Texte publié pour la pre­mière fois le 27 aout 2007 sur Opus XVII v1.

 

Alexandre AdlerDu temps où il décou­vrait Inter­net, Raphaël Denys (alias « Denys le Petit »), ini­tié par mes soins à la pen­sée de droite, m’enjoignait de lire les chro­niques d’Alexandre Adler dans le Figaro. Je lis le Figaro chaque jour, atten­ti­ve­ment, depuis des lunes, et je crois être un assez bon lec­teur. Je lisais donc déjà les chro­niques d’Adler (alias « Alexandre le Gras »). Il se fait que je me suis toujours méfié de ce type, comme je me méfie en géné­ral des intel­lec­tuels qui che­minent de l’extrême gauche à la droite, par je ne sais quel sub­til retour­ne­ment de bleu de chauffe. D’abord, je déteste son style. Il ne pense pas clai­re­ment, puisqu’il s’exprime comme du tapioca dans un bouillon (gras). Mais « ça pense ! » selon l’expression favo­rite du bouf­fon Denys, et c’est parce que « ça pense » qu’il l’admire. Pour fas­ci­ner un Raphaël Denys, il suf­fit de quelques hochets mani­pu­lés par des Chi­nois, un peu de géo­po­li­tique et trois cuille­rées de méta­phy­sique – le tout dilué dans un sabir vire­vol­tant dont la lec­ture pro­voque en géné­ral maux de tête et confu­sion. Quand on admire des Mey­ron­nis et des Hae­nel, on ne goûte évidem­ment pas la clarté, ni le sens : on aime les fumées, le pur clique­tis des concepts… et le bouillon gras !

La der­nière chro­nique (25 aout) d’Alexandre Adler est inti­tu­lée La Bel­gique va-​​t-​​elle deman­der le divorce ? Le sujet, for­cé­ment, m’intéresse. En plus je le connais bien, contrai­re­ment au théâtre chi­nois des opé­ra­tions ou aux héré­sies du shin­toïsme dans le monde lagu­naire des our­sins. Adler écrit à un moment donné ceci : « Ce n’est évidem­ment pas faire jus­tice à l’immense éman­ci­pa­tion cultu­relle fla­mande qui s’est pro­duite dans les qua­rante der­nières années et nous a donné des artistes exem­plaires de langue néer­lan­daise : le roman­cier Hugo Claus, les frères Del­vaux, le peintre et le cinéaste, et bien entendu, dans le domaine de l’opéra, Gérard Mortier. »

Les frères Del­vaux ? André Del­vaux le cinéaste frère du peintre Paul Del­vaux ? Et Alexandre Adler, le frère de Laure ? Del­vaux le cinéaste et Del­vaux le peintre n’ont aucun lien de parenté, et si le pre­mier est (était) bien fla­mand (né à Hever­lee dans le Bra­bant fla­mand), le second ne l’était tout sim­ple­ment pas, étant ori­gi­naire d’Antheit, près de Huy, en Wal­lo­nie. Et s’il a vécu long­temps en Flandre, à Saint-​​Idesbald, près de Coxyde (Kok­sijde en néer­lan­dais), il ne l’a fait qu’aux approches de la cinquan­taine. Le cinéaste André Del­vaux est un bien mau­vais élève de la caté­go­rie des « artistes exem­plaires de langue néer­lan­daise », puisque son œuvre ciné­ma­to­gra­phique com­plète est fran­co­phone et que lui-​​même s’exprimait en français sans la moindre trace d’accent, et sub­ti­le­ment. Je me demande même s’il n’était pas sim­ple­ment fran­co­phone de naissance.

De telles erreurs sont-​​elles per­mises de la part d’une auto­rité intel­lec­tuelle ? Une telle incul­ture est-​​elle pos­sible ? Adler le Français com­met­tant de telles bourdes en écri­vant sur la proche Bel­gique… Com­bien ne doit-​​il pas en ali­gner lorsqu’un délire le prend de nous entre­te­nir de la Rus­sie à tra­vers les steppes et les âges ou de la poli­tique chi­noise depuis les Ming (en 65 lignes) ? Qui pour gober à la louche les approxi­ma­tions du Gras potache ? Les gogos glous­sants de l’intellectualisme béat !

Je ne conteste pas le fond, du moins pas s’agissant du dyna­misme cultu­rel fla­mand. Tant qu’à citer des artistes fla­mands répu­tés, il aurait pu men­tion­ner la cho­ré­graphe Anne Teresa De Keers­mae­ker, les sty­listes Dries Van Not­ten ou Dirk Bik­kem­bergs (entre autres), les écri­vains (en plus d’Hugo Claus) Johan Daisne et Hubert Lampo, voire les chan­teurs Will Tura, Ray­mond van het Groe­ne­woud ou Hel­mut Lotti, et cer­tai­ne­ment le cho­ré­graphe et plas­ti­cien et je ne sais quoi encore Jan Fabre. À ce dyna­misme s’oppose la pesan­teur wal­lonne, très entre­te­nue et for­te­ment encou­ra­gée par le socia­lisme et ses sous-​​dérivés (dont le PTB marxiste-​​léniniste, ou les écolo­gistes, qui se croient encore au temps des hip­pies et rêvent de plage sous les pavés, au lieu de voir les crottes de chiens sur le bitume). Cette pesan­teur wal­lonne, fruit du socia­lisme, de la cor­rup­tion des édiles socia­listes, de l’alcoolisme (par­fois des mêmes édiles), de la drogue douce et dure, du chô­mage volon­taire, de la « modes­tie » fon­cière (lisez : la « pusil­la­ni­mité ») du Wal­lon avec son ter­rible et tel­le­ment pro­vin­cial com­plexe d’infériorité par rap­port au Français — cette pesan­teur est à coup sûr le cer­cueil où la Bel­gique bien­tôt repo­sera, repose peut-​​être déjà. Et c’est pour fuir ce mer­dier, cette médio­crité délé­tère, que j’ai lar­gué défi­ni­ti­ve­ment les amarres. Si je reviens un jour en Europe (nous en avons le projet, ma femme et moi), ce sera pour m’établir en France, avant peut-​​être l’Italie ou le Por­tu­gal, mais en Bel­gique, jamais : ce sont les vers qui vivent sur un cadavre.

Sauf décès pré­ma­turé, j’ai la convic­tion que je par­le­rai un jour à mes impro­bables petits-​​enfants d’un pays qui fut et qui n’est plus : la Bel­gique. J’en par­le­rai sans doute avec tris­tesse, car j’aime bien ce pays pour cer­tains aspects de son esprit, sa folie artis­tique, son inven­ti­vité, sa lou­foque­rie. Où la France avec ses pompes et sa gran­di­loquence parle de gran­deur et de fierté natio­nales, la Bel­gique, où nul n’est grand (sauf à quit­ter le pays, comme l’ont fait Brel, Michaux ou Mar­cel Moreau), parle de fan­tai­sie, d’irrespect, de bom­bance. Moi-​​même, qui donne par­fois l’impression d’un sérieux digne du monas­tère, je suis un comé­dien, un far­ceur, un luron. Ne faut-​​il pas être cinoque pour mettre dehors, sans l’écraser, un fau­cheux égaré sur le sol de la cui­sine, et par­ler de lui comme d’un copain venu me rendre visite, et agi­ter la main en guise d’au revoir une fois posé au sol le ché­tif ani­mal ? De quel droit tuerais-​​je une bes­tiole pas menaçante pour un sou, qui sem­blait au sur­plus s’être éprise de moi, car cela fai­sait plu­sieurs heures que je la voyais se pro­me­ner autour de l’évier, tan­dis que je vaquais à des tâches ména­gères. Et ma femme pour­rait vous en racon­ter de belles sur un cer­tain sau­ve­tage col­lec­tif de coc­ci­nelles que j’ai tenté il y a de ça deux automnes (il y a un moment en automne où les coc­ci­nelles par cen­taines rentrent dans les mai­sons, et comme nous avons un petit gre­din de 10 ans qui, obsédé par les « bibittes » – les bébêtes –, est assez porté sur la tapette à mouches, ima­gi­nez mon effroi…) Il y a trois jours de ça, je suis par­venu à sau­ver d’entre les griffes de mon chat (un chat que j’adore, que j’ai amené de Bel­gique avec moi) une sou­ris que je suis allé remettre dehors en cati­mini, au large, car nous avons quatre autres félins très gour­mands. Fêlé, vous dis-​​je. Mais qu’on lance des plai­san­te­ries sur le pape et j’enfourche mes grands che­vaux colé­riques. Qu’on vante en ma pré­sence Phi­lippe Sol­lers et je décroche ma Win­ches­ter. Et autres folies ordi­naires, donc phénoménales…

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