Tony Duvert est mort… Une telle dépêche, aussi laconique, si j’avais dû la lire, et si quelqu’un à côté de moi m’avait demandé : « Qui est Tony Duvert ? » — j’aurais au moins pu répondre : « Un écrivain », sans plus. Peut-être me serais-je dit, à la réflexion, que je n’avais plus entendu parler de lui depuis beau temps. Il arrive fréquemment qu’on soit sans nouvelle d’un écrivain, qu’il écrive encore ou non.
Tony Duvert est donc mort, c’est la vérité nue, à 63 ans, dans un village du Loir-et-Cher, Thoré-la-Rochette. Jusque-là, rien à dire, c’est une information banale et l’âge du décès n’est pas même choquant. Les écrivains meurent aussi parfois, inutile de brailler.
Tenez… Il y a de ça quelques jours, je me suis réveillé en sursaut vers une heure du matin, sans avoir le souvenir d’un cauchemar, avec en tête l’affreuse pensée qu’un jour je ne serais plus là. Je n’ai pu me rendormir. Une heure plus tard, je gambergeais encore. Je songeais non à ma mort à proprement parler, mais au fait qu’un jour je serais là, et le lendemain plus. Beaucoup de mal à concevoir que ce lendemain-là, je ne pourrais pas écrire dans mon journal : « Ygor Yanka est mort hier », pour épingler un cadavre de plus à la déjà bien longue nécrologie de mon journal. Je n’arrive pas à me représenter le monde sans moi. Une veuve vaguement éplorée, un chat qui miaule, un cousin perdu de vue qui apprend ma mort six mois plus tard et qui m’enterre d’un bref : « Ah bon ? Il est mort ? Et quel âge avait-il ? »
Je me suis levé, oppressé par l’obscurité à peu près complète de la chambre. À son lever, vers cinq heures, ma femme très surprise de me trouver dans mon bureau, alors que je m’étais la veille couché vanné, avec la promesse de dormir au moins dix heures à poings fermés, comme le gros bébé que je suis quand je dors. Je lui confie alors… quoi ? ma peine ? ma détresse ? mon désarroi ? Quelque chose comme ça, sans être ça exactement, car je n’étais pas triste, mais accablé. Ma voix sans doute était mal assurée, ce qui m’a valu un gros câlin.
Ma femme mourrait volontiers là, soulagée. Ce n’est pas qu’elle soit malheureuse, mais elle trouve la vie en général absurde. Lorsqu’elle parle de sa mort, sans l’envisager toutefois pour bientôt, je tremble d’un froid stratosphérique, car elle me parle de sa mort comme d’une délivrance, et sa voix alors n’est déjà plus de ce monde, elle me glace le sang. Je ne chéris pas mon existence, mais j’aime la vie, et je l’aimerais encore sous les bombes. J’aime la vie, parce que je suis curieux même d’une brindille, et la vie m’offre chaque jour mille instants non de m’extasier, mais de simplement, sereinement, sentir que je vis, parce que je peux réfléchir, penser, imaginer, disparaitre en moi soudain pour y murir un autre monde, non exactement autre d’ailleurs : le nôtre, mais altéré, retouché — non plus beau, ni meilleur. Question de texture, de vibrations. Question de silence et de solitude.
Je trouve tout bonnement fabuleux de pouvoir être à ce point conscient de mon existence, heureux ou malheureux. Je n’envisage donc pas la mort, la mienne, comme une perspective très réjouissante. Ce n’est pas que je craigne le passage. C’est l’absence qui m’apparait abominable, l’idée qu’un beau matin les oiseaux chanteront sans moi. Il me semble les entendre. Inadmissible !
Tony Duvert est mort, et les oiseaux qu’il pouvait entendre la veille de sa mort chantent de la même manière exactement, au trille près. Je ne consacrerais pas un billet à un auteur dont je n’ai pas lu le moindre livre s’il n’était mort comme il est mort. Pierre Assouline :
« Il a cessé de vivre comme il avait vécu : seul, oublié, à l’abandon. […] Son corps a été découvert il y a quelques jours chez lui à Thoré-la-Rochette (Loir-et-Cher) mais celui qui n’était plus vraiment de ce monde depuis longtemps déjà était mort depuis plus d’un mois. L’enquête devrait confirmer la mort naturelle. À 63 ans, on le disait exténué. Sans plus de détail car rares étaient ceux qui avaient pu le rencontrer, voire même simplement lui parler, depuis qu’il avait choisi l’exil intérieur et une forme de réclusion il y a de nombreuses années de cela. Comme il n’avait plus rien publié depuis 1989 (alors qu’il écrivait toujours) et qu’il ne paraissait pas, dans tous les sens du terme, le monde littéraire en avait déduit qu’il était mort probablement à la fin du XXème siècle. »
Lisant cela, j’ai tout de suite pensé à un écrivain dont peu de gens sans doute ont entendu parler : Tancrède Martel, romancier, critique et poète, né à Marseille en 1857, mort à Paris en décembre 1928, de froid, de faim, de misère, « sur une paillasse, à même le sol, les pieds nus débordant, le corps dans une vieille chemise. On n’aurait pas trouvé dans sa mansarde un drap pour l’ensevelir. »
Tancrède Martel n’est pas un personnage emprunté à une quelconque sordide histoire coulée de la plume d’Amélie Nothomb, il possède même sa rue à Marseille — une… impasse ! Tancrède, oui, j’ai pensé à toi. Je n’aurais pas aimé, quand la nouvelle de ta misérable crevaison s’est répandue, être l’un de tes anciens et nombreux compagnons. Je n’aurais pas été très fier et me serais caché.
Tony Duvert a donc rejoint Tancrède Martel à la fosse commune. J’entends bien que des inconnus meurent ainsi chaque jour, puisque la solitude, qui existe, tue — à petit pas, à petit feu. Si j’offre à Tony Duvert ce maigre bouquet de phrases qu’il eût peut-être avec mépris jeté au sol et piétiné, c’est parce qu’un type comme lui n’aurait jamais dû mourir aussi chiennement, avec le passé qui était le sien, lui que le Prix Médicis couronna en 1973, lui qui fut, l’espace de quelques livres sulfureux, la coqueluche des lettres.
Ceux qui jadis le congratulèrent, le flattèrent et brossèrent obséquieusement son veston poudré des paillettes du tout-Paris littéraire et médiatique, où sont-ils passés ? Ses amis ? Ses amours ? Sa famille ? Son chien ? Nulle trace. Son éditeur ?
Oh the wind, the wind is blowing,
Through the graves the wind is blowing…
Assouline encore : « Tony Duvert était animé du démon de la pureté. Absolue et sans compromis. C’est pourquoi, du temps où il vivait encore en société, il faisait peur. On craignait la brutalité de sa franchise, son impuissance totale à s’abriter derrière le mensonge, sa dureté, ses colères, sa violence et sa capacité à provoquer des scandales en public pour une faute de gout en musique, un subjonctif de travers ou un manque manifeste de jugement littéraire. »
Un teigneux… Céline, Bloy et Léautaud étaient aussi de cette espèce urticante, qui ne moururent point solitaires cependant. La question se pose alors quant aux raisons qui ont pu conduire l’homme jeune qu’il était encore (dernier livre publié fin 1989, Duvert avait 44 ans) à se reclure de la sorte. Était-il fou ? Misanthrope ? Sans doute, oui, était-il devenu misanthrope…
Ses choix artistiques et ses penchants sexuels ont fini par le moudre. Tony Duvert faisait en effet l’apologie de la pédophilie, et pas à demi-mot, et pas en cachette en d’obscures publications vendues à la sauvette sous le manteau. Il prônait la liberté sexuelle totale pour les petits garçons et demandait même qu’on enlevât les enfants à leurs mères. Si vous ne me croyez pas et refusez de prendre le risque d’être pincé avec un livre de Duvert entre vos mains si blanches et saines, lisez cet entretien paru dans Libération le 11 avril 1979, retrouvé par Pierre Assouline dans les archives du BAF (Bureau Audiovisuel Francophone).
Voilà : dans les années 60, 70 et 80 en partie, il était possible encore de parler de la sexualité infantile et même d’en faire l’apologie, sans être ennuyé plus que ça. Dans Le Monde, messieurs-dames, et dans Libération, journaux de gauche. Avec les mœurs qui étaient les siennes (homosexualité) et son militantisme impossible (pédophilie), Duvert ne pouvait trouver d’appuis ailleurs que dans des journaux qui avaient encouragé la libération sexuelle les décennies précédentes et raillé durement l’ordre moral cher à la droite, ses censeurs, ses flics et autres juges.
Je n’entends pas intenter un procès en révisionnisme contre une certaine presse « libérée », ni contre une époque qui, ma foi, au moins, osait aborder sans hypocrisie des thèmes frappés aujourd’hui d’ostracisme.
Tony Duvert, brulé, carbonisé, avait sans doute choisi son bourreau : la solitude, l’isolement, le silence. Il écrivait encore, nous dit Pierre Assouline. Cherchait-il encore à publier et lui refusait-on tous ses manuscrits, ou bien avait-il renoncé au public ? Nous ne le savons pas. Il est mort tellement seul et oublié que son cadavre n’a été retrouvé qu’un mois plus tard. Comment un type naguère aussi connu peut-il mourir de la sorte ? N’avait-il plus un seul ami ? Ceux-là qui jadis l’adulèrent, l’admirèrent ou le comprirent sans obligatoirement partager ses lubies (Sollers) et pétitionnaient à qui mieux mieux en faveur de la pédophilie, où sont-ils passés et pourquoi ont-ils laissé crever cet homme ? Si Duvert n’était pas un chien à l’époque de sa gloire et de son militantisme, par quelle opération du Saint-Esprit serait-il devenu plus méprisable que le dernier des monstres, alors qu’il avait choisi de se taire désormais, de se reclure ? On ne peut certes pas aider malgré lui un homme qui refuse le secours, mais qui nous dit, s’il avait choisi le retrait et le silence, qu’il eût condamné sa porte et refusé de voir quiconque parmi ceux qui le fréquentaient volontiers jadis, au temps de la belle équipée, et le soutenaient, par identité de vues ou par simple solidarité « syndicale » des ennemis de l’ordre bourgeois répressif ?
Notes
1. — J’emprunte le titre de mon article à l’un des commentateurs de l’article de P. Assouline.
2. — Le distique Oh the wind, etc., est tiré de la chanson The partisan, de Leonard Cohen.
Tags de cet article : absence, mort, Pédophilie, Pierre Assouline, solitude, Tancrède Martel, Tony Duvert



7 commentaires dans " Cette mort-là, cette solitude-là… "
S'abonner au flux rss ou faire un TrackbackTrès bel article camarade. On ne se rend pas compte à quel point nos jugements moraux font partie de l’idéologie : pour parodier Heidegger, je dirai que l’on s’offusque comme l’On s’offusque et les valeurs que nous croyons nôtres ne sont que celles de l’opinion. “L’immoraliste” a valu à Gide le prix Nobel.
J’aime beaucoup ce que vous dîtes de notre propre mort. Ce qui me gêne le plus dans la mienne, c’est que ma boulangère continuera à servir ses clients comme si de rien n’était alors que ma mort est un scandale universel. Je ne pourrais accepter ma mort que si tout le monde mourrait avec moi…
Amitiés.
Magnifique épitaphe !
Effectivement, il est urgent de rappeler à nos contemporains qu’à une époque pas si lointaine ce qu’on appelle avec un haut le cœur et des frissons de rejet partout dans l’échine “pédophilie”, était une question politique et existentielle. Qu’on pouvait sinon l’approuver, en débattre. Les “pédérastes” étaient aussi, à une époque beaucoup plus lointaine, maîtres en philosophie (quand la philosophie mettait au centre de sa raison de comprendre l’humain et de la justifier). Ils eurent pour l’un de leurs maîtres Socrate, et Platon comme émule.
Le rigolo, c’est-à-dire le sinistre de l’histoire que nous vivons, c’est que notre siècle qui se croit éminemment éclairé n’a jamais été plus obscurant qu’aucun des temps qu’il prétend abolir. L’émotion de l’effroi que dénonçait Duvert (beau sursaut, après des centaines d’autres et de siècles) règne en maîtresse, et — conséquence jamais pointée par les médias chiens de garde de la consommation analpahabète — plus ont l’écoute plus la veulerie, la voyouserie, la violence est excusée par ceux qui prétendent en affranchir raisonnablement nos jours.
Je précise pour vos lecteurs que je ne suis absolument pas “pédophile” (comme “ils” disent), que je ne suis pas non plus homosexuel (comme “ils” imaginent que tous les “pédés” doivent l’être), et que je serais incapable de bander en contraignant quiconque, du geste ou de l’ascendant, majeur ou non.
Le monde continue de tourner alors qu’ils ne sont plus : c’est exactement ce que je ressens parfois. Etre par la pensée à la fois à leur place et la mienne donne le vertige. J’essaie d’imaginer le lendemain de ma mort, le train-train, les journaux, les grèves. Pas un atome de ce monde-là n’aura changé et je ne serai plus là.
C’est à mourir de rire !
(juste en passant — j’ai beaucoup trop d’enfants et pas assez d’Aka 47 (heu…45 ?) pour éprouver le moindre sentiment humain pour les pédophiles.)
Mais cet écrivain qui ne publie plus mais écrit toujours est touchant. “Ecrire est impossible mais pas encore suffisamment impossible”
Quel choc ! j’ai connu un peu Tony autrefois, par son frère Alain, quand il vivait au Maroc et qu’il était heureux… et de ce que je sais, c’est qu’il n’a pas arrêté d’écrire.. on a jeté l’anathème contre lui avec la violence décuplée par le désir de se blanchir totalement et sournoisement en refusant les publications, de le recevoir etc (personne n’est là personne ne répond au tél.. Paris est le lieu spécialisé dans l’ostracisme feutré mais radical..) il a fini par être pauvre, sans doute et toujours orgueilleux, je l’espère.. c’était un écrivain très brillant, et j’ai lu tous ses livres.. je ne saurais que trop vous conseiller d’en faire autant..
(et épargnez moi les raccourcis qui vous viennent à l’esprit, ou alors jetons Gide aussi.. oui il avait l’envergure de Gide, avec une flamboyance que la liberté lui donnait et que son aîné n’a jamais eue..)
flûte , les vieux, les douloureux et les fragiles meurent au mois d’août.. quelle misère !!
“On ne peut certes pas aider malgré lui un homme qui refuse le secours, mais qui nous dit, s’il avait choisi le retrait et le silence, qu’il eût condamné sa porte et refusé de voir quiconque parmi ceux qui le fréquentaient volontiers jadis, au temps de la belle équipée, et le soutenaient, par identité de vues ou par simple solidarité « syndicale » des ennemis de l’ordre bourgeois répressif ?”
Un nom, totalement au hasard : Matzneff ?
Ah non, trop occupé à se regarder le nombril.
Ou se souvenant qu’en matière de force de plume, l’auto-proclamé archange ne lui arrivait pas à la cheville.
Bonjour Igor.
Un jour dans un brocante, j’ai acheté une collection de bouquins. Comme je n’avais pas trop marchandé, le vendeur me fourgua tout un lot parmi lequel se trouvait “Paysage de fantaisie” de Tony Duvert…
Quelques mois plus tard, j’ouvrai ce livre en me demandant (texto) : “Mais qu’est-ce que ce truc-là ?”
C’est vrai qu’en amateur de peinture et de paysage et adepte de plus de la fantaisie (en tant que philosophie moderne, s’entend) le titre avait tout pour me plaire.
La lecture de la première page — sans ponctuation — me révulsa d’abord, mais ce fut sans compter avec mon ineffable curiosité et le charme “d’un vrai et un des plus grands écrivains français”
J’ai lu le reste d’une seule traite, je m’en souviens et si “le thème” (!) peut évidemment choquer aujourd’hui les vieux cons qui font semblant de nous gouverner, de nous critiquer ou de nous éditer, (j’avoue moi-même un certain malaise) il n’en demeure pas moins que la prose magique de Duvert doit rester quelque part dans un panthéon.
Je ne parle que pour ce livre, car j’ai été très déçu par un, puis deux autres que j’ai réussi à dégoter.
Cela étant, même d’un seul livre, ce type ne méritait pas un telle mort dans un tel désert.
A+
Aucun respect pour les pédophiles, c’est la loi de l’honneur, bande de dégénérés par le freudisme, maladie qui a pour symptôme de fabriquer des primates neurasthéniques.