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TROIS AUTEURS EN QUÊTE D'UN ÉDITEURSAYNÈTE EN 58 000 ACTES
ACTE ILE DÉCOR : le bureau d'un GEP (Grand Éditeur Parisien). Un buste de Voltaire sur la cheminée en stuc.
LES PERSONNAGES :
L'Éditeur (la cinquantaine, cordial, mais l'œil vif, derrière son bureau, tripotant des trombonnes) Les Écrivains (ils sont trois, solennels, un peu intimidés, en demi-cercle sur des chaises pas confortables du tout). La Secrétaire (blonde, en tailleur et lunettes ovales ; elle va et vient) Furax (le yorkshire du GEP, trottine et renifle)
L'HISTOIRE : Trois écrivains ont envoyé à l'Éditeur un mystérieux dossier. Celui-ci a accepté de les recevoir.
L'Éditeur (sûr de lui) — Messieurs, que puis-je pour vous ? Raphaël (soucieux) — Avez-vous reçu... ? L'Éditeur (tapote une liasse à sa droite) — Ah oui, vous nous avez envoyé un petit dossier, m'a-t-on dit. C'est bien. De quoi s'agit-il ? (Il fixe Raphaël) Raphaël (toussote) — Peut-être notre ami Ygor pourrait-il... ? Ygor (voix grave, ton persuasif) — Nous sommes trois écrivains. Nous n'avons jamais publié nulle part et à vrai dire n'avons guère ce souci-là. Nous savons écrire. Nous vous suggérons de nous confier la création d'une revue et la direction d'une collection. Raphaël (tout excité) — Voilà ! Précisément ! L'Éditeur (stupéfait) — Est-ce tout ? Raphaël (souffle à Ygor) — Dis-lui que nous avons des Idées sur le Verbe, sur le Langage et tout ça. Ygor (lugubre) — C'est un vaste et ambitieux projet que le nôtre. Nous sommes conscients du caractère tout à fait téméraire de notre démarche, mais... (Un bruit de sachet. Furax le yorkshire est occupé à mordiller son sachet de la FNAC que Raphaël a déposé aux pieds de sa chaise)... mais... Votre chien est occupé à mettre en pièce le sachet de mon ami. L'Éditeur (indifférent) — Furax a la FNAC en horreur... Poursuivez... Non, attendez. (Il se lève, gagne la fenêtre qu'il entrouvre, se penche dehors à demi et gueule :) Ça va bientôt suffire ce tintamarre ? Vous énervez mon chien ! Une voix (celle d'un ouvrier maghrébin) — C'est qu'on travaille nous missieur ! L'Éditeur (referme la fenêtre, jure, retourne s'asseoir) — Bon ! C'est bien joli tout ça. En admettant que votre projet puisse m'intéresser, ce qui n'est pas assuré du tout... Qui va le financer ? Raphaël (fataliste) — Hé oui ! L'Éditeur (tranchant) — Parce que vous savez peut-être écrire, mais moi, je dois savoir compter pour établir en fin d'année un bilan équilibré. Vous sortez de nulle part, n'êtes connus ni d'Ève, ni d'Adam, et vous me demandez de vous faire confiance pour un projet me semble-t-il évasif. C'est vous qui êtes téméraires, mais c'est moi qui me suicide. Raphaël (pointant l'index) — Justement, ce n'est pas évasif ! Si vous avez lu les différents éléments du dossier... L'Éditeur (un peu gêné) — ... que je lirai attentivement ce soir, soyez-en sûr. Raphaël — Ah, d'accord... Bon ! Donc... Nous avons des Idées sur le Verbe, sur le Langage, sur la Littérature... Des Idées royales ! L'Éditeur (railleur) — Je vous en félicite. Personne n'a plus d'idées aujourd'hui. C'est pourquoi on les solde. Nunzio (théâtral, imitant Antonin A.) — J'ai à demander compte à cette société de quelques centaines de milliards d'inopportuns éditeurs qui n'ont servi qu'à faire de la littérature à bibliothèque municipale et à maison de retraite et de la daube pour le Spectacle ! L'Éditeur (amusé) — Il est plaisant, votre ami... Ygor — Il veut dire par là que la plupart des éditeurs ne font plus leur boulot et que si nous nous adressons à vous, c'est parce que vous êtes l'un des derniers à faire votre travail, un travail de qualité, avec de bons auteurs. Raphaël (triomphant) — Voilà ! Précisément ! L'Éditeur (modeste) — Vous me flattez. Vous vous flattez par la même occasion. Si vous savez tout de moi et de ma pratique, par contre, moi, je ne sais rien de vous, et vous me demandez de croire sur paroles que vous... (Raphaël dégoupille une boîte de bière) Ygor (mordant) — Nous ne vous demandons pas de nous croire sur paroles. Vous avez reçu un dossier complet avec, noir sur blanc, nos louables ou pendables idées, c'est selon, et chacun de nous a joint à ce dossier une œuvre de son cru. Là sont les preuves que vous attendez. L'Éditeur (jette un œil épouvanté sur la pile de dossiers à sa droite) — Il va de soi que je lirai tout ceci à tête reposée un de ces jours... En attendant, si vous pouviez me faire un petit résumé... Raphaël (repousse Furax du pied) — Dans Paradis, Sollers, citant Novalis cité par Heidegger dans Être et Temps, écrit ceci, qui rappelle singulièrement une phrase de Rimbaud que cite à maintes reprises Philippe Muray et qui nous renvoie à une parole célèbre de Bossuet que n'a pas, je crois, cité Guy Debord — Sollers, donc, écrit... L'Éditeur (effondré) — Il paraît en effet qu'il écrit... Ygor (digne, outragé) — Nous n'avons cure de ce que pense Sollers, Raphaël. Il s'agit de nous. Raphaël (pointe un index) — Précisément ! (La secrétaire entre, essoufflée, toute en effervescence) L'Éditeur (ravi de la diversion) — Que se passe-t-il donc, Maria ? Nunzio (rêveur, lyrique) — Maria, ô. Le monde, Maria, n'est justifié que par toi. Tu es le monde et ma libération. La Secrétaire (très excitée) — Savez-vous ce qu'on raconte ? Oh là là ! Houellebecq aurait été arrêté ce matin pour s'être masturbé contre le mur d'une mosquée dans le XVe !
FIN DU PREMIER ACTE |
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