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Vendredi, 28 janvier 2000

 

Noble Monsieur de Nys,

 

J'ai sous les yeux votre article dans Flux news d'octobre dernier. Proposer en épigraphe à un article sur l'art (célébration de la vie) une citation de l'ascète Pascal témoigne d'un humour frisant le baroque. Vous avez beaucoup d'esprit. Hélas ! je pense qu'il ne s'agit point là d'humour...

 

Vous citez le mot, « désormais célèbre », paraît-il, de Picasso : « L'art est un mensonge qui dit la vérité sur le mensonge. » Ce n'est même pas un paradoxe, ni même un contresens, c'est, au bas mot, une ineptie, un non-sens intégral. Comment diable pouvez-vous vous laisser abuser par une formule aussi creuse ? Si Picasso pensait comme il peignait, ce propos dans sa bouche n'étonne pas : pensée tordue, disloquée. Vous aviez sous la main une définition de l'art autrement plus intelligente — elle est de Louis Calaferte : « L'art est un vrai qui n'est pas du réel. » Voilà au moins qui donne à penser, puisque vous aimez cela. Cette définition a en outre le mérite de distinguer, sans les opposer, deux concepts issus d'un même terme. Vérité vient du latin veritas (et nom du grec aléthéïa — ce que vous auriez dû écrire, c'est que le mot grec pour vérité était aléthéïa). Ce latin veritas avait deux sens : la vérité (ce qui est vrai) et la réalité (ce qui est). Là, je suis d'accord avec vous, avec les Grecs et avec Heidegger quant à la notion vérité-dévoilement. La vérité dévoile la réalité, en est l'émanation, sinon la quintessence. La réalité, c'est l'oignon ; la vérité, c'est l'oignon dépouillé de son enveloppe. Sur un plan plus subtil, puisqu'il s'agit d'art, nous pourrions avancer que la réalité figure l'objet, la vérité sa représentation (comme la vapeur représente l'eau). Elle ne la dénature pas, elle l'exprime sous une autre forme. La représentation peut même surpasser en réalité l'objet sans être pour autant une hallucination — c'est tout le sens du très beau mythe de Pygmalion et Galatée : la statue représentée par le sculpteur Pygmalion acquiert souffle et vie par la grâce de Vénus.

 

Vous parlez de « culte à Pyrrhon », de « gloire de Pyrrhon ». Qui donc voue un culte au scepticisme ? Notre époque ? Pyrrhon est moins que jamais à la mode. Le scepticisme philosophique n'est d'ailleurs pas une doctrine injonctive, pas un système, mais une méthode critique. Sceptique vient du verbe grec skeptesthai (examiner de près, observer). Le sceptique constate, après examen préalable, qu'il n'est pas possible de trancher, ni de conclure, qu'il vaut donc mieux s'abstenir de prendre position. Le sceptique suspend son jugement, n'approuve ni ne condamne. Un sceptique péremptoire est une contradiction dans les termes. Le sceptique dénonce la vérité parce qu'elle se pose comme un absolu et que l'absolu (Dieu, la raison, etc.) n'est pas à la mesure de l'homme. Le monde sera respirable peut-être le jour où nous recréerons Dieu, à notre image cette fois. Alors nous pourrons nous passer de votre satanée vérité, et des Pascal n'auront plus lieu de nous sermonner avec leurs exigences proprement inhumaines. On sait à quoi mènent les absolutistes au bout du compte : au bûcher, au gibet, au four crématoire...

 

Dans ses Entretiens avec M. de Sacy sur la lecture d'Épictète et de Montaigne, Pascal « entend montrer qu'aucune philosophie ne tient réellement ses promesses et que cet échec fonde l'impérieuse nécessité de la foi ». D'où, bien entendu, les charges pascaliennes contre les sceptiques précités et le père fondateur de la « secte » : Pyrrhon. Pascal doit-il, sous le divin prétexte qu'il a trouvé sa vérité, l'imposer à tous et flétrir comme rebuts de l'humanité tous ceux qui oseraient ne pas le suivre dans cette voie ? À chacun ses lubies, non ? La foi de Pascal est remarquable, son intolérance l'est moins. Le zèle des convertis de fraîche date confine hélas ! trop souvent à l'intolérance. Voulant en faire beaucoup, il en fait trop. Pascal ancien mondain, jouisseur passé avec âme et bagages dans le camp opposé des ascètes, lesquels sont peu suspects d'aimer la vie, la chair, pressés qu'ils sont de rejoindre Dieu pour « vivre » éternellement à ses côtés. Saint Augustin lui aussi appartient à cette famille de renégats. Les plus intolérants à l'égard des fumeurs sont les anciens fumeurs. Tristes gens en vérité...

 

À propos de vérité... Méditez donc un peu sur ce terme et celui de vraisemblance.

 

Petite remarque sur un certain art contemporain... Si j'en juge par ce que j'ai vu à la galerie Flux lors du vernissage Pé & Cie et par ce que je lis dans Flux-News, difficile, sans être pour autant un grincheux de profession, de ne pas constater que les artistes contemporains ont manifestement plus à dire qu'à montrer. J'en excepte Olivier, qui au moins avait une idée et l'a plutôt superbement illustrée — mais Olivier n'est pas un artiste comptant pour rien.

 

Je garde l'esprit vif grâce à vous, et même il m'arrive de penser : c'est grave. Rien de tout ceci, bien sûr, n'est susceptible de vous froisser. J'en serais affecté le cas échéant.

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