sion du cer­cueil qui l’attend. Ni remède sur­prise, ni miracle à attendre. Nous n’aurons pas même un croque­mort à nous mettre sous la dent. Aucune pate­nôtre à pré­voir sur notre dépouille pour le récon­fort céleste de notre âme en allée. Ni Ciel pour accueillir notre âme, ni vers pour se repaitre de notre chair.

Le monde pos­ta­po­ca­lyp­tique décrit par McCar­thy n’est pas conforme pré­ci­sé­ment à ma vision du monde d’après la catas­trophe majeure. Je ne parle pas des cir­cons­tances, ni du décor, mais d’impressions très fami­lières, un léger effroi de l’âme, une ten­sion, et sur­tout ces étranges sou­ve­nirs que nous avons par­fois de réa­li­tés inexis­tantes pour­tant, tel­le­ment ima­gi­nées qu’elles nous paraissent évidentes, ins­crites quelque part dans ce qu’il n’est point sau­grenu d’appeler notre mémoire du futur. Quelques scènes, pour­tant insi­gni­fiantes dans un texte qui en contient de ter­ribles, me rap­pellent des impres­sions éprou­vées déjà au cours de bizarres rêve­ries ou médi­ta­tions. C’est que, lorsque je me pose des ques­tions sur le sens de la vie ou le des­tin du monde, je pousse sou­vent très loin, au-​​delà du pos­sible, la réflexion. Ça peut durer des heures. Je m’adonne et m’abandonne volon­tiers à ce type de réflexions lorsque j’observe des four­mis. Je ne sais pourquoi les four­mis sym­bo­lisent pour moi un monde par­fai­te­ment envi­sa­geable : le monde sans les hommes. Ce qui m’étonne alors le plus, c’est mon absence d’angoisse, comme en pré­sence d’un monde connu. L’homme peut dis­pa­raitre d’un coup la nuit pro­chaine sans que la moindre fourmi, nulle part sur terre, le sache, soit affec­tée, soit déran­gée dans sa stricte, minu­tieuse, four­millante orga­ni­sa­tion. Et cela, Dieu sait pourquoi, non seule­ment ne m’angoisse pas, mais me peine peu. Je trouve plu­tôt ras­su­rante l’idée que le monde puisse encore exis­ter sans les hommes, même si je sais que l’idée du monde, sa per­cep­tion glo­bale, est l’apanage des seuls humains. Rien, pour la fourmi, n’existe au-​​delà de sa volonté méca­nique, de son opi­niâ­treté ani­male, sauf peut-​​être la brin­dille qu’elle fran­chit — et encore cette brin­dille n’est-elle pas pen­sée comme une brin­dille, autre­ment dit un frag­ment de quelque chose, l’infime por­tion d’un tout appelé l’univers, mais comme un simple obs­tacle, un innom­mable inci­dent dans le cours d’une exis­tence d’ailleurs igno­rée. Je dois à la vérité de dire que je sais par­fai­te­ment pourquoi l’idée d’un monde dont l’homme serait sous­trait ne m’angoisse pas, sauf que je n’en dirai rien ici.

Lorsqu’on referme un autre roman de McCar­thy, Méri­dien de sang, par exemple, autre­ment plus riche que La route sur le plan sty­lis­tique et infi­ni­ment plus pit­to­resque (per­son­nages, pay­sages…), on reste long­temps avec en tête des images inso­lites, vio­lentes, atroces, mais on res­pire mal­gré tout : ça se passe ailleurs, loin. C’est hor­rible, par­fois déli­cieu­se­ment, mais exo­tique. Ça touche notre ima­gi­na­tion sans ébran­ler notre être. Nous avons conscience de sor­tir d’un roman, et d’en sor­tir indemnes, un peu moins naïfs peut-​​être si nous étions péné­trés de l’idée que l’homme est bon par nature et que le mal est une inven­tion des méchants. La route, elle, ne nous quitte pas. Nous la sui­vions depuis quelques années déjà, sans la recon­naitre, sans savoir que nous sui­vions une route, ni même que nous mar­chions. Et voici qu’elle remue sous nos pieds, pal­pite, noire, cen­dreuse, et voici que nous pre­nons conscience sou­dain de mar­cher, qui pis est sur une voie sans autre issue pos­sible que la mort bru­tale à très brève échéance, parce qu’elle incarne notre des­tin. Nous refer­mons donc La route, le livre, sans quit­ter d’une semelle notre iné­luc­table des­tin. Nous avions certes envi­sagé déjà l’apocalypse, sauf que nous en repous­sions loin les pré­mices, dans un futur à peine conce­vable : pas avant… au moins mille ans. Pata­tras : nous appre­nons qu’elle a eu lieu demain et que nous sommes enfon­cés déjà, jusqu’aux genoux, dans la slush, et qu’il nous faut mar­cher, mar­cher, sans trêve, sans nul espoir d’aucun salut.

J’ai parlé plus haut de scènes pour moi révé­la­trices, bien que rela­ti­ve­ment insi­gni­fiantes, sur­tout dans ce livre qui en com­porte de très fortes et de très sug­ges­tives dans l’horreur (celle, par exemple — et je ne choi­sis pas la pire —, lamen­table, gro­tesque, de l’homme fou­droyé, à demi cal­ciné, qui se traine sur la route et fina­le­ment s’assoit, pour s’effondrer bien­tôt, pan­tin de car­bone et de suie).

P. 106, l’homme ins­pecte une étable : « Il y avait encore une odeur per­sis­tante de vaches dans l’étable et il resta un moment à pen­ser aux vaches puis il se ren­dit compte que l’espèce était éteinte. Était-​​ce vrai ? Il se pour­rait qu’il y eût une vache quelque part qu’on nour­ris­sait et dont on pre­nait soin. Serait-​​ce pos­sible ? Nour­rie avec quoi ? Épar­gnée pour faire quoi ? »

P. 115 : « Il sor­tit dans la lumière grise et s’arrêta et il vit l’espace d’un bref ins­tant l’absolue vérité du monde. Le froid tour­noyant sans répit autour de la terre intes­tat. L’implacable obs­cu­rité. Les chiens aveugles du soleil dans leur course. L’accablant vide noir de l’univers. Et quelque part deux ani­maux traqués trem­blant comme des renards dans leur refuge. Du temps en sur­sis et un monde en sur­sis et des yeux en sur­sis pour le pleurer. »

P. 156, l’homme et son fils explorent un train décou­vert par l’enfant : « Au bout d’un moment ils se conten­tèrent de regar­der dehors par la vitre à tra­vers un dépôt de crasse la voie fer­rée qui tour­nait et dis­pa­rais­sait dans un fouillis d’herbes folles. Sans doute voyaient-​​ils tous deux des mondes dif­fé­rents mais ils savaient la même chose. Que le train res­te­rait là et se désa­grè­ge­rait len­te­ment pen­dant toute l’éternité et que plus aucun train ne cir­cu­le­rait jamais. »

La dis­pa­ri­tion du soleil, son voi­lage plu­tôt, me frappe curieu­se­ment moins que l’impossibilité d’une vache ou l’immobilité éter­nelle des trains. Scènes bou­le­ver­santes, parce qu’elles révèlent l’absence et la perte défi­ni­tives. Le sou­ve­nir de ce qui fut et ne sera plus jamais est plus ter­rible en fait, pour l’esprit, que le récit détaillé de la plus abo­mi­nable catas­trophe. Ce sou­ve­nir engendre, ou plu­tôt réveille un désar­roi chez moi vieux comme le monde. Ce qui fonde un être, je crois, c’est le sen­ti­ment de l’absence, celui de l’irrémédiable perte. Et c’est le moteur, jamais à court de car­bu­rant, de l’existence.

Inutile, je pense, de creu­ser davan­tage ce sillon-​​là. Les mots ne peuvent pas tout dire.

Rien ne nous est dit de la catas­trophe, ou si peu, et tard (à la cinquan­tième page), dans un bref para­graphe : « Les pen­dules s’étaient arrê­tées à 1:17. Une longue sai­gnée de lumière puis une série de chocs sourds. Il se leva et alla à la fenêtre. Qu’est-ce qui se passe ? dit-​​elle. Il ne répon­dit pas. Il alla à la salle de bains et pressa l’interrupteur mais le cou­rant était déjà coupé. Une lueur rose mat dans la vitre de la fenêtre. Il mit un genou à terre et tira sur le levier pour bou­cher la bai­gnoire et tourna à fond les deux robi­nets. Elle était debout en che­mise de nuit dans l’embrasure, s’agrippant au cham­branle et se tenant le ventre d’une main. Qu’est-ce que c’est ? dit-​​elle. Qu’est-ce qui se passe ? »

Catas­trophe nucléaire majeure ou explo­sion d’une cal­deira gigan­tesque, telle celle de Yel­lows­tone dans le Wyo­ming ? On ne sait pas, et cela n’a au fond pas la moindre impor­tance. Au moment où la catas­trophe se pro­duit, l’enfant est encore dans le ventre de sa mère. Il nai­tra donc orphe­lin d’un monde dont il n’aura qu’une vague idée à tra­vers les rares récits de son père. « L’enfant lui posait par­fois des ques­tions sur le monde qui pour lui n’était même pas un sou­ve­nir. Il avait du mal à trou­ver une réponse. Il n’y a pas de passé. » Lorsque débute le livre, l’enfant est âgé de 7 ou 8 ans et la mère a dis­paru. Entre le père et son fils, les liens du sang sont forts, mais le fils pour son père est un étran­ger que les sou­ve­nirs qu’a le père du monde ancien séparent. Ils che­minent vers le Sud, vers la mer, dans l’espoir natu­rel­le­ment vain d’un cli­mat plus clé­ment, en sui­vant la grand-​​route, pous­sant un cad­die de super­mar­ché conte­nant tout leur maigre avoir. C’est une lutte de tous les ins­tants contre la faim, le froid, dans un décor hos­tile de neige, de cendres, de pay­sages cal­ci­nés. D’autres hommes ont sur­vécu à la catas­trophe, qu’ils évitent comme la peste, car ce sont la plu­part du temps des hordes escla­va­gistes et anthro­po­phages. Il n’y a plus nulle part même l’ombre d’une société civilisée.

On mesure tout ce qui sépare men­ta­le­ment le fils du père dans une scène où trans­pa­rait la soli­tude de l’homme et sa mélan­co­lie. Les mai­sons, qui sont tra­di­tion­nel­le­ment des refuges, dont la vue récon­forte, parce qu’elles évoquent la vie, la cha­leur du foyer, sont pour l’enfant des objets de méfiance et de peur. Pour l’homme, elles repré­sentent l’espoir d’un peu de nour­ri­ture, d’utiles trou­vailles telles que des cou­ver­tures, du com­bus­tible, des outils. La plu­part ont été pillées et cer­taines sont habi­tées par de très inquié­tantes créa­tures. Voici que, « dans un tour­nant de la route ils décou­vrirent une vieille mai­son à pans de bois à moi­tié cachée dans les ronces mortes, avec des che­mi­nées et des pignons et un mur de pierre. L’homme s’arrêta. Puis il s’engagea dans l’allée en pous­sant le cad­die. C’est quoi ici, Papa ? C’est la mai­son où j’ai grandi. » N’importe quel enfant, dans le monde civi­lisé, bat­trait des mains à la pers­pec­tive de visi­ter même les ruines de la mai­son du père. Or l’enfant du roman ne veut pas y entrer, il a peur, non peur des sou­ve­nirs, des fan­tômes du passé, mais d’une pos­sible pré­sence humaine, quoique son père le ras­sure à cet égard, et de quelque chose d’autre, au-​​delà de toute rai­son, qui ne cesse de le tran­sir dans de sem­blables cir­cons­tances, quand même, comme dans cette scène, après avoir fina­le­ment visité la mai­son, il a pu consta­ter de visu que rien d’inquiétant ne s’y tenait croupi. « J’ai très peur », dit-​​il ensuite. Sa mai­son à lui, à ce nomade, c’est la route, son hori­zon le dépla­ce­ment, la fuite — et son des­tin la peur. Ils visitent donc la demeure, et fata­le­ment : « Il s’arrêta sur le seuil de sa chambre. Un petit local sous les combles. C’était ici que je dor­mais autre­fois. Mon lit était contre ce mur-​​là. Dans les nuits par mil­liers pour rêver les rêves d’une ima­gi­na­tion enfan­tine, des mondes luxu­riants ou ter­ri­fiants mais jamais comme celui qui allait être. Il ouvrit la porte du pla­card, s’attendant presque à y trou­ver ses affaires d’enfant. Le jour fil­trait par la toi­ture, cru et froid. Gris comme son cœur. »

Cor­mac McCar­thy évite le piège facile du pathos et les rares scènes de nos­tal­gie sont brèves. Impos­sible d’oublier la route, les cendres, la faim, le froid, la déso­la­tion du pay­sage, le dan­ger omni­pré­sent. La tech­nique uti­li­sée par McCar­thy sert son des­sein. Les para­graphes se suc­cèdent, toujours brefs, dans un style lapi­daire, sépa­rés cha­cun par un blanc. Les des­crip­tions sont ellip­tiques, mais pré­cises, d’un réa­lisme par­fois proche de l’hallucination éveillée, notam­ment lorsque l’auteur décrit des per­son­nages, lesquels appa­raissent sous nos yeux comme sous les yeux du père, sous le seul aspect de leur appa­rence. McCar­thy use habi­le­ment de la foca­li­sa­tion externe comme pro­cédé pour son récit : le lec­teur n’en sait pas plus que le per­son­nage prin­ci­pal. Quant aux dia­logues entre le père et son fils, ils sont suc­cincts, réduits à l’essentiel. Il s’agit toujours plus ou moins, pour l’homme, de ras­su­rer l’enfant. Le dépouille­ment carac­té­ris­tique de La Route (sur­tout si on com­pare avec les pré­cé­dents romans de l’auteur) ne signi­fie en aucun cas pau­vreté du style, mais écono­mie. Même réduit de moi­tié, ce court roman (245 pages) res­te­rait, au point de vue du style, plus riche que tel pavé pré­ten­tieux d’un auteur comme Yan­nick Hae­nel, que telle romance apos­to­lique et frou­frou­tante d’une Alina Reyes (avec son style mouillé qui évoque plus ses moi­teurs d’entrecuisses que les larmes d’une piéta), que telles cou­lées d’encre d’un hyp­no­ti­seur aqui­tain per­ruqué, etc. Et je ne parle que du style, soit de la forme. La sen­si­bi­lité réelle chez McCar­thy est autre­ment plus vigou­reuse, plus cruelle que chez les auteurs pré­ci­tés avec leurs grands effets d’orgues, d’encensoirs et de flon­flons ! Et sa pen­sée, qu’il n’étale pas, est consistante.

Reste que La route est un roman amé­ri­cain au sens par­fois pénible du terme : scé­na­rio catas­trophe, vision apo­ca­lyp­tique du monde, mani­chéisme (le père et son fils sont les der­niers « gen­tils » d’un monde empli de — très — méchants), mes­sia­nisme (l’homme et l’enfant sont les pro­phètes d’un Dieu absent dans un monde sans ave­nir) —  tout cela, par bon­heur, sub­ti­le­ment, sans larmes obli­gées ni cris de pétri­fiante hor­reur (le père sur­pro­tège son fils, mais il lui confie le pis­to­let lorsqu’il doit s’éloigner, avec ordre de se tirer une balle dans la bouche en cas d’urgence, soit la simple appa­ri­tion d’un humain). Le happy-​​end final tou­chant l’enfant est hélas ! une aber­rante conces­sion au sen­ti­men­ta­lisme le plus niais. Une fin plus ouverte eût été plus cré­dible : le père meurt, l’enfant pour­suit seul…

NOTES

Illus­tra­tion © Lam­bert Savi­gneux avec l’aimable auto­ri­sa­tion de l’auteur.


Tags de cet article : ,