Texte publié pour la pre­mière fois le 11 avril 2007 sur Opus XVII v1.

Babar

JE SUIS, parait-​​il, un lec­teur intel­li­gent du Stal­ker. Cette com­pé­tence — flat­teuse — me vaut d’être requis par Didier Goux 1 pour que j’apporte la preuve que le texte récem­ment consa­cré par le Stal­ker au Grand Large du soir, de Julien Green, est inté­res­sant ou neuf.

Joseph Vebret, jadis, esti­mait que je ferais un excellent agent lit­té­raire. Voici que je dois aussi prou­ver que je peux être un bon avo­cat, une sorte d’Albert Naud (avo­cat de Céline), en espé­rant ne pas être contraint bien­tôt à endos­ser la robe de Tixier-​​Vignancour pour obte­nir l’amnistie d’un client d’ores et déjà condamné, semble-​​t-​​il.

Juan Asen­sio aurait ainsi com­mis un texte à sa seule gloire, en vam­pi­ri­sant le pauvre Green. Sa lec­ture du Grand Large du soir ne serait qu’un pré­texte de plus pour par­ler de lui-​​même, de la météo lyon­naise et de sa jeu­nesse évanouie.

Didier Goux lit-​​il ce qu’il veut ou ce qu’il peut ? Je conçois qu’une trompe en per­pé­tuelle agi­ta­tion soit, par la gêne qu’elle occa­sionne, par la dis­trac­tion qu’elle amène, un assez fâcheux obs­tacle à toute lec­ture un peu sérieuse, mais enfin, tout de même ! Je veux bien admettre aussi que Didier Goux, quelque peu mal­mené naguère par son cor­nac, veuille sa peau, mais s’il doit l’obtenir, ce n’est pas de cette gros­sière manière qu’il y par­vien­dra, ni moins encore avec ma com­pli­cité active ou passive.

La veille du jour où le Stal­ker publiait sa note, je me trou­vais à la librai­rie Mar­tin à Joliette, nanti de quelques dol­lars en vue d’acheter deux ou trois livres. Dès l’entrée, au rayon des revues, j’avais pris le numéro de mars de L’atelier du roman, consa­cré à Phi­lippe Muray. Dans le rayon lit­té­ra­ture, j’ai hésité entre deux livres pour fina­le­ment por­ter mon choix sur No Coun­try for Old Man, de Cor­nac — par­don, Cor­mac McCar­thy. Le len­de­main, je découvre la note du Stal­ker sur Le Grand Large du soir, livre auquel j’ai pré­féré celui de McCar­thy. Deux jours plus tard, ma femme, qui devait repas­ser à la librai­rie pour ache­ter un énième Gar­field pour son petit diable de 9 ans, reçut la consigne de me rame­ner pieds et poings liés Le Grand Large du soir. Voici déjà à quoi a servi au moins le texte de Juan : à me faire ache­ter le livre dont son texte traite. Je ne l’ai pas lu encore, mais par­couru. Je connais bien Julien Green, auteur pour moi ins­pi­rant. Il y a peu, ma femme me deman­dait de décrire en deux ou trois mots son style, et je n’ai rien trouvé de mieux que de com­pa­rer l’atmosphère par­ti­cu­lière de ses romans à celle de Wuthe­ring Heights, d’Emily Brontë : une atmo­sphère de sourdes, vio­lentes pas­sions dans un contexte social, moral et spi­ri­tuel aus­tère, donc étouffant.

Juan, comme sou­vent, intro­duit son texte par une épigraphe — ici, en l’occurrence, une cita­tion remarquable tirée du livre en ques­tion. Une épigraphe, selon le TLF, est une « cita­tion pla­cée en tête d’un écrit pour en sug­gé­rer le sujet ou l’esprit ». Non seule­ment l’épigraphe est magni­fique (est-​​ce une sur­prise ?), mais elle sug­gère pré­ci­sé­ment ce dont Juan parle dans son texte : la nos­tal­gie des jours en allés que réveillent cer­taines lec­tures, la raré­fac­tion du carac­tère, id est de l’individu, zom­bi­fié par une société post­mo­derne qui pré­fère à la qua­lité et au plein la quan­tité et le vide, la nou­velle Babel qui s’élève à l’horizon et à l’horizontale — soit l’oubli, ou plu­tôt la perte de ce qui seul fonde un homme digne de ce nom : l’esprit, l’âme, la « touche divine », pour le dire à la manière d’un slo­gan publicitaire.

Le texte pro­pre­ment dit com­mence comme suit : « J’ai été quelque peu trou­blé par ma lec­ture du Grand Large du soir, le beau jour­nal que Julien Green a tenu durant les deux der­nières années de sa vie, comme par le fait de recon­naitre, au hasard d’une ren­contre, le visage d’un ami perdu de vue depuis des années, dont les traits se seraient len­te­ment estom­pés. Et, avec la réap­pa­ri­tion de ce noble visage, c’est toute l’atmosphère des années que l’on croyait oubliées qui se lève, à la brune, et vient han­ter notre som­meil. » Très bel exorde, ou bien je suis un veau. Mal­heu­reu­se­ment pour les détrac­teurs du Stal­ker, la suite est de la même veine. Ce sont des textes pareils qui, moi, me donnent envie de lire.

Didier Goux, qui consi­dère Asen­sio comme un bate­leur mono­ma­niaque et logor­rhéique, un ter­ro­riste forain spé­cia­lisé dans le jet d’étrons fumants, une énorme tête pat­tue comme Bosch en a tant peint — refuse de voir ce que Juan lui donne pour­tant par bras­sées dans ce texte : des preuves que le monstre, s’il est par­fois bien viru­lent (et avouez, chers détrac­teurs, que vous lui four­nis­sez de quoi l’être, en quan­tité indus­trielle), n’est pas un monstre froid agité de tics et par­couru en per­ma­nence de fièvres copro­la­liques, un hyper­in­tel­lec­tuel dénué de toute sen­si­bi­lité. Bien entendu, ce n’est pas chez lui la pre­mière attes­ta­tion d’une sen­si­bi­lité mélan­co­lique, et mélan­co­lique parce que pro­fonde, pri­mor­diale (si l’on veut bien noter que pri­mor­dial se rap­porte aux ori­gines, aux fon­de­ments, avant de signi­fier impor­tant). Je parle bien de mélan­co­lie, non de spleen ou de vague à l’âme — de mélan­co­lie au sens reli­gieux du terme, affec­tion de l’âme et non de la psy­chè, ce que l’on nomme acé­die, soit l’état d’une âme ron­gée par le doute, qui a perdu la foi mais pas son sou­ve­nir, qui ne se console pas d’une telle perte ni ne se résigne au vide, à l’absence. Là où d’aucuns diag­nos­tiquent peut-​​être une patho­lo­gie, à tout le moins une débâcle, telle celle, piteuse, d’un gnou embourbé que sa détresse enlise à chaque mou­ve­ment davan­tage dans la fange — je vois le geste, la beauté du geste, l’effort, le superbe, le noble effort, et sur­tout la conscience, aigüe, la vigi­lance, la constante, ter­rible luci­dité d’un être qui, au moins, a le cou­rage d’affronter ses démons, au lieu de les noyer dans le stupre, l’alcool, le bavar­dage mon­dain, les claquettes, le jog­ging, la sep­tième ou hui­tième vision de La grande vadrouille, comme relaté ici 2.

Ne voit-​​on rien ou ne veut-​​on rien voir ? A-​​t-​​on décidé, une fois pour toutes, que le bon­homme Asen­sio était, au pire, un pouacre, au mieux un agité du bocal atteint de ner­vo­sisme ? Les preuves qu’il donne de la qua­lité de son étoffe sont là, dans la Zone du Stal­ker, acces­sibles à tous et à cha­cun, pour autant qu’on se donne la peine de cher­cher un peu (car s’il pleure, c’est au-​​dedans, il ne sème pas à la volée ses larmes de rage, parce que chez lui, sans doute, le tem­pé­ra­ment san­guin pré­do­mine et qu’il pos­sède au sur­plus cette dignité aris­to­cra­tique qui lui défend de braire en public, voire cet ins­tinct des vieilles bêtes hié­ra­tiques qui leur dicte de ne pas offrir ce qu’ils ont de plus pré­cieux à la vora­cité des porcs) — pour autant qu’on veuille, avant de juger et de condam­ner un homme pour ses excès de colère, ses fre­daines et ses tur­pi­tudes, en com­prendre la moti­va­tion pro­fonde, au lieu de s’arrêter aux effets. Un chien ne mord jamais sans rai­son. C’est parce qu’il menaçait de me mordre sans rai­son appa­rente que, naguère, j’ai cher­ché à com­prendre ce roquet-​​là, plu­tôt que de lui envoyer au visage le contenu de mon écuelle, quand lui atten­dait sans doute une réplique, un cra­chat, une baffe — réac­tions qui lui eussent prouvé qu’il avait affaire une fois encore à un plus roquet que lui, à un vul­gaire et très épilep­tique pas­sant dominé par ses affects, tout en nerfs, en bile et en écume, sans âme.

Le texte que Juan consacre au Grand Large n’est pas une cri­tique à pro­pre­ment par­ler, en ce sens qu’il ne recense pas tous les thèmes abor­dés par Green. Il nous donne le fruit d’une décan­ta­tion, la quin­tes­sence donc, met en lumière le sub­strat d’un homme au cré­pus­cule de sa très longue vie. Green, non pas vieillard aigri, baderne impo­tente, mais vieil hidalgo que la grâce n’a jamais cessé d’éclairer, sauf qu’avec l’âge et l’expérience, la vue large que per­mettent le retrait, l’usure des pas­sions chi­mé­riques (l’amour, le suc­cès, la gloire, etc.), cette grâce s’est dou­blée d’un capi­ton, a gagné en gra­vité ce qu’elle a perdu en légè­reté, et le regard de cet homme, inté­rieur désor­mais, est un regard téléo­lo­gique sur lui-​​même, l’homme Green dans sa chair putres­cible, mais aussi et sur­tout sur une civi­li­sa­tion, une qua­lité d’homme que guette l’extinction.

Sa lec­ture de Green fait affleu­rer à la mémoire du Stal­ker des sou­ve­nirs oubliés. La lec­ture a ce mer­veilleux pou­voir de sus­ci­ter jusqu’aux fan­tômes que l’on croyait dis­pa­rus à jamais. Ceux du Stal­ker ne sont pas oiseux, puisqu’ils sont liés à de plus anciennes lec­tures de Green, pré­ci­sé­ment. Il lui en est resté quelque chose de dif­fus, une sen­sa­tion de touf­feur qu’il prête aux cha­leurs aou­tiennes de l’époque où il lisait Green avec fièvre, mais qui, j’en suis sûr, pour avoir éprouvé de sem­blables sen­sa­tions avec le même auteur, en plein hiver par­fois, émanait davan­tage de l’atmosphère propre aux romans de Julien Green, romans qui ont cette vertu de faire mon­ter la tem­pé­ra­ture interne, tant la ten­sion y est forte, la ten­sion inté­rieure des per­son­nages bien plus que le sus­pense de ses récits, qui n’en manquent point toutefois.

Juan reste donc sur une sen­sa­tion toute phy­sique, mais dif­fuse, de touf­feur, accom­pa­gnée d’un malaise res­senti comme un vide dont il cherche la cause. Non, ce n’est pas « la perte des êtres autre­fois aimés » qui le poigne, c’est autre­ment plus grave, plus dou­lou­reux : c’est la sur­abon­dance du creux chez « l’homme » moderne, ce vide plé­tho­rique, cette absence de soi qui carac­té­rise le post­mo­derne pri­mate qui a rem­placé l’homme, absence qui résonne en lui à la manière d’un gong sous les voutes déser­tées d’une cathé­drale à l’abandon, où nul, par consé­quent, ne prie plus désor­mais. Aux prières jadis mur­mu­rées, aux claires voix d’antan ont suc­cédé les bor­bo­rygmes du « lan­gage oublié » (allu­sion à une magni­fique chan­son de Gérard Man­set), les débris fra­cas­sés d’un rêve, que Juan et d’autres, les der­niers hommes avant la nuit, contemplent déso­lés, tan­dis que les archi­tectes du néant s’activent à construire, mais à l’horizontale, cette Babel creuse qui sera le doux, liquide, fœtal enfer de nos enfants, et qui l’est en vérité déjà pour une par­tie consi­dé­rable de ce qui fut l’humanité.

Je vous plains, Didier Goux. Je me suis vu, lisant votre texte, vous mon­trant un cou­cher de soleil sur le Saint-​​Laurent, un soir d’aout, du côté de Rimouski, et vous me deman­dant, obèse : « En quoi est-​​ce inté­res­sant ou neuf, cher ami ? » Mon cher Didier qui pas­sez tant de temps à faire la bête, êtes-​​vous si ration­nel, si peu sub­til, si peu ouvert aux mys­tères, qu’il faille tout vous expliquer, y com­pris ce qu’un enfant com­prend sans peine s’il ouvre les yeux, même si, au final, il ne peut mettre des mots sur ce qu’il a com­pris, faute de pos­sé­der le lan­gage adéquat ?

Aux sots je peux expliquer cer­taines sub­ti­li­tés. Pour les aveugles, je ne peux rien, hélas !


NOTES

1. Allu­sion à un billet fort déso­bli­geant de Didier Goux sur son défunt blog (Pour en finir avec Juan A comme Abs­cons). L’image de Babar qui illustre mon article figu­rait en fron­tis­pice dudit blog.

2. Didier Goux, qui ne déteste pas avouer qu’il a par­fois des gouts de beauf, s’était vanté d’avoir regardé pour la sep­tième ou hui­tième fois La grande vadrouille.

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